Des mensonges pour cacher des crimes

Éditorial — The Guardian — 21 mai 2004

mercredi 2 juin 2004

Deux carnages, l’un en Irak, l’autre à Gaza, se disputaient hier l’attention horrifiée du monde entier : plus de 40 personnes tuées par les Américains dans un village proche de la frontière syrienne à l’ouest de l’Irak, et au moins 8 Palestiniens abattus par les Israéliens lors d’une manifestation pacifique à Rafah. Nul besoin de rappeler en la circonstance que la mort violente et aveugle n’est pas limitée à un seul camp.

Lorsque des Irakiens sont déchiquetés à Bagdad par l’explosion d’une voiture piégée, ou que des Israéliens subissent le même sort à Haïfa suite à une opération suicide, les événements sont tous les deux instantanément et à juste titre qualifiés d’attaques terroristes. Pourtant, lorsque des hélicoptères américains ou des chars israéliens tirent sur des civils innocents et tuent un nombre comparable de personnes, on se retrouve immanquablement avec une version alternative. En ce qui concerne l’attaque contre le village irakien de Mukaradeeb, le Pentagone a proposé l’explication selon laquelle, contrairement aux déclarations des survivants, les victimes ne participaient pas à la noce et ne tiraient pas en l’air en signe de réjouissance mais se trouvaient dans « l’abri d’un combattant étranger » et avaient tiré les premières sur les forces de la coalition. L’armée israélienne a quant à elle déclaré avoir tiré un coup de semonce contre une « structure abandonnée » et que les dommages s’en suivant ont peut-être été occasionnés par un obus de char entré dans un trou creusé par un précédent obus dans un mur.

Nul ne détient, à l’évidence, le monopole de la vérité, pourtant selon les faits rapportés jusqu’ici sur ces deux cas, comme sur de trop nombreux cas dernièrement, la version « officielle » n’est tout simplement pas crédible. Les militaires américains admettent avoir probablement tué 40 personnes à Mukaradeeb mais indiquent qu’il ne s’agissait pas de civils. Devons-nous en conclure que la petite fille et les autres enfants, dont on a pu voir l’enterrement à la télévision, et que le chanteur irakien et son frère musicien qui animaient la noce et dont les funérailles ont été montrées hier par Reuters, faisaient partie de ces « combattants étrangers » ? À Rafah, il est difficile de croire qu’un tel nombre de victimes et de blessés (50 morts et autant de blessés) a été causé par des « tirs de semonce » dirigés contre une région inoccupée (et depuis quand d’ailleurs les chars tirent-ils des coups de semonce dans le vide ?) Nous avons justement pris connaissance hier à Rafah d’une version (ou d’un mensonge) encore antérieure, en effet, les cadavres de quatre enfants, tués par balles, ont été montrés par l’armée israélienne à notre correspondant sur place avec comme explication qu’ils avaient été tués mardi non par des francs-tireurs israéliens mais par des bombes palestiniennes.

On peut se demander si ces tragédies ne révèlent pas une simple indifférence aux pertes civiles (on a peut-être cru à tort que quelques « combattants étrangers » se trouvaient dans les environs de la noce) ou une volonté délibérée d’intimider l’opposition civile, ce qui est le plus probable dans le cas de civils tués par l’armée israélienne. Ce que ces deux incidents ont en commun, c’est qu’ils matérialisent tous les deux la notion selon laquelle la guerre contre le terrorisme justifie des comportements extrêmes, notion longtemps prônée par Ariel Sharon et adoptée aujourd’hui par George Bush. Le carnage de mercredi a justement eu lieu le lendemain du discours de George Bush devant le groupe de pression pro-israélien AIPAC, dans lequel il mettait en parallèle la « lutte contre le terrorisme » menée par lesÉtats-Unis et Israël tout en omettant de mentionner la critique faite ce jour-là par Colin Powell, contre le comportement des militaires israéliens. Après le bombardement, la Maison Blanche était encore plus réticente que son secrétaire d’État aux affaires étrangères à condamner Israël.

Lorsque le porte-parole de l’armée américaine déclare que les soldats ont entrepris une « action obligatoire » et qu’Israël indique qu’il agit dans le cadre de l’« auto-défense » à Rafah, les termes employés perdent toute crédibilité. De nouvelles images de civils tués et de parents endeuillés parmi lesquelles il est difficile de distinguer Bagdad de Rafah, sont diffusées en boucle au Moyen-Orient. Monsieur Bush devrait se demander, dans son propre intérêt, ce que ces événements peuvent lui en coûter. Et si le président des États-Unis ne se pose pas cette question, alors c’est à Tony Blair de lui en donner la réponse et d’abord de nous informer qu’il compte le faire.


The Guardian

Traduit de l’anglais par Nadine Acoury

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