En Mongolie, comment conjuguer nomadisme et aide au développement ?

mardi 26 avril 2005, par Aude MALTAIS

Depuis la fin du communisme, près du tiers du produit national brut (PNB) de la Mongolie provient de l’aide internationale qu’elle reçoit. Et si ce petit pays perdu dans la steppe a bien besoin de ces subsides, il est cependant souvent difficile de conjuguer le verbe « développer » sur le mode du nomadisme.

Ulaan Baatar - Vue du ciel, la capitale de la Mongolie, Ulaan Baatar, a l’air d’une petite ville de brousse, isolée de ses puissants voisins par des milliers de kilomètres de steppe. Une seule ligne de chemin de fer la relie à la Chine et à la Russie à travers une masse de collines herbeuses. Mais tous ses habitants vous le diront : d’année en année, comme toutes les villes post-soviétiques, le visage d’Ulaan Baatar change.

Restaurants occidentaux, appartements luxueux, terrasses de bars, poussent comme des champignons, au goût des expatriés qui la prennent d’assaut depuis 10 ans. C’est qu’aux subsides de Moscou, qui ont alimenté pendant soixante ans la seizième république officieuse de l’URSS - deuxième État proclamé communiste en 1924 - ont succédé les arrivées périodiques d’aide internationale.

Chaque année, depuis la chute de l’URSS, les donateurs étrangers injectent en Mongolie de 200 à 330 millions de dollars américains. De petits montants pour des économies occidentales, mais qui représentent entre 20 et 30 % du PNB de la Mongolie. Ce qui, proportionnellement, en fait l’un des pays qui reçoit le plus d’aide internationale.

« Développer » des nomades

Mais cette aide est-elle adaptée aux réalités du pays ? Alicia Campi, chercheure à l’Université l’Indiana, constate qu’elle est concentrée dans la capitale. « Les nouveaux donateurs ont une vision très stéréotypée de la Mongolie : Ulaan Baatar est une ville moderne et dynamique, et les campagnes sont conservatrices et traditionalistes. Ils donnent des fonds à condition que le pays s’engage vers une économie de marché. »

La Banque asiatique de développement, par exemple, fait pression sur le gouvernement pour que celui-ci accélère le processus de privatisation de la terre, un concept qui suscite beaucoup de questions dans un pays où la terre est encore une ressource publique.

Le mode de vie nomade se plie difficilement aux concepts occidentaux de « développement », implicitement liés à la sédentarisation. « C’est tout ce que nous connaissons, nous, les donateurs », s’excuse presque Raymond Drouin, nouveau responsable de la Mongolie pour l’Agence canadienne de développement international (ACDI), à Beijing. « Je pense à la situation des Inuits au Canada, à celle des Touaregs du Sahara, qui ont quitté leurs chameaux pour se retrouver dans les villes, désœuvrés. Parfois je me demande s’il n’aurait pas mieux valu les laisser tranquilles. »

Ses craintes sont partagées par plusieurs spécialistes de la Mongolie, qui citent l’exemple de l’Afrique de l’Est, où une semblable ruée de donateurs internationaux dans les années 1980 a contribué à la sédentarisation, sans éradiquer la pauvreté.

Corruption

On dit que tout s’achète en Mongolie, du permis de conduire au diplôme universitaire. « L’aide internationale est très corrompue aussi, commente Enkbayar. Les hauts officiels s’en emparent, la donnent à leurs cousins, leurs amis, et pas aux gens à qui elle est destinée. Malheureusement, personne ne contrôle la distribution. » Enkbayar dirigeait la Fondation Zorig contre la corruption entre 1999 et 2002, alors que la Mongolie était touchée par une série de tempêtes hivernales particulièrement destructrices, appelées dzuds. Les images d’animaux morts de froid et de faim ont fait le tour du monde, et ému les donateurs internationaux : des dizaines de millions arrivaient pour les éleveurs mongols.

Selon lui, l’argent a été volé par les officiels. « Le gouvernement avait acheté, avec l’argent de l’aide internationale, des bottes de foin à 3000 tukrik [environ 5 dollars canadiens] chacune, qui devaient être distribuées aux éleveurs. Mais des administrateurs locaux les revendaient le double du prix aux éleveurs sinistrés ! »

Ce sont souvent les autorités locales qui sont chargées de la distribution. Mais leur salaire dérisoire encourage la corruption. Policiers, professeurs, fonctionnaires de l’État touchent un salaire d’environ 50 dollars US par mois, un peu plus à Ulaan Baatar. Dans la petite ville de Tsetserleg, un lundi matin, il n’y a personne pour nous répondre à l’hôtel de ville. « Normal, explique le guide, ils sont tous partis vendre au marché. Il faut bien arrondir les fins de mois... »

« Small is beautiful »

Il y a peu de ressources en Mongolie : le cachemire (laine des chèvres) dont les Chinois sont friands, quelques mines d’or exploitées par des compagnies étrangères, et le bétail, dont dépend la survie d’une importante proportion de la population.

Madame Baktishig, spécialiste du développement rural au Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), rêve de permettre aux Mongols de rester dans les campagnes et de perpétuer le mode de vie nomade. Elle a toutes sortes de petites initiatives en tête : encourager la culture du foin, la transformation des matériaux bruts comme le cuir et la laine, la culture d’arbustes fruitiers. Mais pour cela, il faut des fonds. « Pour être honnête, confie-t-elle, l’argent est disponible pour de grands projets, pour “développer”, mais pas pour mettre sur pied de petites entreprises. Et les taux d’intérêts des banques sont tellement élevés que les gens ne peuvent pas emprunter. Pourtant, en encourageant 10 petites entreprises dans une petite ville, on fournirait un salaire à 50 ou 100 personnes. »

Le PNUD et d’autres grandes agences continuent de donner gratuitement de l’aide humanitaire en période de crise et d’investir des millions dans des projets au nom flou de « réforme de la gouvernance » ou « programme de gestion du développement ». Et les Mongols, pendant ce temps, mènent inlassablement leurs troupeaux dans l’immensité de la steppe.


Ce reportage a été rendu possible grâce à la collaboration du gouvernement du Canada, par l’entremise de l’Agence canadienne de développement international (ACDI).

Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement les vues de l’ Agence canadienne de développement international.

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