Les femmes au Maroc

Éduquer sans trop déranger

samedi 1er mars 2003, par Annie RICHER

« Déplorable ! » C’est le qualificatif utilisé par Samira El Bannani, cofondatrice de l’association Troisième millénaire pour le développement et la protection de l’enfance, pour décrire la condition féminine au Maroc.

Malgré toute la publicité faite autour de l’apparition des femmes à des postes importants au sein de l’administration marocaine, il semble que la situation qui prévaut ne soit pas des plus roses. Plaidoyer d’une militante lucide.
Lorsqu’elle évoque la situation des femmes dans son pays, Samira El Bannani s’enflamme : « Être une femme au Maroc se résume à composer avec la violence physique, psychologique, culturelle et politique. » À l’heure où le pays en démord avec la montée de l’islamisme, la jeune militante n’hésite pas à défendre haut et fort ce constat.

Mais toutes les femmes ne vivent pas les mêmes réalités. Les citadines des grandes métropoles ont assurément l’avantage d’une société plus informée qui entrouvre tranquillement la porte aux Marocaines. Malgré tout, le bilan n’est guère reluisant : le taux déjà élevé de divorces et le nombre impressionnant de plaintes relatives aux pensions alimentaires ne cessent d’augmenter d’année en année. Or, la Moudaouana (Code du statut personnel), seul texte qui régit les relations maritales depuis 1957, s’inspire directement de la charia, la loi religieuse musulmane. Aussi bien dire que le droit matrimonial demeure celui des hommes.

Quant aux femmes en milieu rural, leur situation est tout autre. Les Marocaines restent sous le joug du mari ou sous celui du père, des frères et des oncles. Recluses dans leur village, il est impensable pour les quelques-unes scolarisées de se rendre en ville afin de poursuivre leurs études ou de chercher un emploi ; les traditions l’interdisent et leur dépendance économique les en empêche.
Le portrait paraît consternant, mais cela ne décourage pas Mme El Bannani. Il y a trois ans, elle fondait avec trois autres alcolytes l’association Troisième millénaire pour le développement et la protection de l’enfance, basée à Er-Rachidia, dans le sud-est marocain, à la porte du désert et près de la frontière algérienne. Leur programme d’action s’adresse spécifiquement aux femmes de la région.

« Nous avons instauré des centres d’écoute, raconte la jeune militante. Nous devons d’abord sortir les femmes de leur mutisme. Il faut les convaincre qu’elles ont le droit de s’exprimer ! » Et ces initiatives fonctionnent bien. Petit à petit, les Marocaines lèvent le voile sur leurs problèmes - violence conjugale, maladies graves, MTS et autres - et en apprennent davantage sur leurs droits. Mais Samira El Bannani doit jouer de subtilité lorsqu’elle s’adresse à ces femmes souvent très religieuses : ces dernières pourraient prendre peur et faire volte-face. Elle utilise donc l’outil qu’elle-même, pourtant, décrie : le Coran. « Je leur mentionne que le Coran veut le bien-être des femmes, qu’il interdit la violence. » Cette stratégie, qui pourrait s’intituler « éduquer sans trop déranger » se veut aussi un moyen de prévenir la furie des hommes.

Quant aux mesures gouvernementales en matière d’aide à la condition féminine, Mme El Bannani y va d’un sérieux bémol : « Que vont donner des campagnes d’alphabétisation et de sensibilisation à des femmes qui n’ont ni argent ni permission du mari pour prendre un bus afin de se rendre à l’hôpital pour y recevoir des soins ? »

Mais plus encore : « On doit donner à la femme marocaine un statut social et des responsabilités, conclut Mme El Bannani. À Er-Rachidia, on ne trouve aucune femme élue aux élections communales ou parlementaires ni dans aucun poste de responsabilités ! On doit briser la relation homme-femme dans laquelle seuls les hommes ont la parole. C’est l’avenir des femmes, des enfants, des familles, enfin, c’est l’avenir du Maroc qui est en jeu ! »

Annie Richer, stagiaire du programme Médias alternatifs d’Alternatives, présentement au Maroc.


DESCRIPTION PHOTO : Le 12 mars 2000, à Rabat, la capitale du royaume du Maroc, les asssociations de femmes ont symboliquement fait valoir leurs droits dans la rue. C’était à l’occasion de la Marche mondiale des femmes 2000.

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