Dix ans après le coup d’État, le Honduras forcé à migrer

mardi 5 novembre 2019, par Félix A. Molina

La population de l’Amérique du Nord, souvent ne sait pas comment répondre aux questions posées par la situation sociale et politique tendue du Honduras, un pays sous l’influence transnationale des États-Unis et du Canada.

Pourquoi tant de manifestations de milliers de personnes, presque sans interruption, au cours des dix dernières années, et pourquoi les gens partent-ils massivement en caravanes forcées à travers le Guatemala et le Mexique vers ce Nord coupable ?

Il n’y a pas de réponse simple à ces questions et il n’est pas honnête de répéter le cliché selon lequel les gens fuient l’extorsion et la violence générées par les « maras », dont la dynamique est organisée et administrée par des policiers et des politiciens sans scrupules engagés dans de multiples formes de crime organisé.

En juin 2019, j’ai participé à une marche à Montréal en solidarité avec les 69 millions de personnes dans le monde qui, comme moi, ont été déracinées, et ce pour diverses causes. Ces causes comprennent la violence armée, l’extrême pauvreté et l’inégalité comme formes tout aussi extrêmes de violence, la criminalité organisée, y compris la corruption, et la source de tout cela, c’est l’impunité.

L’activité a été organisée par Développement et Paix en collaboration avec d’autres acteurs locaux. À la fin du trajet, j’ai livré un témoignage de mon histoire d’exil politique ici au Canada et d’autres ont fait de même. Dans la plupart des cas, nous avons convenu que « migrer » n’était pas un choix heureux, mais une décision prise sous la pression de circonstances difficiles ou tragiques.

Je suis arrivé dans ce pays il y a presque trois ans, après avoir survécu à deux attaques à main armée en mai 2016 à Tegucigalpa, la capitale du Honduras. Le 20 juillet de la même année, j’ai demandé l’asile à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau parce que j’étais conscient que le fait de continuer à vivre au Honduras signifiait courir le risque réel de mourir.

Depuis le coup d’État de juin 2009 dirigé par les États-Unis et soutenu par le gouvernement du Canada (sous le gouvernement de Stephen Harper), le Honduras n’a pas amélioré son sombre bilan en matière de violations des droits humains. Loin de là. En 2016, la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) a décrit le Honduras comme l’un des pays les plus dangereux pour les défenseurs des droits humains et c’est également l’un des plus dangereux au monde où exercer le métier de journaliste. Ce sont 79 personnes dont la profession est reliée aux médias, incluant des journalistes, des animateurs de radio et de télévision, des photographes, des cameramen et des propriétaires de médias, qui ont perdu la vie entre 2001 et septembre 2019. La quasi-totalité de ces crimes, soit 91 %, reste impuni, faute d’enquêtes menées de manière crédible. Le Honduras se classe actuellement au huitième rang des pays du monde avec le plus grand nombre de demandeurs d’asile, devançant des pays en guerre.

Un coup d’État perpétré par des forces multinationales

Le coup de 2009 est un des éléments centraux pour amorcer toute réponse à propos du Honduras, où la population exige actuellement l’expulsion du président imposteur Juan Orlando Hernández, principal bénéficiaire de la destruction de l’État de droit et des violences qui en résultent.

Les attaques à mon encontre procèdent d’un amalgame de facteurs systémiques et d’acteurs corrompus, y compris des fonctionnaires, des policiers, des militaires et des investisseurs privés qui sont unis en marge de la loi. Ces acteurs qui financent et commandent la mort de personnes à l’aide du capital international se sont assuré la complicité du pouvoir local et l’impunité absolue. Ils contrôlent tout avec des ressources sales et le pouvoir des armes officielles.

Le cas de Berta Cáceres, leader autochtone la plus emblématique du pays, fait partie de ce complot. Elle a été assassinée par la société de production d’électricité Desarrollo Energéticos (DESA), une société soutenue par l’armée nationale, par une banque associée au blanchiment d’argent provenant du crime organisé et de la corruption, une banque d’Amérique centrale et deux banques européennes avec comme motif d’investir dans des projets supposément « verts », c’est-à-dire les mines à ciel ouvert, les barrages hydroélectriques et les parcs photovoltaïques, sans consultation préalable de la population. En 2015, on estimait que plus de 70 % du territoire national avait été octroyé en concessions minières.

Berta dédiait sa vie à stopper ce modèle destructeur. En date de la publication de cet article, les auteurs intellectuels du crime contre Berta — la famille Atala Zablah ainsi que la famille du gouvernement, identifiés par la famille Cáceres — n’ont pas été jugés. Et dans mon cas, l’État n’a toujours pas détenu ni identifié les responsables des attaques, exposant ma famille au risque total.

Je dois dire sans détour que le coup d’État de 2009 a été perpétré par des forces multinationales, afin d’imposer un mode de production de capital basé sur l’extraction de minéraux et l’invasion des territoires ancestraux. Il s’agit d’un modèle d’exploitation du travail dans les grands parcs industriels, qui impose des monocultures agro-industrielles et, en outre, permet au crime organisé d’opérer sous diverses manifestations et dans le cadre de violences militaires et paramilitaires. Le Canada fait partie de cette vision, complice de ce type d’entreprise dans un pays vulnérable. La mine d’Azacualpa à San Andrés, Copán, est l’exemple actuel le plus dévastateur de l’investissement canadien au Honduras.

Émigration massive

Comme résultat de ce mélange de facteurs brutaux, le Honduras connaît actuellement la cinquième vague d’émigration forcée la plus visible de son histoire, un exode que le Nord ne peut ignorer. Les caravanes des familles honduriennes qui traversent le Guatemala et le Mexique vers les États-Unis et le Canada sont comparables à la marée humaine africaine qui traverse la Méditerranée ou au cyclone humain qui traverse l’Europe de l’est vers son centre.

La première vague vient de la guerre imposée par les États-Unis contre les mouvements de libération du Guatemala, d’El Salvador et du Nicaragua entre 1979 et 1989, pendant laquelle le territoire hondurien a été utilisé pour entraîner et mobiliser les troupes qui épaulaient les interventions états-uniennes dans la région, et réprimer la dissidence sociale et politique, au nom de l’anticommunisme, dans le contexte de la guerre froide. Des mines antipersonnels ont également été semées à la frontière sud-est du pays.

Dix ans plus tard, en 1998, l’ouragan Mitch a dévasté le Honduras et le Salvador, forçant plus de 300 000 personnes à quitter le pays.

Vingt ans plus tard, l’ouragan du coup d’État de 2009, suivi de la fraude électorale en 2013 et 2017, a dévasté l’espoir d’un changement démocratique et a chassé des milliers de personnes au cours des deux dernières années.

Ces cinq vagues d’immigration forcée ont changé de visage selon les causes, mais elles souffrent de la même douleur à l’heure du départ, en route et à l’arrivée. D’abord, les paysans souffraient en raison des mines antipersonnels posées à la frontière entre le Honduras et le Nicaragua, par Elliot Abrams et ses acolytes, émigrant jusqu’à la frontière du Mexique, des États-Unis et du Canada ; ensuite, des femmes au chômage suivies par divers professionnels ont emprunté le même chemin, étranglées par la violence de la pauvreté ; ce furent par la suite des milliers d’enfants non accompagnés, et depuis avril 2018, des familles entières quittent le pays. Elles fuient vers les pays qui causent leurs problèmes.

La situation aujourd’hui

Malgré l’appel de l’Organisation des États américains (OEA) en faveur de la tenue d’un nouveau scrutin après les élections controversées de 2017, les États-Unis ont immédiatement reconnu Juan Orlando Hernandez, dont la corruption et les violations des droits humains sont flagrantes. Et le Canada a suivi cette logique américaine de reconnaissance d’un régime illégitime.

Dans ce contexte, les États-Unis et le Canada appuient un régime d’appauvrissement, de violence et de crime organisé, de surcroît documenté par le pouvoir judiciaire américain, qui a ouvert des procès pour trafic de drogue à grande échelle contre le frère de l’usurpateur de la présidence hondurienne, M. Juan Antonio Hernández, alias « Tony Hernández », reconnu coupable en octobre 2019 par la Cour du District sud de New York. L’ancien président Rafael Callejas et le fils de l’ancien président Porfirio Lobo sont en attente de jugement. Et la liste continue... On pourrait s’attendre à ce que des accusations soient portées contre Lobo lui-même et contre Juan Orlando Hernández.

Environ 75 % de la population hondurienne est appauvrie, sans revenu décent, sans terre, sans accès à l’éducation gratuite, sans eau potable, sans accès à la santé publique. Et c’est aujourd’hui le pays le plus inégalitaire d’Amérique latine. C’est pourquoi il y a des caravanes qui traversent le Mexique. C’est pourquoi ont eu lieu ces derniers mois de grandes manifestations à l’intérieur du pays pour exiger la démission de Juan Orlando Hernandez, dont le nom a été mentionné à plusieurs reprises durant le procès contre son frère [1], en qualité de co-conspirateur dans le narcotrafic à grande échelle.

Face à ces faits, ma décision en tant qu’exilé pour des raisons politiques est de dénoncer les voleurs de l’espoir collectif du peuple hondurien, qui nous ont contraints à partir — souvent de façon irrégulière et en prenant d’énormes risques — en destination de l’Europe, l’Australie et plusieurs pays des Amériques, dont le Canada, pays qui profitent tous d’une manière ou d’une autre de ces vulnérabilités au Honduras.

Dans ce contexte, nous ne pouvons souscrire à cette rhétorique raciste qui construit des murs et militarise les frontières, transformant un problème social et humain, comme la migration forcée, en un problème de sécurité nationale, qui est attaqué avec des armes de guerre et des fondamentalismes fascistes, et qui semble promouvoir la réélection de suprémacistes dans les gouvernements du Nord riche...

De plus, dans nos pays d’origine, nous ne devons pas accepter le cynisme d’un discours officiel qui criminalise les migrants (et leurs alliés et défenseurs), tout en profitant de l’argent qu’ils envoient à leurs proches. Ce sont huit milliards de dollars par an que rapportent les envois de fonds de la diaspora, une diaspora qui subit moult difficultés, mais qui représente des avantages économiques pour le gouvernement et le secteur privé qui se nourrissent de la souffrance de la plupart des hommes et femmes sans papiers. Nous sommes confrontés à un capitalisme sauvage qui considère les gens comme un produit d’exportation. Un produit humain bon marché. Pur esclavage.

Canada : partie du problème, partie de la solution

Si le Canada fait partie du problème, disons aujourd’hui qu’il doit faire partie de la solution. Premièrement, en ne reproduisant pas cette fausse sensiblerie médiatique qui cache les causes et les responsabilités de la vague migratoire et des manifestations populaires contre la dictature du crime organisé. Plus de manipulation sentimentale, rejetons ce discours qui montre des femmes et des enfants migrants pleurant ou parlant d’une espérance éthérée, qui produit de la sympathie et de l’intérêt humain, mais qui ne propose pas de changements et qui ne parle pas des causes de ces souffrances. Nous voulons plutôt que le Canada analyse les causes systémiques de cet exode dont il est coresponsable. Nous ne voulons plus de larmes ou de messages d’espoir, nous voulons des actions concrètes, et pour cela, le Canada doit d’abord agir en cohérence avec ses obligations en matière de respect des droits humains.

Nous ne voulons pas non plus qu’Affaires mondiales Canada véhicule l’image trompeuse d’un pays qui respecte les droits humains en Amérique centrale tout en appuyant la dictature hondurienne dans cette région par sa rhétorique politique et idéologique, ainsi que par des pressions nationales et internationales, par des investissements dans les secteurs minier, immobilier, touristique et industriel. Ce double jeu est inacceptable.

Nous ne pouvons tolérer cette hypocrisie qui place la migration vers le nord dans le domaine de la défense nationale ou de la sécurité intérieure et, en même temps, en profite pour exploiter sa force de travail, faisant fi des conventions internationales en matière de travail et leur application en droit interne.

« Fais ce que je dis, mais ne fais pas ce que je fais »... Canada, c’est assez ! Nous ne pouvons plus tolérer que le déguisement et la tromperie deviennent la norme de notre politique étrangère. Ça fait de nous des complices. Et nous ne voulons pas être complices. Les gens continueront de fuir leur foyer à la recherche d’une vie meilleure pour eux et leurs enfants. Le Canada doit les accueillir à bras ouverts.

Dans une lettre adressée au premier ministre Trudeau, le 20 décembre 2018, Serge Langlois de Développement et Paix fait les propositions suivantes : « À court terme, il est donc urgent que le gouvernement du Canada exerce son leadership dans la région, en collaborant avec ses homologues américains et mexicains pour assurer la protection des personnes migrantes qui en font la demande. Ensemble, ces alliés ne doivent tolérer aucune violation à la dignité ou aux droits des personnes migrantes comme garantis par la Convention de Genève de 1951. [...] Le Canada doit condamner les mesures politiques et économiques répressives qui affectent ces populations et défendre les fondements démocratiques et les droits fondamentaux qui permettent aux gens de vivre dans la dignité... ».

En tant que Hondurien, je souscris à cette proposition et j’ajoute que le Canada doit cesser d’appuyer la dictature hondurienne et ouvrir ses tribunaux nationaux comme espace de dénonciation pour les victimes des activités minières, agro-industrielles et touristiques au Honduras, afin d’offrir réparation aux victimes et fermer définitivement la porte à l’impunité qui humilie mon peuple.

Accompagner les caravanes

En conclusion, si nous voulons vraiment résoudre la crise migratoire, causée par la violence du crime organisé qui contrôle l’État, nous devons identifier, dénoncer et changer les facteurs qui poussent des populations entières à l’exil. Pour ce faire, nous devons suivre les caravanes et faire le chemin vers le nord avec elles, où les causes profondes de l’injustice sociale et de la violence systémique prennent racine. Et accompagner la lutte du peuple hondurien pour changer l’État, à commencer par l’expulsion des criminels qui s’emparent des institutions gouvernementales. « Si les corrompus partent, nous rentrons », crient en chœur les migrants dans les caravanes. Et moi-même, je commencerais à préparer mon retour.

Impunité et exclusion sociale au Honduras
 
Dans son rapport du 3 octobre 2019, la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) a constaté l’existence d’une impunité structurelle au Honduras : en ce qui concerne les crimes contre la population générale, 9 crimes sur 10 restent impunis et en ce qui concerne les crimes contre les défenseur·es des droits humains, 97 % demeurent impunis. Dans le cas des crimes commis par des agents de l’État et des membres des forces de sécurité publique, l’impunité est quasi absolue. En somme, la police et l’armée agissent en toute impunité contre la population.
 
Au Honduras, la pauvreté touche plus de 70 % de la population. Plus de 300 personnes fuient le Honduras chaque jour et plus de 100 000 par an.

— 
En collaboration avec la revue Caminando. Ce texte sera également publié dans le vol. 34 de la revue Caminando, à paraître en décembre 2019, qui se penche sur les causes structurelles des migrations et déplacements forcés en Amérique latine. www.caminando.cdhal.org

Traduction : Myriam Cloutier (JdA), avec la collaboration de Joëlle Gauvin-Racine (Caminando)

Crédit photo : Ray Obando


Notes :

[1] « Tony » Hernandez, frère du président du Honduras, a été reconnu coupable de trafic de cocaïne le 18 octobre 2019. http://www.rfi.fr/ameriques/20191019-frere-president-honduras-reconnu-coupable-trafic-drogue-tony-hernandez

À propos de Félix A. Molina

L’auteur est un journaliste d’origine hondurienne réfugié au Canada depuis le 20 juillet 2016.

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