Opinion

Descente vers l’abysse

jeudi 21 août 2008, par Joel Kovel

Voici ce que James Hansen, un des plus grands experts de la NASA sur les changements climatiques, a dit en juin au Congrès américain : à moins que nous soyons capables très bientôt de modifier les processus qui déstabilisent le climat, « il deviendra impossible d’endiguer les dioxydes de carbone, le gaz à effet de serre produit par les combustibles fossiles, afin d’empêcher que l’humain perde complètement le contrôle sur l’évolution des climats ».

De combien de temps disposons-nous ? Difficile à dire. Toutefois, des voix de plus en plus nombreuses prédisent une dizaine d’années, voire moins. J’ai justement lu que la disparition des glaces de l’Arctique en été, un des points de non-retour selon Hansen, pourrait survenir dans six ans.

Les détails techniques demeurent vagues. Mais ils révèlent la singularité « d’une vérité dérangeante » et qui nous hante : l’humanité, qui existe depuis 10 000 ans, tirerait à sa fin. En effet, le genre de monde qui succédera au nôtre pourrait être le théâtre de l’annihilation de la civilisation telle que nous la connaissons, et pourrait engendrer l’extinction de notre espèce. Logiquement, c’est ce qui arrivera si nous persistons dans la voie qui nous mène à la catastrophe écologique irréversible. Or cette transformation de la nature se fait par des institutions et un mode de vie qui s’appelle le capitalisme industriel.

Cette vérité est bien sûr écartée de la sphère publique, parce que le savoir généré par la majorité des universitaires ou des médias est sous le contrôle du capital. Comme elle l’est de la sphère politique, surtout aux États-Unis, le plus grand émetteur de gaz à effet de serre, et le baromètre du capitalisme mondial. Les candidats à la présidence, en repoussant la question des changements climatiques ainsi que tout le dossier énergétique, font en quelque sorte davantage partie du problème que de la solution.

Le capitalisme ne peut littéralement pas se permettre de régler la crise du climat, parce que cela signifierait une contraction de l’économie, ce qui équivaut à priver un être vivant d’oxygène. Pour régler le problème, les classes dirigeantes créent des ententes, comme le protocole de Kyoto, par lesquelles les intérêts économiques régulent les émissions qu’ils produisent. Ceci veut donc dire que nous continuons à avancer vers un point de non-retour.

Cette logique s’inscrit dans une stratégie pour extraire le plus d’énergie possible au plus bas prix possible. Ceci signifie maintenir la dépendance envers les combustibles fossiles comme le fait le Canada avec les sables bitumineux. Avec le temps, l’expansion cancéreuse d’une économie basée sur le carbone engendre inévitablement le phénomène du « pic du pétrole », une conséquence qui irrite le militarisme américain et qui cause une inflation généralisée. Ce pic a aussi favorisé la production de biocarburants, qui n’arrive pas à contrer les émissions de carbone et qui pousse à la hausse les prix des aliments partout sur la planète. Ce même délire, dérivé d’une obsession pour l’argent, enflamme les marchés, surtout aux États-Unis. Cette politique aveugle favorise la création de « bulles », notamment celle de l’immobilier, qui a éclaté cet hiver et plongé le système dans sa pire crise économique depuis 1930.

Le défi est de mettre en relation ces crises et de les placer à l’intérieur de la Crise des crises, constituée par l’accumulation du capital et sa descente vers une écocatastrophe. C’est un appel pour un leadership et une vision comparable, dans l’histoire américaine, à la crise résultant de la sécession. C’est cette crise qui a produit Lincoln. De la même façon, c’est la grande dépression, qui a produit Roosevelt. La cruauté du destin fait en sorte que Barack Obama, avec son talent et son potentiel, puisse assumer un tel rôle. Mais il est peu probable qu’Obama soit élu, compte tenu des fortes pressions de la droite, mêlées à notre racisme, bien vivant, qu’il doit subir, et qui l’enferme dans de tièdes compromis.

Pendant qu’Obama fait la démonstration de sa bonne foi à ses maîtres, John McCain, confus et va-t-en-guerre, jouit de l’appui des pétrolières en obtenant un laissez-passer des médias de masse. Or ceux-ci forcent Obama à chercher encore plus le compromis. McCain a saisi l’initiative pour l’extraction de pétrole en mer, un projet insensé et populiste, qu’Obama a suivi à contrecoeur, ce qui, de facto, empêche la classe politique de prendre la crise écologique par les cornes.

Pour le moment, le système a efficacement séparé les crises les unes des autres. La moins dangereuse, la crise économique, est manipulée afin de bloquer des mesures visant à résoudre la chute appréhendée de notre civilisation. Les choses n’ont pas à être ainsi. Même si ce projet nécessite éventuellement de mettre fin au capitalisme, il existe des mesures radicales, mais faisables, qui peuvent être prises dès maintenant. Par exemple, nationaliser l’industrie pétrolière et gazière, ou encore négocier des traités climatiques dignes de ce nom à Copenhague l’an prochain. Mais rien de tout cela ne va se produire sans une vaste mobilisation provenant de l’extérieur du système établi. D’ici là, chaque jour nous nous rapprochons un peu plus du point de non-retour.


L’auteur, qui est américain, a écrit The Enemy of Nature : The End of Capitalism or the End of the World ? et il est rédacteur en chef du journal Capitalism Nature Socialism.

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