Entrevue avec l’écrivain Neil Bissoondath

Du coeur en baume

lundi 4 novembre 2002, par France-Isabelle LANGLOIS

Il refuse tous les ghettos, qu’ils soient culturels ou ethniques, surtout ceux qu’on veut lui imposer. Mais cette fois, dans son tout dernier roman, qui sortira en librairie le 7 novembre, Neil Bissoondath nous décrit un autre monde en retrait, celui des âges et des souvenirs.

Neil Bissoondath est né à Trinidad, mais vit depuis 30 ans au Canada, d’abord à Toronto puis à Montréal et à Québec où il enseigne la littérature. Baume pour le cœur est le dernier livre en liste de l’auteur et sera bientôt sur les rayons. La maison d’édition, Boréal, le présente comme « un roman de la mémoire - de ce qu’elle est, de la façon dont elle donne forme à toute la vie, permettant de construire demain sur les ruines du passé ». Une présentation qui plaît bien à l’auteur. « C’est juste, dit-il. Et si je dois le comparer à mes autres livres, c’est vrai qu’il est assez différent, comme plusieurs me l’ont dit. Il n’y a pas d’immigrants dans ce livre. Mais il y a tout de même un lien thématique. Ce qui m’intéresse, c’est l’histoire de la vie limitée des gens qui choisissent de vivre dans un ghetto. »

Histoire de mémoires

De fait, Baume pour le cœur  [1] c’est l’histoire d’un homme à la fin de sa vie dont la maison vient de brûler et qui se retrouve installé chez sa fille, son gendre et son petit-fils, dont il ne comprend pas la langue. Alistair Mackenzie est un anglophone de Montréal qui a toujours vécu au sein de la seule communauté anglophone montréalaise, refusant même tout véritable contact avec son voisin, M. Tremblay. « Ce qui m’a toujours étonné (cette séparation entre anglophones et francophones) », intervient Neil Bissoondath qui ajoute que, même au sein de sa propre communauté, son personnage s’isole. Âgé, sa maison et les traces de toute une vie détruites, l’ouïe déficiente, l’homme s’enferme dans un autre ghetto, celui des générations.
« Il fait face à sa peur de disparaître et veut laisser quelque chose derrière lui, pour sa fille et son petit-fils », explique l’auteur. Ce sera ses mémoires et ses souvenirs. Un beau roman qui se prend comme du cœur en baume, qui se lit doucement, comme passe le temps, les âges et les souvenirs.

Qu’il ne soit pas question de l’immigration, ou des immigrants, dans ce roman, « c’est normal, affirme l’auteur, cela fait 30 ans que je vis ici. J’ai toujours refusé les ghettos et je me suis toujours ouvert aux gens qui m’entourent. C’est une approche personnelle. »

Histoire de génération

Si Alistair Mackenzie s’est contenté d’évoluer à l’intérieur de la seule communauté anglophone montréalaise, à l’instar de la majorité des gens de cet âge, Neil Bissoondath fait remarquer qu’aujourd’hui les choses ont bien changé : « En vivant à Montréal, j’ai pu observer un changement au sein de la nouvelle génération. Et c’est primordial. Les anglophones de 20 ans parlent français et sont en contact avec le reste de la société. »

En 1994 paraissait Le Marché aux illusions où l’écrivain décriait la politique du multiculturalisme canadien : « Sous ses airs bienveillants, l’idéologie multiculturelle canadienne fige les cultures en stéréotypes poussiéreux et en clichés d’utilité politicienne, tout en bloquant les possibilités créatrices qui surgissent de la rencontre des différences, de l’échange et de l’intégration dans un espace commun. En faisant de la préservation des traditions immigrées une manière de politique culturelle, le multiculturalisme mine de l’intérieur l’unité et l’identité canadiennes. Dans ce sens, c’est une forme certes douce mais néanmoins insidieuse d’apartheid qui accroît les divisions dans un pays déjà divisé. »

Aujourd’hui, avons-nous évolué ou régressé sur ce plan ? « Mon impression, répond l’auteur, c’est qu’on a bien évolué. Le multiculturalisme officiel disparaît. Ce que l’on voit, ce sont des gens qui vivent un vrai multiculturalisme, qui trouvent des moyens d’apprendre l’un de l’autre de nouvelles façons de vivre. Après quelques années passées ici, les communautés immigrantes s’y mettent aussi, entre elles. »

Histoire personnelle

Et maintenant, un an après le fameux 11 septembre qui a eu, entre autres conséquences, d’augmenter les préjugés à l’égard de certaines communautés, dont les Arabes et les musulmans, Neil Bissoondath déplore surtout l’attitude personnelle de certains individus. Selon lui, il y a deux angles à cette question. Il y a ce qu’il appelle le point de vue historique, où, en temps de crise, on assiste souvent à une recrudescence de politiques de l’État relevant du resserrement des frontières. « Comme cela a été le cas lors de la Deuxième Guerre mondiale à l’égard des communautés allemande et japonaise, précise-t-il. Aujourd’hui, la situation est tout de même moins terrible de ce point de vue. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui réagissent de façon personnelle », déplore Neil Bissoondath, qui insiste pour dire que « c’est à chacun de nous de faire l’effort, de refuser de se laisser aller dans cette direction. » Certains propos qu’il entend parfois à propos des musulmans, « des baiseurs de tapis » comme il est écrit dans le roman, ou même de la culture islamique en général, le secouent vraiment. Il insiste : résister personnellement au repli sur soi, culturel et identitaire, « c’est la seule façon à la longue d’influencer nos gouvernements et de ne pas se laisser influencer par les États-Unis ».


[1 Baume pour le cœur , de Neil Bissoondath, traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Éditions du Boréal, Montréal, 2002.

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