Effroyable gâchis en Irak

mardi 19 août 2003, par Pierre BEAUDET

L’épouvantable attentat contre l’ONU perpétré cette semaine à Bagdad révèle encore plus, si cela était nécessaire, le « trou noir » dans lequel est engouffré l’Irak. En plus des Onusiens et des soldats américains qui meurent presque à chaque jour, plus de 400 Irakiens ont été tués depuis juillet, souvent suite à des « bavures » commises par l’armée d’occupation. Les soldats américains ont le doigt sur la détente, d’autant plus que les opérations de guérilla se multiplient.

Comment expliquer ces affrontements dans un pays que Washington a voulu « libérer » de la dictature de Saddam Hussein ? Il faut comprendre que les facteurs sont multiples, à la fois politiques, idéologiques, culturels, ce à quoi il faut ajouter la pauvreté et la misère, le manque d’eau, de nourriture et de médicaments, qui affecte la majorité de la population. Face aux opérations contre l’armée américaine, l’opinion irakienne est ambiguë. Beaucoup de gens ordinaires se disent ni pour ni contre. Il y a un grand ressentiment par rapport aux forces d’occupation, qui affichent ouvertement leur mépris et leur ignorance des réalités nationales Les États-Unis commencent d’ailleurs à reconnaître qu’il y a un problème, comme l’affirmait récemment le commandant des forces américaines pour toute la région (CENTOM), John Abizaid, et qui contredisait ouvertement le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, à l’effet que les troubles actuels étaient le fait de quelques nostalgiques de Saddam. La réalité est que les États-Unis ont gagné la bataille militaire, mais qu’ils sont loin d’avoir gagné la guerre politique.

Une résistance aux motivations complexes

Certes, il serait totalement abusif de prétendre que l’extension des confrontations armées traduit la construction d’un véritable mouvement de libération nationale, légitime aux yeux de la majorité des Irakiens. La très grande majorité des Irakiens n’appuient pas (et ne l’avaient jamais appuyé) Saddam. Actuellement, les combats sont surtout confinés à deux enclaves, le rectangle Fallujah-Balad-Dloiya-Yusufiya dans la région au nord-ouest de Bagdad, et le secteur autour de Baquba à l’est de la capitale. Ce sont des régions qui ont beaucoup bénéficié du régime de Saddam. On y trouve également de fortes traditions islamistes, ainsi que des structures tribales encore très puissantes.

Durant la dernière période, les structures tribales ont été renforcées par Saddam qui voulait les utiliser pour contrôler la situation. Les chefs de tribus sont resurgis comme autant de mini-potentats, assurant le ravitaillement, contrôlant les lucratifs contrats de construction, régissant la vie quotidienne. En retour, ils avaient envoyé leurs fils combattre. Selon diverses sources, près de 10 000 soldats irakiens ont été tués lors de la guerre de mars dernier. En conformité avec la tradition, les familles élargies doivent obtenir « réparation » ou vengeance. Les forces d’occupation ont d’emblée refusé d’accorder ces compensations et plusieurs tribus crient maintenant vengeance.

Au-delà de ces régions relativement restreintes, il y a de toute évidence d’autres poches de résistance, comme dans la ville de Mossoul au nord. La situation y est particulièrement volatile. Les forces armées kurdes jouent un rôle de supplétif à l’armée américaine, ce qui est perçu comme une double insulte pour une partie importante de la population, composée d’Arabes et de Turcomans, dans cette ville qui est aussi un grand centre pétrolier.

Plus inquiétant à long terme pour l’armée d’occupation est la résistance sourde qui se manifeste au sud du pays, dans les régions majoritairement chiites. Outre les combats armés autour de la grande ville de Bassora, plusieurs manifestations civiles éclatent ici et là, et sont ouvertement encouragées par le leadership religieux

Il ne fait pas de doute cependant que les loyalistes de Saddam sont également impliqués. On comptait plus de 50 000 hommes dans les divers services de sécurité sous Saddam, que les USA ont écarté d’emblée, refusant même de payer les dettes dues par le gouvernement irakien précédent. Ces gens sont en colère et prêts à tout. Plusieurs d’entre eux tentent maintenant de faire alliance avec les groupes intégristes radicaux comme les Salafis (ou Wahhabis). Cette situation est paradoxale, car Saddam avait tenté à plusieurs reprises d’anéantir les groupes intégristes.

Qui sème le vent...

En détruisant le régime de Saddam, les États-Unis ont ouvert une boîte de pandore. Ce n’est pas une surprise car même aux États-Unis, des voix critiques s’étaient élevées contre l’aventure de George W. Bush en affirmant qu’il n’y avait pas vraiment de plan clair sur l’après-saddam. Dit moins poliment, la conquête de l’Irak avait pour but de redonner aux États-Unis le contrôle de ce pays riche de pétrole et aux confluents du Moyen-Orient et de l’Asie, et non de rétablir la démocratie.

Sur le fonds, l’Irak comme de nombreux pays de la région est en détresse : le peuple irakien s’est battu et continue de se battre pour la démocratie, dans un effort quelquefois désespéré, mais toujours ignoré de ladite communauté internationale qui au mieux, regarde passivement les gens se révolter (comme l’insurrection irakienne de 1991), ou au pire, collabore avec les dictatures pour leur vendre des armes, comme cela a été le cas avec Saddam durant les années 1980. Sur ce fonds de dévastation et de désespoir, de terribles tempêtes se préparent.

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