Détournement de rumeurs

jeudi 1er juin 2006, par France-Isabelle LANGLOIS

Alain Mabanckou est un jeune romancier congolais, un peu déjanté et pas du tout angoissé, qui enseigne la littérature française au Michigan. Son dernier roman, Verre cassé, a remporté plusieurs prix, et il était invité d’honneur au Salon du livre de Québec en avril, où Alternatives l’a rencontré.

QUÉBEC - Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Alain Mabanckou est un être décontracté. Tout sourire, il ne s’emmerde pas de ce qui peut être emmerdant. Casquette à la Sherlock sur le bout de la tête, jeans et baskets, le romancier a un air de collégien... américain. Depuis quatre ans, une bourse en résidence d’écriture d’une année l’ayant amené par là, il enseigne la littérature française - « et francophone », précise-t-il - à l’Université du Michigan. Apparemment, il y a pris goût.

À la fois poète et romancier, Alain Mabanckou, né en 1966 à Pointe-Noire au Congo, a d’abord fait des études de droit, débutées à Brazzaville, terminées en France à l’Université de Paris-Dauphine, où il obtint son diplôme en 1993. Après quoi, il devient conseiller dans une filiale du groupe Suez-Lyonnaise des Eaux à Paris. Parallèlement, il publie un premier recueil de poésie en livre jeunesse, Au jour le jour (Saint-Estève, Maison rhodanienne de Poésie, 1993). Et c’est avec L’Usure des lendemains (Ivry-sur-Seine, Nouvelles du Sud), Prix Jean-Christophe, de la Société des poètes français, qu’il se fait connaître en 1995.
De la poésie, Alain Mabanckou passe au roman, où Afrique et questionnements identitaires se croisent. Dans Bleu-blanc-rouge (Présence africaine, 1999), Grand Prix littéraire de l’Afrique noire, l’auteur dresse le portrait de dandys congolais qui rêvent d’émigrer en France. Avec Et Dieu seul sait comment je dors (Présence africaine, 2001), sorte d’intrigue policière, le romancier nous entraîne cette fois au cœur des malheurs d’un héros antillais. Dans Les petits-fils nègres de Vercingétorix (Le Serpent à plumes, 2002), dont l’intrigue se passe dans l’ancienne colonie d’Afrique centrale, la République du Viétongo, en proie à la guerre civile, l’écrivain évoque le Congo de sa jeunesse.

Avec African Psycho (Le Serpent à Plumes, 2003) - jeu de mots provocateur avec American Psycho, de Bret Eston Ellis ─ nous est racontée l’histoire d’un criminel raté. Au contraire de American Psycho, il n’y a pas d’effusion de sang. Même la violence y est ratée. « C’est une façon de rire des crimes des serial killers. Ce personnage est le contraire de son idole, le tueur Angoualima, qui de son vivant réussissait tous ses crimes. » Angoualima, assure Alain Mabanckou, a véritablement existé. Il a sévi au Zaïre et au Congo dans les années 1950, 1960. Avant la naissance de notre principal intéressé, qui n’a donc pu le connaître mais, assure-t-il encore une fois, « sa légende m’a été transmise ».

Vous l’aurez compris, il y a beaucoup d’humour dans les récits du jeune et prolifique auteur, qui incarne une nouvelle génération d’écrivains africains. Si la culture de l’oralité y est toujours sensiblement présente, elle ne prend plus toute la place. La victimisation à tout crin de l’Africain non plus. On est plutôt du côté de l’autodérision. « C’est aussi une façon de dénoncer le phénomène des rumeurs qui, en Afrique, prend des proportions exagérées et fait que l’information peut être complètement détournée », soutient l’auteur à propos de African Psycho.
Avec Verre cassé (Seuil, 2005), qui a reçu le prix Ouest-France Étonnants Voyageurs, le prix des cinq continents de la francophonie et le prix RFO du livre en 2005, l’auteur récidive et nous transporte dans un débit de boisson qui pourrait être n’importe où en Afrique, au cœur des légendes, des cancans et autres histoires à dormir debout. Comme dans African Psycho, l’action se passe en un endroit indéfini de l’Afrique : le Congo si vous le souhaitez, le Cameroun si vous préférez. En fait, « ça peut se passer dans un bar africain comme dans un club québécois ». L’auteur raconte : « L’histoire est née lors d’un voyage au Cameroun. J’ai passé sept jours dans un débit de boissons, à prendre la température et observer les gens. J’ai commencé la rédaction du livre au Cameroun, je l’ai continuée en France et terminée aux États-Unis. »

Dans Verre cassé, qui est le surnom du personnage principal, c’est le défilé de la déchéance. Sorte de pilier de bar, Verre cassé reçoit à sa table, jour après jour, tous les éclopés, les cinglés, et autres tout-croches du coin qui lui racontent des histoires abracadabrantes qu’il écrit soigneusement dans son cahier à spirales. « C’est un peu une cour des miracles. Tous mes personnages vivent dans une sorte de mythomanie. Et comme c’est eux qui racontent leur vie, c’est difficilement vérifiable. Chacun a basculé et est devenu l’otage d’un destin qu’il ne maîtrise plus. J’ai voulu mêler le rythme de l’oralité à la littérature classique. Je crois que c’est une œuvre insolente sur la douleur de l’individu, y compris par le style. »

De douleur et de déchéance, Alain Mabanckou ne semble nullement connaître. Il est très fier de l’épithète francophone : « Je viens d’un univers multiple, il y a de l’opportunité dans la francophonie. » Il est très heureux d’enseigner au fin fond des États-Unis : « C’est palpitant, les jeunes Américains ont soif de connaissances et sont fascinés par le fait que le français se parle ailleurs qu’en France. » Et la perspective d’une tournée des bars de Québec en cette moche soirée de printemps frisquet l’enchante. Le lendemain matin, il ratera son avion, et sera bien content de profiter un peu plus du Salon du livre...

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