Derrière l’occupation en Irak

lundi 13 octobre 2003, par Émilie MISKDJIAN

Le 8 octobre dernier, l’armée américaine bouclait son sixième mois d’occupation du territoire irakien. Au cours de la semaine dernière, le Collectif Échec à la guerre organisait un colloque sur les enjeux de l’occupation. Les nombreux conférenciers invités ont dressé un bilan troublant des réalités de cette guerre.

Le journaliste de La Presse Jooneed Khan, qui a séjourné plusieurs fois en Irak pendant la guerre, a fait le point sur la situation actuelle d’un pays anéanti. « On ne mentionne pas assez la maturité politique du peuple irakien. On ne parle que du chaos », a-t-il rappelé. Les Irakiens ont été témoins de la révolution iranienne et des conflits israélo-palestiniens. Ils ont aussi été soumis à douze années de sanctions qui les ont amenés à vivre dans des conditions catastrophiques. « En un mot, l’embargo maintient le peuple irakien en otage et contrevient totalement à l’obligation que la Charte fait aux Nations unies et à son Conseil de sécurité de protéger cette population captive », dénonce la Concertation Comprendre et agir pour une paix juste, dans un document distribué lors du colloque.

Jooneed Khan a noté que les attaques contre les forces américaines en Irak ont augmenté depuis les premiers jours de l’occupation. Alors que 117 soldats américains ont perdu la vie pendant la guerre en Irak, 201 militaires américains ont été tués depuis la fin de la guerre dans des attaques et des accidents, mentionne le journaliste qui est reparti en Irak après la tenue du colloque. Par contre, ajoute-t-il, le nombre de 9 000 civils irakiens tués « pour être libérés de Saddam Hussein » est rarement mentionné.

De février à avril 2003, le budget pour la guerre en Irak s’est élevé de 60 à 79 milliards de dollars. « La facture de cette guerre ne cesse d’augmenter, observe Jooneed Khan. D’ici l’an prochain, le déficit des États-Unis atteindra 600 milliards de dollars. »

Pour les Américains, « il n’y a plus d’Irakiens ou de Palestiniens, il n’y a que des terroristes. C’est un prétexte pour la guerre, explique Jooneed Khan. Cette nouvelle stratégie de « guerre préventive » est là pour les 50 prochaines années. Elle est censée définir les paramètres d’un nouvel ordre mondial. »

Retour au système colonial ?

Rachad Antonius, professeur en sociologie de l’UQAM et membre du Collectif Échec à la guerre, abonde dans le même sens. L’occupation du sol irakien signifie la main mise sur le territoire et ses ressources par les Américains. Le système qui sera imposé va permettre de rapatrier les richesses de l’Irak en dehors du pays, croit Rachad Antonius. « Toutes les grosses compagnies qui ont eu des contrats (dans la reconstruction de l’Irak) ont des liens avec l’administration Bush et ses plans et ont contribué de façon majeure à la candidature actuelle en Irak (orchestrée par les États-Unis) », a dénoncé le professeur. Ouverture complète de l’économie, taux maximal de taxation de 15 % peu importe le revenu, presque aucune contrainte pour l’importation et libre marché ne fait partie des plans prévus par l’administration américaine. « Des contrats pourraient être octroyés à une compagnie israélienne qui prendrait le contrôle direct de toutes les télécommunications irakiennes », poursuit-il. Selon Suzanne Loiselle, membre du Collectif Échec à la guerre, 21 compagnies détiendraient déjà des contrats de 11 milliards de dollars US pour la reconstruction des infrastructures du pays. Une fois ce système mis en place, il structurera la façon dont les locaux vont s’organiser et il s’auto-reproduira, selon elle. « C’est un système colonial qui est en train de se mettre en place », conclut M. Antonius.

Le Canada : un pays transparent ?

Alors que le Canada a annoncé sa décision de ne pas suivre les États-Unis dans la guerre, 1 300 militaires canadiens sont actuellement en Irak. « [Le Canada] est parmi les dix plus gros pays producteurs de matériel militaire au monde, a rapporté Raymond Legault, le porte-parole du Collectif Échec à la guerre. Depuis le 11 septembre 2001, le Canada a endossé le credo de la guerre contre le terrorisme. » Selon lui, la passivité des citoyens s’explique par le fait qu’ils connaissent mal la politique étrangère de leur pays, puisque l’information est peu accessible. « On nous sert le même discours qu’aux États-Unis, on évoque la défense de la liberté et de la démocratie. On parle de héros qui meurent pour la défense de nos valeurs fondamentales. »

L’information souffre en effet beaucoup en temps de guerre. Le Collectif dénonce « l’impressionnante campagne de désinformation mise en place par l’administration Bush pour gagner une majorité de l’opinion publique. » Suzanne Loiselle a rappelé qu’environ 1 400 inspecteurs britanniques et américains ont été envoyés en Irak pendant 90 jours afin de trouver des armes de destruction massive. Le coût de cette opération s’est élevé à 300 millions de dollars alors qu’aucune arme n’a été trouvée. La spécialiste s’est livrée à une analyse troublante de l’état de l’information pendant la guerre en Irak. Dans les téléjournaux d’ici, les premières nouvelles étaient celles indiquant le nombre de victimes américaines. « On ne donne pas le nombre réel de victimes irakiennes, ni le nombre de femmes violées et kidnappées », fait-elle remarquer. Mme Loiselle a énuméré les sujets peu couverts par les médias : le rôle des femmes dans les institutions de la vie publique, les conditions de vie de l’après-guerre, l’accès à l’éducation et au travail, l’agriculture, l’eau potable, les militants antiguerre, la condamnation en prison de dissidents américains, les sœurs âgées de plus de 70 ans arrêtées pour avoir franchi le périmètre de sécurité d’une base militaire au Colorado, etc.
Louis Marchildon, professeur de physique et membre de l’association Science for Peace mentionnait à la fin du colloque que les États-Unis prétendaient répandre la démocratie comme valeur à travers le monde. Or, aujourd’hui, souligne-t-il, les pouvoirs politiques, financiers et d’information ne semblent plus aussi distincts.

Émilie Miskdjian, stagiaire du programme Médias alternatifs d’Alternatives.


Les vraies raisons de cette guerre, selon Concertation Comprendre et agir pour une paix juste :

1. Contrôler la deuxième plus importante réserve pétrolière mondiale.

2. Réduire l’importante de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et mieux contrôler le cours mondial du pétrole brut.

3. Écarter définitivement un régime récalcitrant et lui substituer un régime qui ne poursuivra aucune ambition régionale non compatible avec les projets états-uniens.

4. Être en position de poursuivre la même logique avec les pays voisins (Iran, Syrie, Arabie Saoudite).

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Chroniques de stagiaires

Plusieurs épouses pour un seul homme...

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles du même auteur

Émilie MISKDJIAN

Parole aux détenues de Makala !

Plus d'articles :  1 | 2

Articles sur le même sujet

Impérialisme

Syrie : quelle aide pour quelle autodétermination ?

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca