Derrière les héroïnes, la question de la responsabilité collective vis-à-vis des migrants

jeudi 4 juillet 2019, par Pierre Isnard-Dupuy

Le courage et l’engagement de Carola Rackete et Pia Klemp sont indéniables. Mais pour l’auteur de cette tribune, l’héroïsation par la presse des capitaines du bateau humanitaire Sea Watch 3 masque la complexité des enjeux de la fermeture des ports aux exilés en Méditerranée.

Article d’abord publié sur le site de Reporterre

« Nous sommes soulagés que notre capitaine soit libre ! Il n’y avait pas de raison de la faire arrêter parce qu’elle n’a agi que pour les droits humains en Méditerranée et qu’elle a pris la responsabilité là où aucun gouvernement européen ne l’a fait », twittait l’ONG Sea Watch peu avant 21 h mardi 2 juillet. Quelques instant avant, une juge du tribunal d’Agrigente dans le sud de la Sicile déclarait Carola Rackete libre, en attente de la poursuite de l’enquête et de son éventuel procès.

Le visage de cette Allemande de 31 ans a surgi dans l’actualité ces derniers jours. À la barre du Sea Watch 3, en forçant un débarquement à Lampedusa que les autorités italiennes ne voulaient pas, elle a bousculé l’Europe. Un vieux continent rangé derrière son acceptation – volontaire ou par déni – de laisser des humains dans l’enfer libyen. Viols, tortures, prisons, privations, extorsions d’argent... Les preuves sont nombreuses sur ce qu’ils subissent, inscrites dans des rapports de l’ONU ou d’Amnesty International.

J’ai à prendre soin de plus de 60 personnes. M. Salvini attendra son tour

La presse européenne s’est hâtée de mettre en scène un match entre Carola Rackete et Matteo Salvini, le ministre italien de l’Intérieur, chef du parti d’extrême droite la Lega. Le monde médiatique a besoin d’images fortes, et « l’honneur de désobéir », parce que les ports italiens et maltais sont fermés aux exilés, a été largement salué. Mais à l’écart du courage, indéniable, de la nouvelle icône, peu de choses ont été écrites sur le fond du problème européen.

Carola Rackete se moque, avec raison, de l’affrontement instrumentalisé par Salvini. À un journaliste lui demandant de réagir au fait que le ministre avait fait d’elle « son principal ennemi en ce moment », elle répondait, non loin des côtes de Lampedusa :

Pour être honnête, je n’ai pas lu les commentaires. Je dois m’occuper des 42 personnes sur le pont arrière. J’ai aussi 21 membres d’équipage sous ma responsabilité, qui sont fatigués, épuisés, frustrés, et qui ont aussi souffert psychologiquement de la situation. J’ai donc à prendre soin de plus de 60 personnes, alors M. Salvini attendra son tour

En capitaine responsable, ce qui importe à Carola Rackete est d’agir pour la sécurité et l’intégrité des personnes présentes à son bord. De les amener à bon port. Dans un « port sûr », en vertu du droit maritime international. « Un lieu sûr est un emplacement où les opérations de sauvetage sont censées prendre fin. C’est aussi un endroit où la vie des survivants n’est plus menacée et où on peut subvenir à leurs besoins fondamentaux (tels que des vivres, un abri et des soins médicaux) », précise la Convention internationale sur la recherche et le sauvetage maritimes.

En guise de port sûr, Tripoli, la capitale libyenne, a été indiquée au Sea Watch 3 par les gardes-côtes lybiens. Comment considérer cet endroit comme sûr, dans un pays soumis à la guerre civile, et où des groupes armés traitent les exilés en esclaves ? Sea Watch s’y refuse, en toute logique. Mais pour les États européens, cela fait sens. Depuis l’été 2018, ils ont créé une vaste zone de recherche et de sauvetage dans les eaux internationales sous la responsabilité des « gardes-côtes » libyens.

Viol, torture, meurtre en Libye ou noyade en Méditerranée, voilà l’alternative des damnés !

Ces mêmes « gardes-côtes » complices de trafic humain et responsables de noyades et d’exactions. Là aussi, ces faits sont largement documentés et reconnus comme fréquents, pour ne pas dire quotidiens. Citons une enquête du New York Times sur une interaction, le 6 novembre 2017, avec les « gardes-côtes » libyens qui a laissé un souvenir cuisant aux membres de l’équipage du Sea Watch 3. Pourtant, les « gardes-côtes » libyens continuent de recevoir des formations et des bateaux de la part des États européens. Au nom du refus d’un hypothétique « appel d’air », ces derniers se rendent donc complices d’un crime contre l’humanité. Viol, torture, meurtre en Libye ou noyade en Méditerranée, voilà l’alternative des damnés !

Dans un jeu malsain, politico-judiciaire, ce sont les ONG qui se retrouvent accusées de complicité. « Dès 2017, une campagne de communication, venant de la fachosphère italienne, s’est répandue petit à petit dans les médias plus installés. Elle a finalement atteint la sphère politique. On a inventé des choses, on nous a criminalisés », expose Sophie Beau de SOS Méditerranée, dans un reportage que j’ai coréalisé avec Clair Rivière pour la radio publique belge RTBF. Le terreau était fertile pour l’arrivée au pouvoir de Matteo Salvini, au printemps 2018, dans une Italie délaissée par la solidarité européenne refusant l’accueil des exilés. La banalisation d’une pensée fasciste se poursuit jusque dans les mots du ministre de l’Intérieur français, Christophe Castaner, accusant début avril « certaines ONG de réelle collusion avec les passeurs ».

Il fût un temps où l’Italie prenait ses responsabilités. En octobre 2013, 500 exilés ont fait naufrage devant Lampedusa. Il n’y eut que 155 survivants. Sous le choc, les autorités italiennes de l’époque ont alors constitué l’opération Mare Nostrum qui a secouru 150.000 personnes. Faute de soutien des autres États européens, elle s’est arrêtée au bout d’un an. C’est là que les ONG ont débuté leurs opérations. Au début, les relations étaient cordiales, voire de bonne coopération avec les autorités. « Chaque opération était dirigée par le MRSC [Maritime Rescue Coordination Centre] de Rome — le centre de coordination et de sauvetage. Il nous transmettait des appels au secours pour qu’on aille sauver les gens. C’était comme si on faisait partie de leur flotte », se souvient Sascha Girke, qui était chef de mission à bord du Iuventa.

Pia Klemp n’est pas la seule poursuivie par la justice

Peu avant le coup d’éclat de Carola Rackete et de son équipage, une autre figure a été mise en haut de l’affiche. Pia Klemp, une autre Allemande, a été capitaine du Sea Watch 3 et du Iuventa. Pour son action avec le Iuventa, elle risque 20 ans de prison en Italie, pour « aide et complicité à l’immigration illégale ». Pia Klemp, qui a fait l’objet d’une personnification hâtive, n’est pas seule ! Avec elle, neuf autres membres d’équipage du Iuventa sont poursuivis, dont Sascha Girke. À de rares exceptions prêt, la presse — du moins en France — ne l’a pas mentionnée. Infiltré et mis sur écoute, l’équipage du Iuventa a été arrêté à la fin de l’été 2017. Jusque là, il avait sauvé 14.000 vies humaines. Certains médias ont même affirmé une chose fausse : que leur procès démarrait. « Il n’y a pas de date annoncée par la cour pour le moment », précise Sascha Girke avec qui nous sommes restés en contact.

O Captain ! My Captain !#freeCarola #freeCarolaRackete #IoStoConCarola #SeaWach3 pic.twitter.com/F6PckWE7yn

— Laura #facciamorete #FBPE #FPHD #TheResistance (@solenelblu) 29 juin 2019

La panthéonisation de Pia Klemp est partie d’un entretien qu’elle a donné dans un journal allemand. Puis, dans un jeu de téléphone arabe, les faits déformés se sont répandus dans une presse rompue à l’instantanéité. Il n’était pourtant pas compliqué de contacter les premiers concernés pour vérifier et préciser l’information. Le site Solidarity at Sea a été monté pour les soutenir. On y trouve même un contact presse.

L’émergence de ces figures a le mérite d’exposer l’atrocité de la frontière méditerranéenne

Le cas du Iuventa a été le coup d’envoi de la criminalisation et de l’entrave aux bateaux des ONG : Aquarius dépavillonné par Gilbraltar et Panama sur pression de l’Italie puis abandonné par SOS Méditerranée à cause d’un risque de saisie ; tracasseries administratives des Pays-Bas, pays dont il bat pavillon, pour le Sea Watch ; blocage pendant de longs mois de l’Open Arms en Espagne ; saisie du Mare Jonio en Sicile...

J’aurais aimé lire davantage cette chronologie et le rappel des responsabilités européennes dans la presse ces dernières semaines. J’aurais aimé lire aussi davantage de témoignages des premiers concernés, les exilés eux-mêmes, qui fuient l’horreur libyenne. Le Sea Watch est à quai, mais l’Open Arms et le Aylan Kurdi ont repris la mer. Et ça aussi, je ne l’ai que trop peu lu.

Le monde médiatique est ainsi fait qu’il préfère s’arrêter sur des détails en mettant en scène des héros (qui sont pour une fois des héroïnes !) : le père de Carola Rackete moins inquiet que quand elle avait « campé sur la Grande Muraille de Chine », « la peau blonde parsemée de tatouages d’inspiration japonaise » de Pia Klemp (France Inter le 14 juin)...

L’émergence de ces deux figures a au moins le mérite d’exposer au plus grand nombre l’atrocité de la frontière méditerranéenne érigée par l’Europe. Mais, en leur donnant un caractère mythifié, elle invisibilise d’autres acteurs et euphémise les responsabilités politiques. Une fois l’émotion passée, le spectateur continuera-t-il d’y être attentif ? La photo de ce père salvadorien mort noyé fin juin avec sa fillette dans le Rio Grande disparaîtra-t-elle des esprits indignés, comme a disparu celle du petit Aylan Kurdi retrouvé face contre sable sur une plage turque en 2015 ? L’indignation est éphémère et la situation de celles et ceux qui prennent les routes de l’exil, devenus des infra-humains, s’aggrave. Jusqu’à quelle extrémité laisserons-nous faire ?


L’auteur, Pierre Isnard-Dupuy, est un journaliste indépendant, membre du Collectif Presse Papiers basé à Marseille. Il est un collaborateur régulier de Reporterre. Depuis deux ans, il travaille sur la frontière franchie par des exilés en haute montagne, entre l’Italie et la France, vers Briançon (Hautes-Alpes). Il est le coauteur d’un reportage radiophonique pour la radio publique belge RTBF, qui l’a mené à bord du bateau humanitaire Sea Watch 3.

À propos de Pierre Isnard-Dupuy

Journaliste indépendant, membre du Collectif Presse Papiers basé à Marseille, Pierre Isnard-Dupuy est un collaborateur régulier de Reporterre. Depuis deux ans, il travaille sur la frontière franchie par des exilés en haute montagne, entre l’Italie et la France, vers Briançon (Hautes-Alpes). Il est le coauteur d’un reportage radiophonique pour la radio publique belge RTBF, qui l’a mené à bord du bateau humanitaire Sea Watch 3.

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