Elections : Salade Française

mercredi 1er mai 2002, par Bernard DREANO

Les campagnes présidentielles françaises sont toujours des spectacles, mais leur qualité varie. Le cru 2002 est un peu particulier, les principaux acteurs ne semblent pas promis aux Oscars, mais le casting est impressionnant : 16 candidats dont trois trotskistes, deux écologistes, deux fascistes, deux libéraux, une guyanaise, un chasseur et quelques ratons laveurs ! Mais le plus intéressant c’est le scénario. Une histoire post-moderne avec plusieurs niveaux de significations.

Bien entendu les deux champions désignés pour l’acte II seront à ma gauche Lionel Jospin, à ma droite Jacques Chirac. Mais le plus intéressant c’est ce qu’a révélé la campagne du premier tour.

D’abord l’usure du système. Lors de la première élection présidentielle, en 1965, les deux champions du deuxième tour, De Gaulle et Mitterrand rassemblaient au premier 80 % des suffrages. Cette proportion n’a cessé de décroître et cette fois-ci les deux leaders désignés sont bien en dessous de la moitié des suffrages, beaucoup moins encore par rapports aux inscrits, compte tenu des abstentions et votes blancs. Il ne s’agit pas seulement des champions, les deux coalitions qui alternent au pouvoir la gauche plurielle (représentée par le candidat socialiste Lionel Jospin, le communiste Robert Hue, le vert Noël Mamère et la radicale inclassable Christine Taubira) et la droite républicaine (représentée par le post-gaulliste Jacques Chirac, le libéral-social François Bayrou et le néolibéral Alain Madelin et l’écologiste de droite Corinne Lepage) ne rassemblent que les deux tiers des voix, un tiers s’affirmant en quelque sorte anti-système !

Cette manière de fronde électorale au détriment des supposés sortants (le Président Chirac et le Premier ministre Jospin) a quelque chose de réjouissant. Mais aussi d’inquiétant, car la protestation semble s’incarner d’abord dans des discours régressifs, nostalgiques et nationalistes du « souverainiste » 1 Chevènement, archéo-bolchévique des trotskistes Arlette Laguiller et Daniel Gluckstein, et, plus grave, xénophobe et fascisant de Jean Marie Le Pen et Bruno Maigret, voire du « chasseur » Saint Josse, et de la catho-réac Christine Boutin. Les tendances d’extrême droite qui se sont manifestées en Europe ces derniers mois, en Autriche, en Italie, au Danemark sont bien présentes en France.

Mais cela ne signifie pas non plus une droitisation conservatrice du pays dans son ensemble. Les nouveaux mouvements qui animent le paysage social et le débat intellectuel depuis le milieu des années 90 (et les grandes grèves de 1995) existent derrière la scène électorale et se font entendre dans les discours de l’autre trotskiste, Olivier Besancenot, souvent aussi chez Noël Mamère, Robert Hue ou Christine Taubira et motivent une partie des électeurs d’Arlette Laguiller ou de Jean Pierre Chevènement.

Une sacrée salade ! que les mouvements de la société civile, qui en ont vu d’autres, prennent avec philosophie, voire gourmandise quand ils manifestent pour les immigrés sans papiers, les chômeurs et les sans logis entre les QG de campagne des deux principaux candidats qui sont dans la même rue de Paris ! Mais au lendemain du premier tour, la salade a un goût amer : les deux candidats restants pour le deuxième tour (dimanche 5 mai) sont Chirac et l’outsider d’extrême droite Le Pen. Ce dernier a perdu des voix par rapport à 1995, mais moins que Jospin qui doit céder sa place à un candidat que l’on n’attendait pas. Jospin est victime de sa mauvaise campagne, centrée sur l’insécurité, et de l’importance des abstentions qui ont augmenté de plus de 25 % entre 1995 et 1997.

Cette salade bien française ne connaîtra son assaisonnement final qu’au terme du marathon électoral puisque, après les présidentielles, auront lieu en juin les législatives. La gauche ne s’est guère différenciée de la droite sur les questions essentielles. Les deux partagent une vulgate néolibérale, et devront faire face à une double pression. Celle positive des mouvements sociaux progressistes et bien vivants, celle négative des régressions passéistes. Ces régressions trouvent avec le hasard constitutionnel et l’habileté démoniaque de Le Pen, un espace de représentation unique en France en ce mois de mai 2002, bien insupportable à tous les démocrates français. C’est le scénario de la pièce d’après demain.

(1) Souverainiste : espèce française qui n’a qu’un très lointain rapport avec l’espèce québécoise de même dénomination.


L’auteur est président du CEDETIM.
Le CEDETIM, fondé à Paris en 1967, est un centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale. Cette solidarité est conçue comme une valeur culturelle fondamentale qui se situe dans la continuité d’une tradition internationaliste et s’inscrit dans un projet ayant pour objectif la transformation de la société, en France comme ailleurs, dans le sens d’une plus grande liberté, d’une plus grande égalité, d’une meilleure justice sociale, d’un monde construit par tous les peuples. Elle est fondée sur le respect des droits fondamentaux individuels et collectifs. Convaincu qu’un peuple qui en domine un autre n’est pas un peuple libre.

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