Irak

Des veuves pour réconcilier tout le monde

lundi 24 décembre 2007

En Irak, un mouvement de veuves refuse la division du pays sur des bases religieuses. Contre toute attente, il arrive à bâtir d’étonnantes alliances. On lui doit déjà plusieurs initiatives de réconciliation locales, et même quelques cessez-le-feu. Tout cela en restant soigneusement à distance du gouvernement irakien et de ses bailleurs de fonds américains.

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Plusieurs décennies de violence et de conflits en Irak ont produit pas moins de trois millions de veuves. Une Irakienne sur six ! « Nous, les Irakiens, nous n’avons jamais connu une vie normale », explique Fatimal al Juali, une médecin membre de la Ligue des femmes irakiennes. « Mon mari a été torturé et tué par Saddam Hussein, l’un de mes frères a été tué durant la guerre avec l’Iran [NDLR : 1980-1988] et le mari de ma sœur a été tué par les Américains. En ce moment, le mari de ma voisine est partie en Jordanie pour trouver du travail, et elle n’a pas eu de ses nouvelles depuis neuf mois. »

Rencontre de veuves Irakiennes de différentes obédiences religieuse.

En général, le sort des veuves en Irak n’apparaît guère enviable. La plupart se retrouvent complètement marginalisées socialement, au point d’être obligées d’aller habiter chez un frère ou chez la belle-famille. Le remariage est difficile, puisque seuls des hommes plus âgés ou très pieux seront disposés à s’unir à une veuve, en particulier si elle a des enfants. Et comme les femmes irakiennes ont en moyenne quatre ou cinq personnes à charge, qu’ils s’agissent d’enfants, de parents ou de cousins handicapés, on devine que les bons samaritains ne se bousculent pas au portillon.

Dans ces conditions, bon nombre de veuves se voient contraintes d’accepter un remariage plus ou moins forcé, ne serait-ce que pour éviter d’être exploitées sexuellement par des hommes de la famille élargie. « Il faut améliorer la protection dont disposent les veuves, autant du point de vue légal, que de celui des opportunités d’emplois ou du paiement de certains bénéfices sociaux, estime Catherine Pappas, chargée de projet Moyen-Orient chez Alternatives. Cela constituerait même la façon la plus rapide de réduire la pauvreté, de faire progresser la condition féminine et de protéger les enfants. »

Hypocrisie et faillite morale

À la grandeur du pays, une coalition formée de groupes de femmes, de syndicats et d’associations étudiantes a lancé une campagne pour instaurer une pension mensuelle minimum d’environ 100 dollars par veuve. Comme on trouve de nombreuses veuves dans tous les coins du pays, peu importe la région, l’appartenance ethnique, le groupe religieux, la famille ou le mouvement politique, la campagne se révèle une occasion rarissime d’unir les Irakiens autour d’un but positif. En fait, la cause des veuves fait appel à des valeurs de justice sociale et de respect de la femme que même les citoyens les plus conservateurs et les plus religieux ne peuvent pas désapprouver.

De manière indirecte, la campagne des veuves a permis de montrer au grand jour l’hypocrisie et la faillite des élites politico-religieuses du pays. Malgré leur rhétorique pieuse, les uns comme les autres se moquent éperdument des veuves et des femmes pauvres. Ou, alors, ils essayent de restreindre le versement des pensions aux veuves qui n’appartiennent pas au « bon » groupe religieux ou politique. Même dans des régions comme le Kurdistan, où les veuves peuvent en théorie recevoir des chèques de sécurité sociale, les démarches administratives se révèlent longues et compliquées. « Jusqu’à la moitié du montant des pensions doit être dépensée en bakchich et en pots-de-vin de toutes sortes », déplore le médecin Fatima al Juali, de la Ligue des Femmes irakiennes.

Compte tenu de l’effondrement de l’économie irakienne, et du contrôle grandissant des groupes religieux sur l’embauche dans le secteur public, les veuves sont de plus en plus dépendantes de la charité. Malgré l’existence d’une grande tradition philanthropique en Irak, le plus souvent d’origine religieuse, la plupart des Irakiens sont eux-mêmes bien trop pauvres pour fournir de l’aide. Surtout en dehors de leur famille immédiate ou de leur quartier. « À la même époque, l’an dernier, les veuves pouvaient au moins compter sur la distribution de nourriture durant le Ramadan. Mais cette année, la plupart des distributions ont été annulées, soit pour des raisons de sécurité, soit par manque de fonds », rappelle Ali Hussein, de l’ONG irakienne Tammuz, qui fournit un support matériel et logistique pour les veuves.

« La plupart des donateurs étrangers, comme par exemple le Canada, ont ordonné à leur ONG de quitter l’Irak à la fin de 2005 pour des raisons de sécurité, poursuit Ali Hussein. Et ces groupes ont éprouvé de plus en plus de difficultés à soutenir à distance des initiatives de création d’emplois ou des programmes pour les femmes, même par l’intermédiaire de groupes irakiens. Voilà pourquoi nous estimons que le gouvernement irakien devrait suivre l’exemple de la région autonome du Kurdistan, en introduisant un système universel de pension minimale pour les veuves. Plutôt que de privatiser notre richesse pétrolière, le gouvernement devrait la gérer avec prudence, en utilisant les profits pour améliorer la vie des pauvres, plutôt que celle de l’élite et des amis étrangers. »

En visite chez l’ennemi

La campagne en faveur des veuves a été lancée l’an dernier par la Ligue des Femmes irakiennes et par plusieurs groupes qui se situent plutôt à gauche du spectre politique. Mais la coalition a grandi rapidement, au point d’inclure des associations professionnelles peu suspectes de radicalisme politique comme les médecins, les journalistes, les fonctionnaires et des dirigeants religieux du pays tout entier.

Comme bon nombre de dirigeants religieux locaux supportent avec enthousiasme la protection des femmes et des enfants, la campagne a facilité la création de réseaux et de liens de solidarité à l’échelle locale. Dans certains cas, elle a miné le pouvoir des politiciens sectaires ou des chefs de milices. Dans certains districts, la campagne des veuves a permis de rétablir certains liens de confiance entre les communautés, comme par exemple l’organisation de visites entre des dignitaires chiites et sunnites, ou le remplacement de barricades gardées par des miliciens par des patrouilles dirigées par des dirigeants locaux - des hommes plus âgés, qui sont moins susceptibles de laisser des incidents mineurs dégénérer en affrontements sanglants.

En fait, la campagne des veuves offre aussi aux organisations laïques ou progressistes une occasion inespérée d’aller travailler dans des districts pauvres. La plupart de ces secteurs sont tombés sous la coupe de milices religieuses, au point ou toute forme d’activité civique ou politique passe par des partis islamistes. Le groupe Renaissance des femmes irakiennes fait partie des organisations féministes de gauche qui considèrent ces districts pauvres comme le nouvel objectif à atteindre, la nouvelle frontière que doivent franchir les mouvements sociaux. « Grâce à cette campagne, nous pouvons coopérer avec des hommes et des femmes qui constituent la base des partis islamistes, et nous pouvons les convaincre de la pertinence de nos objectifs séculiers et progressistes », résume Alia Abdeljabbar, une militante l’organisation.

« Nous ne les convainquons pas avec des slogans ou au terme de débats abstraits, poursuit Mme Abdeljabbar, mais en réussissant à obtenir des bénéfices tangibles pour les secteurs les plus pauvres de la société irakienne. » Et ça marche. Par exemple, dans la région de Bassorah, des militants de la campagne ont découvert que des administrateurs locaux obligeaient les veuves à faire contresigner leur demande de pension par leur père ou par leur frère. Avec l’aide des médias locaux et de théologiens plus libéraux, ils les ont forcés à abandonner cette exigence.

« Il s’agissait d’un exemple typique de l’islamisation rampante de la société, conclut Alia Abdeljabbar. Nous avons une Constitution laïque, mais nous devons constamment combattre de nouvelles lois qui veulent rétablir le contrôle patriarcal sur les femmes. Les Irakiens ne savent pas trop comment réagir à ces réformes, supposément islamiques. Mais grâce aux actions de la campagne des veuves, ils peuvent constater que l’approche laïque est plus conforme à leur mode de vie, et plus proche de la manière dont ils veulent vivre aujourd’hui. »


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