Eau à vendre, jusqu’à plus soif

mardi 4 avril 2006, par Frédéric JULIEN

Le 16 mars dernier s’ouvrait en grandes pompes à Mexico le IVe Forum mondial de l’eau. Organisée par le Conseil mondial de l’eau, think tank lié à la Banque mondiale et financé par les transnationales de l’eau, cette grande conférence « privée » se donne toutes les apparences d’une conférence des Nations Unies. Pourtant, le CME a un objectif politique bien précis : faire advenir un monde où la gestion de l’eau, conçue comme un bien économique, serait entièrement prise en charge par le marché.

Mexico - Qu’on ne s’y trompe pas : au-delà des centaines de sessions thématiques réunissant des experts « es eau » de tout acabit, des expositions et des activités de sensibilisation qu’il propose, le Forum mondial de l’eau (FME) est avant tout un sommet ministériel destiné à créer en haut lieu un consensus de plus en plus large autour des vues du Conseil mondial de l’eau (CME) et de la Banque mondiale. Un grand rendez-vous d’affaires qui permet aux multinationales de l’eau de conclure des contrats de gestion avec des entités publiques de divers pays. Aussi, encore cette année, on a bien préparé le pays hôte au virage « obligé » qu’il doit négocier. Abreuvée d’un discours convenu sur la nécessité d’investir - lire : d’ouvrir le secteur à l’investissement privé - pour garantir un accès à l’eau pour tous, la société mexicaine n’a jamais autant entendu parler d’eau. Chercheurs, politiciens, hommes d’affaires et journalistes, tous ont sauté dans le débat sur les moyens de faire face à la « crise de l’eau ».

Un débat stérile ?

Or, devait-on apprendre de la bouche de Loïc Fauchon, président du CME, à la cérémonie d’inauguration du Forum : la cause aurait déjà été entendue. Devant des ministres de 121 pays et une partie des 11 000 participants du Forum présents, il a déclaré qu’il était temps de mettre de côté les « querelles vaines, les polémiques stériles et les vieux débats pour avancer dans la solution de la problématique internationale de l’eau ». Cristóbal Jaime Jáquez, directeur de la Commission nationale de l’eau du Mexique (CNA, co-organisatrice du Forum) et ex-cadre de Coca-Cola, a abondé dans le même sens : il faut se garder de « mourir de soif dans un désert de polémiques stériles », a-t-il affirmé.

Ce débat « stérile », il s’agit évidemment de celui qui oppose les partisans de la privatisation de l’eau et ceux qui, comme les militants de la centaine d’ONG réunies au même moment au sein d’un forum alternatif international, exigent que l’eau soit reconnue comme un droit humain inaliénable, et non comme une marchandise ou encore comme un « besoin » susceptible d’être comblé par un « service ». Cette dernière conception, plus pragmatique, est de plus en plus mise de l’avant par un CME soucieux de se défaire de son image de think tank en présentant la privatisation comme un faux débat, ce qui ne manque pas de donner lieu aux comparaisons insolites. En conférence de presse, Loïc Fauchon déclarait en effet que, de même que lorsque notre photocopieur se détraque on fait appel à une entreprise privée qui sait le réparer, lorsque que l’on a de l’eau à gérer, on peut faire appel à des personnes compétentes qui offrent ce service.

De l’eau pour qui ?

Le président hôte Vicente Fox - par ailleurs ex-p.-d.g. de Coca-Cola au Mexique - a pour sa part appelé à « un profond changement d’attitude qui favorise une nouvelle culture basée sur la responsabilité partagée, l’équité et la solidarité ». À 130 km de là, dans les montagnes de l’État de Mexico à l’ouest de la capitale, María Cruz de Paz, femme mazahua de San Miguel Xoltepec, cherche la trace de ce changement d’attitude. « Nous allons lutter jusqu’à ce que toutes nos communautés aient de l’eau », lance-t-elle, le regard déterminé. Comme la plupart des communautés autochtones de la région, San Miguel Xoltepec ne dispose d’aucun système de distribution d’eau potable. Les femmes de la communauté doivent franchir de grandes distances à pied jusqu’aux sources les plus proches pour rapporter l’eau nécessaire à leur consommation. Les plus chanceuses disposent d’un âne qu’elles chargent plusieurs fois par semaine de bidons ou de vêtements à laver.

La région, pourtant, regorge d’eau. Mais depuis 1979, date du début de la construction du système Cutzamala, elle est sous haute surveillance. Infrastructure hydraulique la plus imposante d’Amérique, le Cutzamala consiste en un vaste réseau de réservoirs artificiels et de stations de pompage destinées à extraire 19 000 litres d’eau à la seconde des régions montagneuses de l’État de Mexico et de deux États voisins pour approvisionner la capitale dont les réserves souterraines s’épuisent. Là, elle est vendue à profit à ceux qui ont les moyens de la payer par différents consortiums composés d’entreprises nationales et de transnationales de l’eau telles Suez, Vivendi et United Utilities.

Véritable catastrophe écologique, cet énorme chantier a occasionné, en plus de l’expropriation sans compensation de centaines d’hectares de terres communales, une diminution dramatique de la quantité et de la qualité de l’eau de laquelle dépendent les paysans de l’État de Mexico. La disparition de sources à la suite des travaux de dynamitage, la baisse du débit de plusieurs cours d’eau harnachés par des barrages ainsi que la pollution de la principale rivière de l’État, dans laquelle l’usine d’assainissement des eaux envoyées à Mexico déverse ses rejets contaminés, ont en effet condamné des milliers de paysans à une misère grandissante. En l’absence d’eau pour l’agriculture, les hommes mazahuas quittent leur communauté pour aller chercher du travail à la ville. Beaucoup ne reviendront jamais, ce qui alourdit d’autant le fardeau des femmes.

Résistances

Depuis 25 ans, les victimes du Cutzamala exigent réparation. En septembre 2004, ignorées par le gouvernement mexicain et la Commission nationale de l’eau, les femmes mazahuas en ont eu assez et ont décidé de prendre les choses en main. Elles se sont constituées en Armée des femmes zapatistes pour la défense de l’eau et, équipées d’armes en bois, elles ont assiégé l’usine d’assainissement du système Cutzamala pour réclamer l’accès à l’eau qui jaillit de leurs terres ancestrales. L’histoire a fait le tour du monde et le gouvernement a accepté de négocier. Il s’est engagé à doter les communautés d’eau potable mais, depuis, plus rien. Entre temps, l’Armée mazahua a donné naissance au Mouvement mazahua pour la défense de l’eau et celui-ci a clarifié ses revendications : il réclame désormais une nouvelle politique hydraulique nationale fondée sur les notions d’équité et de développement durable, qui vise la pérennité de la ressource.

« Pourquoi à la ville, dans les quartiers riches, ils ont de l’eau pour laver jusqu’à leurs trottoirs au boyau d’arrosage, alors que, chez les pauvres, il n’y a pas d’eau courante ? Nous nous rendons compte que le gouvernement veut aider les riches [en disant :] “j’emporte ton eau et je me fiche des conséquences pour ta région” », s’indigne Victoria, l’une des dirigeantes du mouvement. Or, explique Santiago Pérez Alvarado, représentant légal du mouvement, « le concept “eau, bien national” [garanti par la Constitution] signifie que l’eau appartient à tous et que le gouvernement ne fait que l’administrer ; s’il ne la protège pas, les communautés peuvent en disposer ».

Le jour de l’ouverture du Forum, María Cruz et Victoria marchaient à Mexico aux côtés de dizaines d’autres mouvements de défense de l’eau du Mexique et du monde, parmi quelque 15 000 personnes venues manifester leur opposition au FME. Du haut de l’estrade, María Cruz, émue, a crié à ses nouveaux alliés : « C’est ensemble que nous allons continuer à lutter contre la privatisation de l’eau ! ».


L’auteur, étudiant en science politique, prépare un documentaire sur le mouvement mazahua, opposé à la privatisation de l’eau au Mexique.

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