Des enjeux municipaux, pour qui et pourquoi ?

lundi 24 mai 2004, par Pierre BEAUDET

Maintenant que les défusionnistes ont gagné la première manche, la bataille est bien engagée pour démanteler les grandes villes créées par le précédent gouvernement du Parti Québécois. Seule l’apathie légendaire des électeurs municipaux pourrait sauver la mise.

Chose certaine, le chiffre magique de 35% des électeurs inscrits sera certainement franchi dans plusieurs municipalités, notamment dans l’ouest de Montréal. Reste à voir ce qui adviendra des villes après cet effondrement annoncé qui risque de perdurer à travers d’autres engagements qu’annoncent déjà les défusionnistes.

Le discours de la défusion

Qu’est-ce qui pousse un grand nombre de gens à vouloir démolir les grandes villes. À entendre les défusionnistes, l’enjeu est celui de la démocratie, du contrôle citoyen, de la gestion de proximité. Il est certain que cette explication recouvre une part de la réalité, mais une part seulement. Il est normal que les citoyens veulent un certain contrôle sur les institutions qu’ils mandatent et qu’une petite ville, au lieu d’une grande ville, peut être perçue comme un lieu plus convivial et plus proche des citoyens. Mais l’argument lorsque l’on décortique la réalité devient moins convaincant. Dans le cadre des grandes villes, de réels pouvoirs ont été confiés aux arrondissements, ce qui permet la gestion de proximité et le contrôle citoyen, du moins en principe. Par ailleurs, dans le cadre des anciennes villes, on peut se demander si les gens avaient réellement plus de pouvoir et étaient davantage aptes à participer aux affaires urbaines. Les taux de participation aux élections municipales antérieures aux fusions, qui ont toujours été très bas, seraient peut-être un indicateur du fait que les citoyens, du moins la majorité d’entre eux, ne se sentaient pas réellement concernés. Quels sont les véritables enjeux donc ?

Le clivage linguistique

Malgré ce que prétend Peter Trent, n’importe qui peut constater sur une carte comment le mouvement pour la défusion prend essentiellement les contours des clivages linguistiques de l’île de Montréal. Bien sûr, d’autres zones urbaines où la question linguistique n’est pas présente sont investies par les défusionnistes, mais cela ne change rien à la situation qui se dessine à Montréal. Le fait est facile à constater, ce sont les leaders de la communauté anglophone qui ont pris le devant du mouvement. L’agenda caché, inavoué et inavouable, est de consolider les clivages qui existent entre anglos et francos, et d’ethniciser, dans un sens, une situation de coexistence fragile. Les municipalités reconstituées de l’ouest de Montréal, où se concentre la minorité anglophone, apparaîtront comme autant d’enclaves anglophones. En fait, le vote pour la défusion prend l’allure d’une revenge de cette minorité qui se perçoit comme malmenée, notamment depuis la première élection du Parti Québécois en 1976. Il s’agit de gifler le PQ, mais plus encore, de fragiliser les réformes mises en place depuis une vingtaine d’années et qui avaient contribué à changer la donne entre francophones et anglophones. Ce clivage résultera en de nombreuses et sévères luttes de pouvoir, qui se répercuteront sur d’autres paliers institutionnels et sur d’autres enjeux. Cette ethnicisation, dont les fondements sont profonds et très antérieurs au processus de défusion sera exacerbée et aura des conséquences négatives sur la société urbaine et sur la société en général.

La revenge du conservatisme social

Mais le clivage linguistique et ethnique n’est pas le seul en cause. Dans leur majorité, les défusionnistes expriment le travail des élites locales ancrées sur les quartiers et les zones privilégiées. À Montréal, ce conservatisme social se superpose, dans un sens, au clivage linguistique (ce qui ne veut pas dire que tous les anglos sont des « conservateurs sociaux » !). Dans les autres régions du Québec, ce sont les classes moyennes privilégiées d’anciennes villes comme Boucherville, Brossard, St-Lambert Ste-Foy, qui sont le plus mobilisées. Quel est le discours sous-jacent ? On ne veut pas « payer pour les pauvres ». On ne veut pas partager les ressources avec les quartiers moins nantis. « Qu’ils s’arrangent avec leurs troubles ». Le ras-le-bol de ces groupes est alimenté par le discours conservateur qui prédomine actuellement au Québec et qui relève tant du gouvernement provincial que du gouvernement fédéral, sans compter une grande partie des médias et de certains think-tanks de droite comme l’Institut économique de Montréal. Ce narratif met de l’avant la privatisation des espaces et des institutions publiques, le désengagement de l’État des fonctions sociales, la fragmentation de l’espace urbain entre privilégiés et démunis, etc. Les défusionnistes représentent dans ce sens un réel mouvement de la « société civile », celle ancrée sur les groupes les plus privilégiés, mais aussi sur une petite élite locale composée de petits et de parfois très petits entrepreneurs. Ce sont ces groupes qui présidaient aux anciennes municipalités avant les fusions et qui veulent maintenant revenir au pouvoir.

L’opposition aux défusions piégée

À date, le débat a été mené par les défusionnistes. Le Parti Libéral, pour des considérations électorales, ne veut pas et ne peut pas aller contre sa base anglophone ni contre les élites locales qui se sont retournées contre le PQ à la suite des réformes. Le Parti Québécois pour sa part défend les grandes villes, puisque c’est Louise Harel qui les mis au monde. Mais les bases sur lesquelles on le fait sont ambiguës. Comme les associations patronales et les chambres de commerce, c’est le discours de l’économie qui prévaut : les grandes villes sont plus attrayantes pour les investissements. Les grandes villes, mais cela n’a pas été prouvé, font des économies d’échelle dans la gestion municipale. C’est une logique économiciste, bureaucratique, qui ne s’avance pas vraiment sur le terrain qui intéresse les citoyens : est-ce que la grande ville sera plus conviviale ? Est-ce que les services rendus aux citoyens seront meilleurs ? En quoi la situation des classes populaires, des locataires, des gens plus démunis sera améliorée ? Est-ce que majorité des citoyens est concernée par l’aménagement d’un site de condos de luxe le long du fleuve ? Comment la démocratie municipale peut être réellement revigorée, pas seulement en changeant quelques structures ? Est ce que les municipalités fusionnées sont plus fortes pour faire la bataille pour le logement social, pour l’aide aux coopératives ? Ce sont des questions absentes du débat. Grandes villes ou petites villes, le fait demeure que les problèmes sociaux et économiques de la majorité des gens restent aigus. Le tissu urbain est assailli par la pauvreté, le logement insalubre, la marginalité, le chômage, la violence des gangs. Les travailleurs non-syndiqués, les immigrants, les mères célibataires sont ceux qui en subissent le plus les conséquences, alors que trop souvent, on associe uniquement les problèmes sociaux aux toxicomanes, aux itinérants. Où sont ces gens dans le débat actuel ? On ne peut que conclure que la réforme précédente ayant mené aux fusions a été mal pensée et mal gérée. Les grandes villes sont perçues par les opposants défusionnistes comme des bêtes à tuer, elles laissent indifférente les autres, la majorité de la population.

Existe-il des alternatives ?

Les villes au Québec sont traversées d’un grand nombre de mouvements sociaux innovateurs et enracinés. Il y a une vingtaine d’années, plusieurs de ces mouvements se sont mis ensemble pour développer une perspective municipale, via le RCM à Montréal et le RP à Québec. Par la suite, tout cela s’est effiloché et l’idée de construire une « autre ville » est disparue du décor. Aujourd’hui, les organisations populaires, les syndicats, les mouvements progressistes sont pratiquement absents du débat sur les fusions, mais plus encore, ils restent assez loin d’élaborer une perspective sur le pouvoir municipal, et l’importance de s’investir sur ce terrain.

Il y a des exceptions pourtant et pas des moindres. À Pointe St-Charles, à l’initiative d’ACTION-GARDIEN, une grande coalition de groupes a décidé de prendre les choses en main et de proposer une perspective populaire sur le réaménagement en cous et à venir de la Pointe, au moment où se profilent les « développeurs urbains » et les requins de toutes sortes. Au lieu de se lamenter sur l’inertie et l’éloignement du pouvoir, des centaines de militants et de militantes, jeunes et vieux, anglophones et francophones, se sont réunis pour tourner le débat vers d’autres enjeux, la construction d’une ville pour les gens. Bien sûr, l’expérience de la Pointe est unique si on prend de compte l’incroyable histoire militante de ce quartier et l’action de longue haleine de personnages comme Marcel Sévigny. Mais il n’y a pas que la Pointe. À Trois-Rivières, une militante ancrée sur le mouvement social a récemment été élue conseillère municipale pour amener les préoccupations populaires au premier plan du débat politique. Les militants progressistes au Québec qui s’intéressent tellement au Brésil doivent savoir que le Parti des travailleurs de Lula a commencé ses classes au niveau municipal, en constituant des coalitions avec les mouvements sociaux et en apprenant sur le terrain à gérer les infrastructures urbaines au bénéfice de la population. Pourtant au Québec, on a toujours eu une certaine hésitation de la gauche à s’investir sur le plan municipal. La « bataille pour la société civile » se joue pourtant sur ce terrain-là, également, et pour le moment, ce sont les petites élites conservatrices quand ce ne sont pas les représentants de la grande bourgeoisie qui mènent le bal.

Fusion ou défusion ?

Les référendums qui s’en viennent rapidement aboutiront presque certainement aux défusions qui représenteront de plusieurs manières une régression sociale. Il est sans doute trop tard pour que les organisations sociales et progressistes s’investissent dans cette bataille d’une façon significative. Peut-être cependant qu’elles peuvent au moins intervenir minimalement, surtout auprès des populations qu’elles connaissent le mieux. À Verdun, à Ville St-Laurent, dans la grande région de Québec et ailleurs, ce ne sont pas tous des commerçants et des propriétaires de PME qui habitent ces villes qu’on veut défusionner. Il faudrait que les couches populaires qui habitent ces régions soient informées des véritables enjeux. Par la suite et en fonction du démantèlement prévisible des grandes villes, il faudra se battre pour remettre de l’avant les revendications fondamentales exprimant une autre vision de la ville :

- Une fiscalité équitable et un réel partage des ressources, et non l’accaparement des argents par les mieux nantis ;
- Un développement urbain orienté vers les besoins les plus urgents de la majorité de la population (logement social, meilleurs services, aide aux populations en détresse) et non vers la « condoisation » de la ville ;
- Une démocratisation des instances de décision via des initiatives tels le budget participatif et des conseils de quartiers, et non le retour des petites élites avec leurs conseils municipaux patroneux et opaques.

Les perspectives de gauche dont on parle de plus en plus au Québec devront être construites également sur ce terrain, pas à pas, avec patience et persévérance.

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Articles d’Alternatives

Les gilets jaunes de France : six mois de lutte (2/2)

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles du même auteur

Pierre BEAUDET

Le Forum social des peuples ou comment réparer des pots cassés …

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles sur le même sujet

Démocratie

Bilan du 8e Sommet des Amériques

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca