Des points de vue convergeant vers une seule solution : l’Assemblée constituante au Honduras

mardi 17 novembre 2009, par Arnold August

D’un côté, on retrouve l’alliance à peine voilée entre Washington et Micheletti, et de l’autre, celle qui unit le gouvernement constitutionnel de Zelaya, le Front national contre le coup d’État et le principal ex-candidat présidentiel. Rattaché au Front, celui-ci a décidé de boycotter les élections du 29 novembre. Il a officialisé sa décision lorsque tout a indiqué que Micheletti n’allait pas rétablir Zelaya dans ses fonctions de Président et ce, en dépit des accords conclus à cet effet.

On peut envisager la position de l’alliance oligarchique entre les États-Unis et le Honduras en se rappelant la réaction initiale de Washington face au coup d’État du 28 juin et en l’examinant à la lumière du contexte actuel. Cela nous en dit long sur le point de vue adopté dès cette journée, tout aussi marquante que regrettable. Ce point de vue est constant dans son essence et les réactions initiales sont toujours très révélatrices. Elles déterminent ce qui se produira par la suite et fournissent l’essentiel d’une position impossible à masquer plus tard par de simples changements superficiels dans les termes utilisés ou les mesures choisies.

Le 28 juin, le président Obama s’est dit préoccupé par la « détention et l’expulsion du président Mel Zelaya ». Il a ensuite fait appel à « tous les acteurs de la scène politique et sociale au Honduras, afin qu’ils respectent les normes démocratiques et la primauté du droit ». Il a conclu en lançant un appel au « dialogue ».

La même journée, Hillary Clinton affirmait essentiellement la même chose. Dans cette position adoptée par Washington, certains points ressortent que l’on peut continuer d’observer :
1- Le fait de mettre sur un pied d’égalité le régime putchiste et le président Zelaya expulsé de force ;
2- Le fait d’affirmer, de temps en temps, et seulement pour la forme, que Zelaya est président ;
3- Le fait de privilégier le dialogue comme solution. Il s’agit là d’une tactique de temporisation, permettant aux instigateurs du coup d’État de gagner du temps jusqu’à l’arrivée des élections afin de légitimer le putsch ;
4- Le refus de qualifier de coup d’État les événements du 28 juin à toutes les occasions.
Certains pourraient avancer qu’à l’occasion ; Obama, Hillary Clinton et le département d’État ont effectivement décrit les événements du 28 juin comme un coup d’État. Peut-être, mais cela s’est fait selon les circonstances. La citation ci-haut démontre l’habileté avec laquelle Obama a évité de parler de coup d’État lors du 28 juin. Le lendemain, il donnait une conférence de presse conjointe avec le président colombien Uribe. Bien qu’Uribe soit très favorable aux politiques états-uniennes, son gouvernement s’est rallié aux autres pays sud-américains lors du coup d’État afin de le dénoncer et d’exiger le retour du Président Zelaya. La Colombie est membre du Groupe de Rio ainsi que d’UNASUR, qui regroupent tous deux la grande majorité des pays sud-américains. Ces entités régionales se sont prononcées vigoureusement contre le coup d’État militaire et en faveur de la réinstallation inconditionnelle de Zelaya. Ils n’ont pas changé d’avis depuis. Dans cette conférence de presse du 29 juin avec Uribe, Obama a effectivement parlé de « coup d’État », et affirmé que Zelaya était le « Président élu démocratiquement », mais simplement parce qu’il savait à qui il s’adressait.

Le 7 juillet, à Moscou – la Russie étant l’un des pays qui démantèlent le monde unipolaire tout en faisant partie de la nouvelle multipolarité – Obama a jugé bon de demander la réinstallation de Zelaya, mais cette fois, il n’a pas fait allusion à un coup d’État.

À une autre occasion, lors d’une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre conservateur canadien Stephen Harper – lequel se montre plus ouvertement favorable qu’Obama au régime de Micheletti – la déclaration conjointe indique qu’Obama et Harper « ont réitéré l’appui canadien et étatsunien en faveur de la restauration pacifique de l’ordre démocratique et constitutionnel au Honduras et demandé à toutes les parties d’accepter l’Accord de San José ». Là non plus, on ne fait pas mention du coup d’État ; on ne cite même pas le nom de Zelaya. Ce n’est qu’un autre exemple qui démontre que la politique à « deux voies » (la « ligne dure » de la Voie I, telle que représentée par Harper et anciennement par l’époque de Bush, et la deuxième Voie II, adoptée par Obama), consiste en une seule et même politique. C’est d’ailleurs le même objectif qui les anime. Il s’agit simplement de déterminer laquelle est la plus efficace pour arriver au but, soit de dominer l’Amérique du Sud. (J’ai abordé ce sujet dans un article antérieur.)

Le 10 août, à Guadalajara, au Mexique, la déclaration conjointe par les leaders nord-américains (Obama, Harper et Calderón) a produit un autre éventail d’affirmations. À cette occasion, la déclaration conjointe fait mention du coup, (après tout, ils s’étaient réunis au sud de Rio Grande), mais même dans ce contexte, le nom de Zelaya n’apparaît nulle part. En fait, plutôt que de s’arranger pour l’omettre, on nous sert le discours vague et habituel sur les accords, la restauration de l’ordre démocratique et la primauté du droit.

Parfois, à Washington, on évite le terme « coup d’État », mais à d’autres occasions, on mentionne explicitement que le 28 juin, un coup d’État s’est bel et bien produit. Oui, en effet, mais on ne parle jamais d’un coup d’État « militaire ». Il ne s’agit pas là d’une question secondaire. J’ai déjà analysé en détail la façon dont le département d’État, du 29 juin jusqu’au début d’août, a esquivé la question à savoir si les États-Unis jugeaient qu’il s’agissait d’un coup d’État militaire sur le plan légal, en vertu de la section 7008 de la loi de 2009 sur le crédit, approuvée par le Congrès américain.

À partir du mois d’août jusqu’à la mi-octobre, lorsqu’on en était venu à considérer la question comme négligeable, Washington continuait de l’esquiver. La section 7008, carrément intitulée « Coups d’État militaires », se lit comme suit :

« Aucun des fonds affectés ou débloqués de quelque autre manière […] ne devraient être engagés ou dépensés pour financer directement le gouvernement d’un pays où le chef dûment élu a été renversé par un coup d’État militaire ou un décret. Toutefois, l’on peut recommencer à fournir de l’aide à ce gouvernement, à condition que le Président détermine et certifie au comité de crédit que, suite à la suspension de l’aide, un gouvernement élu démocratiquement a été mis en place. »

Il y a plusieurs points ici. En premier lieu, si le coup d’État a été classé comme militaire, selon la législation étatsunienne, toute ambiguïté quant à des fonds fournis aux putschistes devrait être, du moins en principe, éliminée. Deuxièmement, une fois qu’« un gouvernement démocratiquement élu a pris le pouvoir », un scénario que les États-Unis favorisent par les élections du 29 novembre, il reste à se poser la question suivante : Qui devra aller au Congrès des États-Unis pour expliquer en public que le soutien au régime de facto devra se poursuivre après les élections universellement condamnées et non reconnues du 29 novembre ? Le président Barack Obama. Troisièmement, en évitant de classer ce coup d’État comme étant militaire, d’une part cela donne à Washington et au régime militaire à Tegucigalpa la manœuvre dont ils ont besoin pour affirmer ouvertement ou indirectement qu’il existe en effet un problème constitutionnel légitime dont, bien sûr, Zelaya est le responsable ; d’autre part cela donne la crédibilité plus que nécessaire à la raison d’être même du régime de facto. Quatrièmement, le poids politique contre le régime de Micheletti aurait été dévastateur si le coup d’État avait été déclaré militaire conformément à la section 7008. Autrement, les putschistes, qui étaient très conscients de la polémique entourant la section 7008, n’auraient probablement pas tenu si longtemps que cela. Cette élimination de Micheletti est une chose que Washington, comme nous l’avons observé tout au long de l’évolution de la situation, n’a pas fait et ne désire pas faire. Les auteurs du coup d’État ont reçu le message fort et clair de Washington depuis le 29 juin, lorsque l’article 7008 a été soulevé pour la première fois par des journalistes lors des séances d’information [briefings] du département d’État ; les remarques d’ordre esthétique et les cataplasmes contre le régime visant à sauver les apparences n’ont pas vraiment tracassé les acteurs du coup d’État.

Il est vrai que Washington s’attendait à un dialogue de la part de Micheletti, mais uniquement dans le but d’intégré Zelaya au sein d’un nouveau gouvernement dirigé par Micheletti, légitimant ainsi les élections, un piège dans lequel Zelaya, le candidat progressiste et le Front ont tous finalement refuser de tomber. Les États-Unis veulent maintenir leur commandement militaire SouthCom au Honduras à leur base militaire de Palmerola, la même par où Zelaya est passé lorsqu’il a été enlevé de chez lui et envoyé au Costa Rica.

LE MOT « M »

Les États-Unis et leurs alliés au sein de l’oligarchie et des militaires honduriens ont sous-estimé la détermination du peuple hondurien, de leur rapide prise de conscience politique, organisation et confiance en soi. Les États-Unis n’ont pas pu briser l’unité entre les différentes forces composant le paysage politique du Honduras de l’après coup d’État. Le magazine Time a fait mouche avec son article intitulé : Voici la raison pour laquelle Obama n’emploiera pas le mot M dans Coup d’État au Honduras. Nous devons expliquer ce qui suit : Selon les normes hypocrites et puritains des médias de l’establishment existant aux États-Unis, afin d’éviter explicitement et publiquement de mentionner un mot considéré comme inacceptable ou choquant, seule la première lettre sera employée. En l’occurrence, d’une façon sarcastique, il s’agit de la lettre « M » dans coup d’État « militaire », par opposition à un coup d’État non militaire. Dans l’article du 5 septembre, le Time écrit :
« […] L’administration a également envoyé des signaux significatifs mixtes, en n’employant pas le mot M : militaire. Ses avocats ont déterminé que, même si le renversement de Zelaya était un coup d’État, techniquement parlant il ne s’agissait pas d’un coup d’État militaire […] En évitant d’appeler l’expulsion de Zelaya comme étant un coup militaire, cela donne aux dirigeants du coup d’État l’impression que ce qu’ils ont fait était simplement un coup d’État négocié de deuxième ou de troisième degré, au lieu d’un de premier degré de type militaire. Lorsque les militaires emmènent au loin un président démocratiquement élu, il s’agit d’un coup d’État militaire, point, peu importe qui prend le pouvoir par la suite. C’est une règle qui doit s’appliquer, non seulement au Honduras, mais chaque fois où les États-Unis doivent s’en prendre aux auteurs de coups d’État. »

Le 30 octobre, enfin parvenu à un accord entre Zelaya et Micheletti, Hillary Clinton était enthousiaste face à l’apparent succès de la politique de Washington exécutée depuis le 28 juin, fondée sur des « négociations et le dialogue ». Elle s’était réjouie au point d’agir prématurément en déclarant : « nous attendons donc avec impatience les élections qui se tiendront le 29 novembre… »

Cependant, le 5 novembre, en raison de la complète réticence de Micheletti à appliquer l’accord déjà affaibli, l’accord tombe à l’eau. Le 6 novembre, suivant le même ordre d’idées proposées dès le 28 juin, le porte-parole du département d’État, Ian Kelly, a exprimé que les deux parties devraient retourner à la table des négociations pour conclure une entente, en jetant le blâme sur Zelaya et Micheletti pour leur échec.

Étant donné que Washington n’ait pas classé le coup d’État comme étant militaire, la Maison-Blanche peut encore maintenir la porte ouverte pour la tenue des élections, même si Zelaya n’est pas de retour au pouvoir. Tout d’abord, en évitant le mot « M », Washington se donne le luxe de cultiver le doute planant au-dessus de la tête de Zelaya, quant à ses activités au plan juridique et constitutionnel qui ont conduit au coup d’État. Cela est naturellement facilité par les médias de l’establishment étatsunien qui maintient le plus souvent la désinformation voulant que Zelaya souhaitait organiser un référendum le 28 juin dans le but d’établir une Assemblée constituante, et ainsi pouvoir éventuellement se présenter à nouveau à des élections en contrevenant à la constitution hondurienne. Devons-nous répéter maintes et maintes fois que la Quatrième urne n’était rien de plus ni moins qu’une boîte de scrutin ajouté au vote, permettant ainsi d’établir avec précision si l’électorat hondurien désirait, ou non, l’élection éventuelle d’une Assemblée constituante, pour une nouvelle constitution plus appropriée (un sondage entièrement légale selon la constitution hondurienne actuelle.) En l’absence de la classification de coup d’État militaire – en évitant le mot « M » – Obama n’aurait pas à se rendre au Congrès après les élections pour demander le rétablissement de l’aide et l’appui à un gouvernement sortant d’élections illégitimes, nationalement et internationalement classées en tant que tel. Comme la situation a évolué, l’apparition du président au Congrès, ou même par un représentant, se transformerait en désastre politique pour lui puisque la condamnation du scrutin est pratiquement unanime en Amérique du Sud. Au lieu de cela, ce que les États-Unis et Micheletti espéraient depuis le premier jour, était d’essayer de gagner du temps et de tenir des élections afin de légitimer le coup d’État, faisant en sorte que le peuple hondurien et les peuples du monde se retrouvent devant un fait accompli.

LES ÉLECTIONS DU 29 NOVEMBRE

Cette dernière étape dans la position des États-Unis et de Micheletti, en ce qui concerne les élections, est exposée le 6 novembre, lors de la séance d’information du département d’État par son porte-parole Ian Kelly. Cette réunion avec la presse a eu lieu après que le membre républicain du Congrès, Jim DeMint, ait déclaré que Hillary Clinton et le secrétaire adjoint pour l’Amérique latine, Thomas Shannon, l’ont assuré que les États-Unis reconnaîtront les élections, peu importe si Zelaya est restitué comme président ou non.
« QUESTION : Avez-vous quelque chose à ajouter sur ce que le membre du Congrès Jim DeMint dit au sujet de la reconnaissance des résultats électoraux au Honduras, [que] vous allez reconnaître les résultats électoraux avec ou sans M. Zelaya ?
M. KELLY : Bien, je crois que nous avons accepté de soutenir le processus électoral. Présentement, nous fournissons l’assistance technique aux opérations électorales au Honduras. Et […] nous avons pris cet engagement afin de soutenir ce processus en raison de l’Accord entre les deux parties […]
QUESTION : Le sénateur DeMint affirme que […] le Département l’avait particulièrement assuré que […] l’administration reconnaîtra l’élection comme étant légitime, même si Zelaya n’a pas été rétabli. Est-ce vrai ? Puis-je avoir une réponse affirmative ou négative à ce sujet ?
M. KELLY : Je crois que nous avons repris ce que le secrétaire a dit, et ce que je dois dire…
QUESTION : Puis-je avoir seulement [une réponse…]
M. KELLY : […] c’est que nous soutenons cet Accord qui prévoit, tout d’abord, une Commission de vérification, puis – et cela est déjà fait. La formation d’un gouvernement d’unité et de réconciliation est la prochaine étape, ensuite un vote du Congrès sur la restauration et enfin les élections. Une seule étape a été accomplie jusqu’à présent […] »

Le 9 novembre, alors que l’on savait déjà que les négociations étaient closes et que les forces de l’anti-coup d’État se concentraient sur ce qu’ils feraient durant les élections, Kelly a fait abstraction de la situation au Honduras. Il a complètement ignoré le fait que le 8 novembre (avant son exposé cité plus haut), le candidat présidentiel de l’opposition la plus importante, Reyes, (et Zelaya lui-même) ont exigé le boycott du scrutin. Il ne s’agissait pas de « business-as-usual » (il n’y a rien à signaler) telles que Kelly cherche à imposer. Il a répondu à une question sur le Honduras en déclarant que « ils [les négociateurs] parlent toujours en vue de, tout d’abord, former ce gouvernement national d’unité et de réconciliation, tel que réclamé dans l’accord. »

Plus la situation évolue vers la non-reconnaissance des élections pratiquement dans toute l’Amérique de Sud, les Caraïbes et Amérique centrale et au sein du Honduras, et plus les États-Unis intensifient leurs pressions pour que la solution adoptée soit la tenue d’élections. Cette attitude de plus en plus arrogante et hautaine a été exprimée le 10 novembre par Philip J. Crowley, Secrétaire d’état adjoint au département d’État.

« M. CROWLEY : Le secrétaire d’État adjoint Craig Kelly est arrivé à Tegucigalpa aujourd’hui pour continuer à travailler avec les parties et la commission de vérification. Il y sera aujourd’hui et demain et concentrera ses efforts pour que le processus conduise à des élections libres et justes et à l’instauration d’un nouveau gouvernement au Honduras à la fin du mois [...]

QUESTION : À la réunion d’aujourd’hui de l’Organisation des États américains, la plupart des pays ont dit qu’ils ne reconnaitraient pas les résultats électoraux, y compris ceux du Groupe de Rio. Quelle solution envisagez-vous pour Zelaya ?

M. CROWLEY : Eh bien, je ne crois pas qu’il y ait de solution pour Zelaya en soi […] Nous avons, au cours des derniers mois, espéré voir le retour à l’ordre constitutionnel. Il ne s’agit pas de la situation d’une personne. Il s’agit d’un retour à des processus démocratiques et à un gouvernement démocratique au Honduras[…] »

Le 12 novembre, alors que les élections se rapprochaient, la position n’avait pas changé. Au point de presse de ce jour-là, un reporter a interrogé Kelly sur les informations qui arrivaient concernant les arrestations de masse, le couvre-feu, le harcèlement des représentants des médias et les restrictions. Il lui a demandé : « Est-ce que cela invalide le processus électoral ? ». Évitant de répondre à la question, Kelly a répliqué : « […] nous appuyons le processus électoral […] » et a répété que l’accord devrait être appliqué par « les deux parties ».

Le journal hondurien Tiempo a cité les déclarations faites le 11 novembre par le président Zelaya suite à la visite que lui a rendu le Secrétaire d’état adjoint au département d’État, Craig Kelly. « Les États-Unis n’ont pas changé de position, ils continuent de dénoncer le coup d’État, ils ne reconnaissent pas les autorités actuelles et luttent pour ma restitution » a dit Zelaya, expliquant ce que Kelly lui avait déclaré.

Or les États-Unis ne se limitent pas à appuyer la tenue de telles élections, ils participent directement à leur organisation en collaboration avec les putschistes, ce qui contredit les affirmations de Kelly selon lesquelles les États-Unis ne reconnaissent pas ces derniers. Le scrutin se prépare contre la volonté de Zelaya, et les Honduriens exigent la non-reconnaissance de telles élections puisque le but de celles-ci est, entre autres, de maintenir le rejet de la restitution de Zelaya !

Pour Washington, la restitution de Zelaya en tant que président n’a jamais été une condition « sine qua non » pour la restauration du processus démocratique. On se souviendra que, depuis le 28 juin, Obama et les représentants du département d’État mentionnent certaines fois Zelaya et évitent d’autres fois d’en parler. Tout dépend de la situation, du pays, des personnes qui s’y trouvent. C’est une politique dont l’aspect principal, commun et constant dans toutes les déclarations (à part le verbiage) consiste à donner des réponses dilatoires, à gagner du temps, jusqu’aux élections du 29 novembre afin de maintenir le statu quo. On peut se passer de Zelaya, mais le scrutin constitue un principe qu’il ne faut abandonner sous aucune circonstance.

Du 28 juin à novembre, l’alliance États-Unis-Micheletti suit la même ligne constante, qui consiste à insister sur la nécessité de négociation et de dialogue et à placer les deux parties sur le même pied d’égalité (alors qu’en fait les auteurs du coup d’État disposent d’un pouvoir répressif militaire et politique alors que Zelaya a été tout ce temps exilé puis enfermé comme un prisonnier dans l’ambassade du Brésil) ; à rejeter les demandes internationales et locales pour le rétablissement immédiat de Zelaya aux moments cruciaux comme celui-ci ; et, bien sûr, à user de moyens dilatoires pour que les élections aient lieu d’une façon ou d’une autre afin de légitimer le remplacement du gouvernement Zelaya pour maintenir le statu quo et pour mettre fin à ses politiques progressistes locales et internationales. Il est devenu évident que la pierre angulaire de cette politique a été d’éviter l’utilisation le mot « M », donnant à Obama et au Département d’État pleine liberté d’action pour qu’ils puissent fournir de l’oxygène à la dictature militaire et maintenir celle-ci artificiellement en vie jusqu’au 29 novembre. Après cette date, Obama ne devra même pas s’adresser à l’opinion publique internationale et domestique ou témoigner devant le Congrès pour renouveler les mesures d’appui au gouvernement de facto, qui auraient été coupés, en vertu de la Section 7008, si le coup d’État avait été qualifié de coup d’État militaire.

L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE

L’alliance États-Unis-Micheletti est basée sur une position constante et homogène. Elle est, cependant, en train de produire l’effet contraire. Elle n’apporte pas de victoire aux États-Unis. Les forces opposées au coup d’État ont également une position constante. Dès le tout début, premièrement le Front national contre le coup d’État (qui s’est constitué en fait le lendemain, le 29 juin), deuxièmement le gouvernement Zelaya, et troisièmement les forces politiques opposées au coup d’État et regroupées au sein du Front ont formulé les exigences dont les plus importantes sont :
1) Le retour immédiat du président Zelaya au pouvoir ;
2) Le retour à la primauté du droit et à l’ordre démocratique qui existait avant le 28 juin, et, par conséquent, la cessation immédiate de la répression et l’expulsion des militaires et de la police des instances du pouvoir ;
3) La non-reconnaissance des élections du 29 novembre, qui auraient lieu dans des conditions qui ne permettent pas la liberté d’expression et d’association, libertés incompatibles avec l’existence d’un régime de facto, militaire et brutal ;
4) Le besoin d’élire une Assemblée constituante ayant pour mandat l’élaboration d’une nouvelle Constitution pouvant refonder la nation hondurienne basé sur l’égalité, la justice, la pleine participation démocratique et sur l’opposition à la domination exercée par les États-Unis sur le Honduras.

Certaines des tactiques pratiquées par l’ensemble des composantes de cette alliance opposée au coup d’État ont varié d’une période à l’autre et d’un protagoniste de celle-ci à l’autre. Mais il s’est avéré que les différences ne sont que tactiques et qu’elles ne sont pas dues à des divergences concernant les principes stratégiques sur les moyens de défaire la clique de Micheletti et de s’appuyer sur les pressions internationales, que celles-ci soient apparentes ou réelles. Ainsi, en fait, tous les protagonistes sont complémentaires les uns des autres, et font échouer toutes les tentatives de diviser l’alliance qui représente une variété de forces politiques et sociales de différents secteurs de la société.

Zelaya a lancé un appel au boycottage des élections, le Front national aussi, et le 8 novembre, Carlos Reyes, le plus important des candidats présidentiels opposés au coup d’État, populaire dirigeant syndical lié au Front national, a annoncé officiellement sa décision finale de boycotter les élections. Et bien qu’ayant de 14 à 16% des intensions de vote d’après les sondages « officiels » de la fin octobre, le 8 novembre, pour des raisons de principe et parce qu’on ne peut tenir des élections libres et justes sous une dictature militaire favorable aux États-Unis, Reyes a lancé lui aussi un véhément appel en faveur du boycottage aux militants opposés au coup d’État. Grâce à une vidéo diffusée par le site Internet du syndicat international Rel-UITA, nous pouvons voir le mouvement se développer sous nos yeux. Reyes a annoncé qu’il avait pris cette décision après avoir consulté 11 000 personnes de différentes régions, dont 96% disent NON aux élections. Reyes a poursuivi en disant que par cette décision nous n’avons rien perdu. Ce sont les putschistes qui ont perdu parce que pour maintenir leur pouvoir ils doivent se servir de baïonnettes. Au sujet de l’expérience de sa candidature indépendante, Reyes a déclaré que dans les différentes localités les gens, enseignants, ouvriers, paysans, femmes, jeunes, choisissent et mettent en action leurs propres candidats. Les candidats sont nommés directement par le peuple. Rien de positif ne peut découler des élections sans l’appui du peuple, a déclaré Reyes. Nous devons tirer avantage de leur faiblesse, nous assurer qu’ils seront défaits et que nous sommes bien engagés dans la voie vers l’Assemblée constituante. Dans la salle bondée, Reyes a présenté une analyse du contexte historique et géopolitique du Honduras de l’après coup d’État et a affirmé que le peuple du Honduras était en train de suivre les pas de Bolívar, de Martí et du Che.

Le 12 novembre, dans une entrevue, Bertha Cáceres, dirigeante du Conseil civique d’organisations populaires et indigènes du Honduras (Consejo Cívico de Organizaciones Populares e Indígenas de Honduras - COPINH), et faisant partie de l’équipe de Reyes et de sa Candidature indépendante populaire, a déclaré :

« […] il faut comprendre que ces élections ont lieu dans le contexte d’un coup d’État, et que les putschistes disposent d’un pouvoir réel auprès de toutes les instances de l’État hondurien. Même si le président Zelaya est restitué, il y aura des situations très difficiles à changer à quelques jours [des élections]. Par exemple le Tribunal électoral organise une délégation d’observateurs internationaux constituée de personnes qui appuient le coup d’État […]. En vertu des accords de San José l’armée exercera son autorité sur le Tribunal électoral. Le peuple est indigné de voir les militaires, qui ont assassiné et torturé des citoyens, sont chargés de « surveiller » la démocratie et les élections de ce pays. Il y a des raisons pour ne pas participer à cette farce : par respect envers le peuple hondurien, nous n’allons pas valider le coup d’État. Le processus électoral désignerait un gouvernement putschiste. Ce serait la continuation du régime « de facto » sous un autre visage. Ceux qui assumeraient le pouvoir le 27 janvier 2010 seraient des partisans du projet néolibéral. Nous n’avons pas abandonné l’objectif que nous avons décidé de suivre en politique, en honorant celui-ci, comme nous l’a enseigné Monseigneur Romero, jusqu’à réussir à mettre sur pied l’Assemblée nationale constituante et à rétablir l’ordre constitutionnel […] »

Plus tard, le même jour, environ 110 candidats à la mairie et 55 comme députés au Congrès ont annoncé leur refus de participer aux élections du 29 novembre prochain au Honduras en guise de protestation contre le coup d’État militaire.

Le 13 et 14 novembre d’autres rapports indiquent une vague de prise de position par des organisations de masse sociales en faveur de boycotter les élections. Le 14 novembre, le président Zelaya a renoncé à toute possibilité d’être rétabli dans sa position en tant que président qui aura pour effet de camoufler le coup d’état. Il a également déclaré qu’il ne reconnaît pas élections du 29 novembre parce que les putschistes ont déjà décidé qui sera président ainsi que les maires et députés. Le 15 novembre, la résistance a réaffirmé qu’ils ne voteront pas. Dans un communiqué de presse publié ce jour-là, le Front a déclaré que la date des élections s’approchent, et ainsi, les gens et de la résistance ne seront pas au scrutin.

Il semble assez évident qu’au Honduras le peuple rejette le Honduras pré-coup d’État et est maintenant engagé dans de sérieuses discussions sur la façon de s’opposer concrètement aux élections frauduleuses et se dirige vers une nouvelle étape, la tenue d’une Assemblée constituante. Par exemple Ricardo Arturo Salgado, sociologue et écrivain hondurien, œuvrant auprès des travailleurs ruraux et des pêcheurs, membre actif du Front national, rappelle que le peuple hondurien espérait, à l’origine, que les élections du 29 novembre ouvriraient la porte à une Assemblée constituante. Il insiste sur la nécessité d’être parfaitement organisés pour faire échec au scrutin frauduleux, et propose le recours à une grève générale qui s’étendrait jusqu’à la date des élections et même après le 29 novembre.

D’une part il y a la position nette et inflexible que constitue l’alliance Washington/Micheletti, opposée à l’octroi de quelque concession que ce soit, qui est de plus en plus isolée au Honduras et au niveau international, particulièrement en Amérique du Sud, les Caraïbes et Amérique centrale. D’autre part il y a la position de toutes les forces opposées au coup d’État qui adoptent des tactiques flexibles et suivent fermement des principes stratégiques et collaborent mutuellement sur la base de la compréhension et le respect mutuel. Ils ont ainsi évité toute division qui aurait conduit à un désastre et aurait empêché toute victoire à l’avenir.

Ces deux ensembles de forces s’opposent sur les questions suivantes : qui exercera le pouvoir politique au Honduras ? La minorité aisée et leurs alliés étatsuniens ou le peuple ? Qui écrira l’histoire du Honduras : les États-Unis ou le peuple, qui proposera ses propres candidats et qui élira sa propre Assemblée constituante, en donnant à celle-ci le mandat de consulter le peuple au cours de l’élaboration de la nouvelle Constitution ? Washington n’accorde aucune importance à la décision prise par le principal candidat présidentiel, Reyes, de boycotter activement les élections. Ce dernier reflète le mouvement infatigable, massif, courageux de la vaste majorité du peuple hondurien contre le coup d’État et pour la naissance d’un nouveau Honduras. Cette situation montre comment les cercles dirigeants des États-Unis manipulent les élections, aux États-Unis et dans d’autres pays, en fonction de leurs intérêts.

Alors qu’ils écrivent leurs propres Constitutions, les peuples d’Amérique du Sud offrent d’importantes leçons pour aujourd’hui et pour demain. À Cuba, ce processus a commencé en 1868 (et en 1869 avec la Constitution de Guáimaro) et a atteint son point culminant en 1976, avec l’adoption d’une Constitution, qui par la suite a été amendé par consultations populaires. Plus récemment le Venezuela, la Bolivie et l’Équateur ont élu des Assemblées constituantes et élaboré de nouvelles Constitutions modernes, basées sur les conditions concrètes de chacun de ces pays. D’autre pays espèrent suivre la même voie.

C’est, en fait, ce mouvement que le coup d’État au Honduras visait à détruire. Ce coup d’État était également un avertissement lancé à tous les pays d’Amérique du Sud. Alors que le peuple du Honduras lutte dans les rues et villages, en milieu urbain et rural, Washington essaie d’appliquer ses politiques contre le mouvement relativement nouveau qui se développe en Amérique du Sud. Cette politique venue du Nord vise le peuple qui prend le pouvoir politique et devient maître de sa propre destinée. Le gouvernement Obama est allé plus loin dans le sens des orientations de son prédécesseur en planifiant et en exécutant l’installation de sept bases militaires en Colombie. Les mouvements d’opposition à ces bases militaires installées au cœur de l’Amérique du Sud et au coup d’État au Honduras sont en train de se fusionner en une vague d’indignation qui balaie toute l’Amérique du Sud. Gagner, maintenir et étendre le pouvoir politique des peuples et la démocratie participative selon les conditions particulières de chaque pays est la seule réponse.


(Traduction : Marie France Bancel, Normand Raymond, Antonio Artuso)

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Cet article est classé dans :

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

L’empire contre-attaque

Tout comprendre à la nouvelle offensive contre le Venezuela

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles sur le même sujet

Honduras

Dix ans après le coup d’État, le Honduras forcé à migrer

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca