Deux positions s’opposent sur la ligne de départ

mardi 4 juin 2019, par Léa Carrier

Multiplication des offres de services sexuels, intensification du recrutement chez les jeunes femmes : tandis que les pilotes du Grand Prix s’échauffent sur les pistes, l’industrie du sexe de Montréal s’emballe et s’organise en vue de la période la plus lucrative de l’année. Mais l’est-elle vraiment ?

Si l’emblématique course automobile donne le coup d’envoi à la saison des festivals, elle représente autrement un moment charnière des programmes de sensibilisation contre l’exploitation sexuelle à Montréal. Au travers des slogans coup de poing et des multiples protestations, une voix se détache cependant du discours dominant. L’organisation pro-prostitution Chez Stella rappelle que l’emballement de l’industrie du sexe, si largement appréhendé lors du Grand Prix, attend toujours d’être vérifié.

Dans son rapport What’s the cost of a rumor : a guide to sorting out the myths and the facts about sporting events and trafficking publié en 2017, l’Alliance globale contre le trafic des femmes conclut en effet qu’« aucune preuve ne démontre que les grands évènements sportifs causent une augmentation dans la traite en vue de la prostitution. » Chaque année, la directrice de Chez Stella, Sandra Wesley accuse le caractère alarmiste de ces discours associant exploitation sexuelle et évènements sportifs.

« S’il y a plus de clients pour les travailleuses du sexe, de la même façon qu’il y en a pour les restaurants ou les hôtels, ça ne veut pas dire nécessairement que ce sont des clients qui viennent pour exploiter des femmes ou être violents », a-t-elle nuancé lors d’une entrevue accordée à Radio-Canada en 2016. Selon Mme Wesley, c’est surtout la surveillance accrue et le déploiement des escouades policières « qui placent [les travailleuses du sexe] dans une situation dangereuse et à risque de violence ».

Pour la professeure en sciences juridiques à l’UQAM et membre de l’Institut de recherches et d’études féministes Rachel Chagnon, il faut en effet être prudent lorsque vient le temps de quantifier ces phénomènes clandestins. « Il faut surtout faire attention à la tentation de leur mettre de gros chiffres. Cela peut donner l’impression de crier au loup et se retourner contre les personnes qui font la promotion de mesures plus strictes pour combattre [l’exploitation sexuelle] », affirme-t-elle.

Crue du recrutement

Un monde sans prostitution, voilà ce à quoi s’emploie la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). Pour l’organisation, le combat commence notamment sur le circuit Gilles-Villeneuve. « Le Grand Prix est un moment propice au recrutement. C’est la fin de l’école, les jeunes filles se cherchent des emplois d’été et plein de petites annonces apparaissent”, fait remarquer la porte-parole de la CLES Éliane Legault-Roy. Centres d’achats, stations de métro, réseaux sociaux, les lieux traditionnels de recrutement des jeunes femmes s’engorgent en amont de la course automobile.

L’an passé, un nouveau logiciel informatique de recensement a répertorié un bond de près de 50 % du nombre d’offres d’emploi à caractère sexuel mises en ligne à l’approche du Grand Prix. Alors qu’elles étaient de 517 annonces le 26 mai 2018, elles s’élevaient à 935 le 2 juin. De celles-ci, 55 % provenaient de Montréal et de ses rives. Alimentée par des afflux de touristes majoritairement composés d’hommes, cette exaltation ponctuée de l’industrie du sexe s’observe tout aussi bien « dans les tournois de football que dans les grands chantiers de construction », note Mme Legault-Roy.

Celle qui a travaillé sur les campagnes de sensibilisation Un trop Grand Prix pour les femmes et Acheter du sexe n’est pas un sport s’efforce par ailleurs à démentir le mythe tenace du « bon coup d’argent », étiqueté à cette torride première fin de semaine de juin. Entre les coûts d’entretien de leur apparence, les factures de chambres d’hôtel et la part gourmande qu’elles doivent à leurs proxénètes et gérants, modique est la somme qui parvient jusqu’aux poches des travailleuses.

Dans les faits, ce sont davantage les longues journées de labeur et les clients irrespectueux qui caractérisent leurs conditions de travail durant le Grand Prix. « Les touristes ressentent souvent un sentiment d’impunité parce qu’ils sont sur le party et qu’ils quittent bientôt. Ils vont avoir des comportements plus exubérants, violents et dérangeants envers les femmes », exemplifie-t-elle.

Des mesures qui divisent

« Nous avons publiquement fait connaître notre opposition à toute forme d’exploitation sexuelle, violence et harcèlement », a déclaré l’an dernier François Dumontier, promoteur officiel du Grand Prix du Canada, dans la foulée d’actions mises sur pied par le groupe événementiel. Citons le retrait des « grid girls » – ces hôtesses modestement vêtues pavanant sur l’asphalte chaud des circuits – et la délimitation de zones de sécurité qui mettent à disposition des festivaliers différents services d’aide. Un canal de discussion a autrement été disposé entre M. Dumontier et de nombreux organismes qui s’activent à mettre un frein à l’exploitation sexuelle, dont le Y des femmes, le Phare des affranchies et le Conseil des Montréalaises.

Bien reçues du public, ces mesures auront toutefois causé des vagues chez les principales concernées. « Les féministes nous ont fait perdre notre emploi ! J’ai été une "grid girl" pendant huit ans et je ne me suis jamais sentie inconfortable », a scandé une femme sur Twitter. « Ceux qui ont retiré les "grid girls" ont-ils créé de nouvelles opportunités d’emplois pour ces femmes ? Bien sûr que non », a critiqué la mannequin Emily Sears.

De l’autre côté de la piste, les efforts investis par le Grand Prix auront été salués, mais sans plus. Pour la porte-parole de la CLES, le nerf de guerre se situe moins chez les promoteurs événementiels que chez les visiteurs qui perpétuent cet appel à la prostitution. Ainsi, celle-ci en appelle à une prise de conscience, non pas imposée, mais incubée aux racines mêmes du phénomène. « La question de la demande est trop souvent passée sous silence, parce qu’on est tout le temps en train de focuser sur la femme », dénonce-t-elle.

Le Journal des Alternatives a d’ailleurs contacté trois jeunes femmes qui ont travaillé en 2018 pour le Grand Prix. Interrogées sur leurs conditions de travail, leurs témoignages se rejoignent : lorsqu’elles se manifestent, les pressions proviennent rarement des employeurs, mais bien des festivaliers. « C’est souvent des gangs de gars saouls qui viennent nous voir en fin de journée pour jaser. Ils nous donnent leurs numéros de téléphone ou demandent des photos. La conversation termine souvent sur une invitation dans un bar ou sur une carte professionnelle louche », raconte Gabrielle, 19 ans. « [Les hommes] tentent de nous séduire, même avec les 40 ans d’âge qui nous séparent », poursuit-elle.

Commentaires déplacés, sollicitations non désirées et insistance de la part des visiteurs, Noémie, 19 ans, rapporte de situations similaires : « Je me suis fait offert à plusieurs reprises d’accompagner des hommes beaucoup plus vieux à d’autres F1. L’un d’eux m’a déjà fait allusion à la grosseur de son pénis ». Outre des compliments sur sa beauté, Sophie, 20 ans, affirme pour sa part que les commentaires des clients « n’allaient pas plus loin que ça. »

Une loi pour protéger les plus vulnérables

Adoptée en 2014, la Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation décriminalise les travailleuses de l’industrie du sexe. Tenir ou se trouver dans une maison de débauche à des fins de prostitution, vendre les services sexuels d’autrui ou vivre de ses produits constitue quant à eux des actes illégaux.

Selon Mme Chagnon, les différents niveaux de vie des travailleuses du sexe peuvent être répartis sous le schéma d’une pyramide : rares sont celles au sommet qui bénéficient d’une maîtrise complète de leur corps et de leurs finances. À l’inverse, ce sont les femmes situées dans les strates les plus basses de la pyramide qui composent la majorité, « des femmes souvent moins éduquées et qui se prostituent occasionnellement, car elles peinent à rencontrer leurs obligations financières », soutient la professeure en droit. La nouvelle loi aspire à protéger cette deuxième catégorie de femmes.

Reçues avec enthousiasme par nombreuses organisations, plusieurs acteurs de l’industrie dénoncent cependant une barrière à la libre-entreprise et une rectitude politique qui tranche, une fois de plus, au nom des femmes.

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