En Russie, l’écologie sert de porte-étendard à l’opposition

jeudi 29 septembre 2005, par Nathalie OUVAROFF

Lors de la journée mondiale pour la protection de l’environnement, le 5 juin, les verts de Russie ont créé un nouveau parti : l’Union des verts de Russie, ou Russie verte. La nouvelle organisation qui se veut, selon son président, Alexis Yablokov, l’aile politique du mouvement écologique, a vu le jour dans la petite ville de Koroleva située dans la proche banlieue de la capitale. Les verts sont représentés dans 47 régions, et ont des comités politiques élus, en état de fonctionnement, dans 14 d’entre elles.

Moscou - En Russie, l’écologie a connu des fortunes diverses. Après un départ en trombe, à la suite de la catastrophe de Tchernobyl, le 26 avril 1986, les écologistes se sont peu à peu marginalisés. Malgré des succès aux élections régionales, ils n’ont pas su exploiter la situation et trouver une place à l’échelon national entre les conservateurs et les ultra-libéraux. Par la suite, rongés par les querelles personnelles, ils se sont morcelés en de nombreuses petites organisations. Au début des années 2000, les questions écologiques n’intéressaient plus personne ou presque : « L’écologie c’est bon pour les pays développés, les pays riches. Enrichissons-nous, après on verra », entendait-on dire un peu partout.

Ainsi le retour des écologistes sur le devant de la scène politique russe a dû être soigneusement préparé. Il y a un peu plus d’un an, les représentants de plus de 60 mouvements écologiques russes ont signé un mémorandum dans lequel ils soulignaient la nécessité de faire des verts une réelle force politique. En présence du président des partis verts de l’Union européenne, et d’une vingtaine d’invités appartenant aux partis politiques et aux organisations des droits de la personne, 230 délégués venus de 63 régions de Russie ont pris part au congrès constitutif. Au cours des travaux qui ont duré huit heures, les participants ont défini les grandes orientations du parti et lui ont donné une direction.

Prenant la parole à la fin des travaux, le président de la nouvelle organisation, Alexis Yablokov, a tenu à répondre à ses détracteurs qui l’accusent plus ou moins ouvertement d’entretenir des liens avec l’oligarque Boris Berezovsky, ou d’être l’une de ces organisations pro-Kremlin qui poussent comme des champignons, encouragées et parfois créées de toutes pièces par l’administration présidentielle. « Notre parti a été créé pour garantir à chacun le droit à une vie digne, à la santé et à un environnement décent. [...] Nous commençons par la base, nous ne sommes une initiative ni des oligarques ni du Kremlin », a déclaré Alexis Yablokov, biologiste renommé et vice-président de la commission mondiale pour la défense de l’environnement.

Dès sa constitution, le nouveau parti a reçu l’appui de l’Union des syndicats indépendants et de l’opposition libérale dans son ensemble. Dans sa lettre de félicitations à Alexis Yablokov, le président de l’Union des syndicats indépendants, après s’être ému du « désastre écologique russe », a déclaré : « Nous espérons vivement que votre initiative va permettre la consolidation du mouvement écologique et sa structuration en une force politique. » Invité au congrès, Sergueï Mitrokhine, vice-président du Parti Yabloko, a souligné que son parti « était l’allié naturel des verts dont il partage l’ensemble des valeurs ». Il leur a également proposé de constituer une fraction dans son parti au cas où il ne pourrait participer aux élections de 2007, faute d’avoir, avant la fin de l’année, les 50 000 membres nécessaires pour être enregistré comme organisation politique. Le parti des mères de soldats, représenté par sa présidente, Valentina Mielnikova, a également salué l’initiative de Yablokov et l’a « assuré de tout son soutien ».

Le président de Russie verte ne cache pas ses ambitions. Début juin, au cours du congrès des partis républicains de Russie, il a mis cartes sur table. « Le processus de consolidation des forces de l’opposition est indispensable. Et si nous nous rassemblons autour de quelques indépendants, des élections libres, des médias autonomes, nous pourrons créer un mouvement qui va bien au-delà de l’habituelle Union des forces démocratiques », a-t-il déclaré sous les applaudissements nourris de l’assistance.

Une idée qui apparaît séduisante. D’ailleurs Vladimir Poutine, qui verrouille le système en prévision des prochaines échéances électorales, ne s’y est pas trompé. Au cours de sa visite en Finlande les 3 et 4 août, il a souligné la nécessité de soutenir les mouvements écologiques tout en mettant en garde ces derniers contre les financements étrangers : « Les organisations écologiques financées de l’étranger font une concurrence déloyale au mouvement dans son ensemble », a-t-il déclaré.

Mauvaise posture

Or, l’opposition russe est dans une mauvaise posture. Elle n’a plus de leader et n’a ni grande idée ni grand projet pour soutenir son action. C’est que les deux « rassembleurs » de l’opposition sont d’ores et déjà hors course.

Mikhaïl Khodorovsky, leader informel de l’opposition, et homme « le plus riche de Russie », a été condamné à neuf ans de prison pour fraude, évasion fiscale et cinq autres délits. De son côté, l’ancien premier ministre Mikhaïl Kacianov, qui s’était déclaré en janvier prêt à reprendre le flambeau, risque aussi d’avoir des comptes à rendre à la justice. On lui reproche d’avoir privatisé la datcha dont il avait la jouissance en tant que chef du gouvernement.

Coté projet, c’est l’impasse. Le modèle américain ne fait plus recette même auprès de la jeunesse. Les jeunes russes ne se reconnaissent plus dans la formule « des sous, des discothèques, de la drogue », explique le politologue Serge Markov. Les idées de gauche sont incarnées par le Parti communiste. L’intelligentsia oscille entre une forme d’impérialisme post-soviétique teintée d’« eurasisme » ou d’orthodoxie, du style : « Moscou est la troisième Rome et il n’y en aura pas de quatrième. »

Dans ce contexte, grande est la tentation de céder aux sirènes des écologistes et de faire du parti le porte étendard d’un grand mouvement où tous les mécontents pourraient se regrouper autour de quelques idées-forces. Au cours d’une conférence à la Douma consacrée aux problèmes environnementaux, Alexis Yablokov s’est lancé dans une violente diatribe contre le gouvernement, « coupable de rester les bras croisés alors que le peuple se meurt littéralement ».

« Il y a actuellement 140 millions de Russes. Au rythme où nous allons, dans 50 ans, il n’y en aura plus que 100 millions, a-t-il lancé. La population respire un air vicié, boit une eau polluée, mange des aliments frelatés. » Le chef des verts a ensuite expliqué que la vocation de l’écologie allait bien au-delà des questions environnementales au sens étroit du terme. Selon lui, « les verts sont à même de résoudre non seulement les problèmes écologiques mais peuvent aider à trouver une solution aux différents conflits. [...] Le pays cours à une catastrophe non pas écologique mais démographique. Dans aucun pays développé la longévité diminue. En Russie, la durée de vie moyenne d’un homme est de 58 ans contre 74 aux États-Unis. Nous sommes convaincus que les conditions écologiques défavorables jouent un rôle déterminant dans ce processus qui à terme risque de freiner fortement le développement économique du pays. Russie verte veut que la Russie soit réellement verte. »

Reste à savoir comment la population recevra le message.

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