Journal des Alternatives

Des alternatives au détournement de la Rupert

Ariane GRATTON-JACOB, 1er juin 2006

Dans ce qu’elle décrit comme le « plus important projet hydroélectrique de la présente décennie au Québec », Hydro-Québec prévoit faire dévier, à 350 km au nord de son lit, la plus grande partie des eaux de la rivière Rupert. Les flots ainsi détournés seraient turbinés plusieurs fois dans les installations du complexe La Grande ainsi que dans de nouvelles constructions, les centrales Eastmain-1A et La Sarcelle. À travers ce dossier aux méandres multiples, les groupes environnementaux soulèvent des questions qui méritent réflexions.

La Rupert est l’une des dernières grandes rivières sauvages au Québec. Lors des audiences publiques fédérales-provinciales portant sur le projet d’Hydro-Québec, bon nombre d’écologistes ont demandé aux commissaires que soient évaluées les solutions de rechange à la dérivation, notamment la filière éolienne et l’efficacité énergétique. Un exercice auquel Hydro-Québec ne s’est pas livrée, malgré les milliers de pages de son étude d’impact et de ses compléments.

« Il n’y a pas eu d’analyse des solutions de rechange à la dérivation, à part un petit quatre pages avec une ligne et demie sur les avantages de l’éolien », déplore Nicolas Boisclair, porte-parole de l’organisme Révérence Rupert, qui regroupe Cris, Jamésiens et Québécois d’autres régions depuis 2001.

Croissance inévitable ?

Le Groupe de recherche en macroécologie appliquée (GRAME) appuie le projet Eastmain-1A- dérivation Rupert. « Cela fournira au Québec la marge de manœuvre pour combler les nouveaux besoins qui vont inévitablement survenir », déclare le directeur de l’organisation, Jean-François Lefebvre. Il ajoute que l’électricité exportée en Ontario ou dans le nord-est des États-Unis remplacerait une énergie produite de façon plus polluante.
Mais pour le conseiller de la Fondation Rivières, Jean-François Blain, la part d’hydroélectricité remplacée par le Québec serait minime. « Une toute petite parcelle de l’augmentation de leur consommation, une goutte d’eau dans l’océan ! » Il poursuit en questionnant la justification de cette croissance : « Il n’y a rien qui laisse entrevoir une diminution de la consommation d’énergie per capita en Amérique du Nord. Le bilan individuel s’aggrave. Il faut remettre cette hausse constante en question. Ça n’a pas d’allure ! », s’exclame-t-il. L’Amérique du Nord compte 5 % de la population mondiale, mais consomme 25 % de l’énergie de la planète.

La Fondation Rivières soutient qu’il faut agir sur la demande en électricité, c’est-à-dire la restreindre. Une position que partage Révérence Rupert. Les deux organismes citent en exemple le programme d’amélioration de l’efficacité énergétique mise de l’avant par Manitoba Hydro. « Le distributeur offre aux clients [résidentiels, commerciaux ou industriels] des prêts pour encourager les améliorations du rendement énergétique des bâtiments. C’est une initiative extraordinaire », souligne Nicolas Boisclair. Sur son site Internet, Manitoba Hydro explique avoir comme objectif de combler les besoins en énergie en améliorant l’efficacité énergétique plutôt qu’en générant de nouvelles sources d’électricité. Un volet de ce programme facilite l’installation de pompes géothermiques qui permettent d’économiser 50 à 70 % des coûts de chauffage.

Selon Jean-François Blain, il serait possible de dégager la moitié de l’énergie escomptée du projet Eastmain-1A-dérivation Rupert avec l’efficacité énergétique. Cela prendrait des mesures comme celles de Manitoba Hydro, mais aussi l’intégration de nouvelles normes dans la construction des bâtiments pour valoriser le captage solaire passif. Il prévoit également que de nouveaux paliers de tarification de l’électricité pour limiter les usages abusifs seraient nécessaires. « Et si le Québec veut exporter, l’énergie que l’on pourrait éviter de consommer est la plus rentable à vendre », conclut-il.

L’autre moitié des 8,5 TWh du mégaprojet de la baie James pourrait provenir d’un parc éolien situé autour du complexe La Grande, affirme Réal Reid, conseiller pour la Fondation Rivière et Nature Québec/UQCN. Monsieur Reid a travaillé pendant 22 ans comme ingénieur d’essai et chercheur en éolien à l’Institut de recherche en électricité du Québec (IREQ), le centre des chercheurs d’Hydro-Québec.

Selon son expertise « le Québec a une facilité énorme à accepter l’éolien parce qu’on a une capacité de stockage hors du commun ». Quand les vents baissent, il faut pouvoir produire de l’électricité autrement. C’est ce qu’on appelle la régulation. Le Québec est particulièrement choyé sur ce point. Les grands réservoirs des centrales hydroélectriques du Nord québécois permettent d’emmagasiner la source d’énergie, c’est-à-dire l’eau, et de produire quand c’est nécessaire en ouvrant les vannes des réservoirs. Ce à quoi Jean-François Blain ajoute : « Il n’y a pas un autre pays ou une autre entreprise énergétique au monde qui possède, comme le Québec et Hydro-Québec, des conditions aussi extraordinaires en terme de qualité de gisements éoliens et de disposition d’un grand parc hydroélectrique pour réguler l’intégration de la puissance éolienne. Personne ne se doutait de ça avant 2004, c’est tout récent. » Les vents parmi les plus forts du Québec se trouvent au nord du 51e parallèle, entre autres sur une bande de territoire qui longe le bassin hydrographique de La Grande.

Hydro-Québec soutient que l’on ne peut se permettre d’envoyer plus de 10 % de puissance éolienne sur son réseau. « Au-delà de ça, il faudrait procéder à de nouveaux investissements et envisager de nouvelles lignes de transport, qui sont fort coûteuses », explique Sylvain Théberge, porte-parole de la société d’État. Cela ferait augmenter le coût de revient du KWh de l’éolien. Cependant, l’ingénieur Réal Reid affirme qu’il serait possible d’atteindre au moins 20 % d’énergie éolienne au Québec. Une position que défendait également le président du Syndicat professionnel des scientifiques de l’IREQ, Jean-Marc Pelletier, dans une entrevue au journal Le Devoir en janvier 2005. « Des études récentes effectuées en Europe démontrent qu’il n’existe pas de limites techniques à l’intégration de la puissance éolienne, explique M. Reid. Les coûts d’intégrations, bien que minimes, augmentent au fur et à mesure que le taux de puissance éolienne sur le réseau s’accroît. Mais ils demeurent modestes ». D’après son analyse, il serait possible de fournir l’énergie au même prix que celui de l’hydroélectricité escomptée de la dérivation de la Rupert, si Hydro-Québec Production assurait la réalisation du parc éolien. « Mais pour préciser tout cela, il faudrait que Hydro-Québec fasse les études, déclare M. Reid. En général, ils font du bon travail ».

À la croisée des chemins

Les audiences publiques des commissions d’évaluation se termineront le 9 juin prochain. Les commissaires déposeront leur rapport et leurs recommandations aux gouvernements du Québec et du Canada d’ici le mois d’octobre. Ensuite, ce sera à ces derniers de décider si le feu vert est donné à ce mégaprojet de 4 milliards de dollars.

« On est à l’heure des choix, constate Réal Reid. On a le choix d’être réellement écologique, ça ne coûterait pas plus, même que ça rapporterait. » Jean-François Blain ajoute : « L’idée ce n’est pas de ne pas faire de développement, c’est de faire le développement qui est vraiment requis, de la façon la plus profitable, toutes considérations confondues ». Les enjeux sont de taille, à la mesure de la rivière que l’on entend détourner.


L’auteure est étudiante en journalisme à l’UQAM.