Dérive et décadence au Zimbabwé

vendredi 29 avril 2005, par David COETZE

Les élections du 31 mars dernier au Zimbabwé ont reconduit au pouvoir d’une façon éclatante la ZANU, le parti du Président Robert Mugabé. 78 des 120 sièges ont été remportés par la ZANU, contre 41 pour le principal parti d’opposition, le Mouvement pour un changement démocratique (MCD). Un siège a été remporté par un candidat indépendant, l’ex-ministre de l’information Jonathan Moyo. Le MCD par ailleurs crie à la fraude, estimant que les manipulations de la ZANU lui ont coûté plus de 50 sièges.

Une élection qui divise l’Afrique et les pays occidentaux

En principe et en apparence, les élections ont été réalisées d’une manière « juste », estime la Southern African Development Community (SADC), qui regroupe neuf pays d’Afrique australe. Même optique en Afrique du Sud, où le Président Thabo Mbeki évalue que Mugabé demeure le choix de la population. Un point de vue que ne partagent pas cependant la puissante centrale syndicale sud-africaine COSATU et même le Parti communiste sud-africain, pourtant allié à l’ANC et à Mbeki.

Dans le reste de l’Afrique, les opinions sont partagées, mais en gros, les leaders africains sont avec Mugabé, notamment au Commonwealth dont le Zimbabwé s’est retiré en 2003 à la suite de menaces de sanctions mises de l’avant par l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Il est vrai que pour l’opinion publique souvent mal informée en Afrique, Mugabé apparaît comme un leader africain injustement pénalisé par les anciens colonialistes. Le sentiment est assez vif en Afrique d’autant plus que les Etats-Unis ont fait du Zimbabwé un pays de l’« axe du mal ». Selon la Secrétaire d’État Condoleezza Rice, « les dernières élections ont été anti-démocratiques », une opinion que partagent le Canada et l’Angleterre, l’Australie, notamment. Face à tout cela, le Président Mugabé ne s’inquiète pas trop. L’Union européenne et l’Afrique du Sud, qui sont les deux gros joueurs en Afrique australe en ce moment, préfèrent calmer le jeu.

« La stabilité et la sécurité passent en avant de la démocratie », comme l’a récemment affirmé le Président du Kenya, Mwai Kibaki. Pour Thabo Mbeki, la priorité est de mettre sur les rails son projet pour un nouveau partenariat pour l’Afrique, le NEPAD, et le Zimbabwé ne doit pas être un « irritan » dans cette stratégie d’abord économique.

La crise politique

Certes, ce qui comptera le plus à long terme est l’évolution de la situation interne. Nul ne peut nier qu’une grave crise politique traverse ce pays de 12 millions d’habitants depuis plusieurs années. Déjà en 2002, l’élection présidentielle avait été fortement contestée. Le charismatique leader de l’opposition, Morgan Tsvangirai, avait crié à la fraude.

Tout au cours des mois qui ont précédé l’élection parlementaire de mars dernier, la ZANU et l’État qui fonctionnent main dans la main ont tout fait pour verrouiller l’espace politique. Surtout dans les zones rurales isolées, la population s’est faite clairement dire que l’approvisionnement en biens alimentaires, dans un pays où 70% de la population vit sous le seuil de la pauvreté, dépendait de l’allégeance à la ZANU. Dans les villes, un grand nombre d’électeurs se sont découverts en dehors de la liste électorale, donc incapables de voter. Parallèlement, les médias indépendants ont été mis sous surveillance et quant à la radio d’État, qui reste le média le plus accessible en dehors des grandes villes, la seule propagande permise était celle du parti présidentiel. Face à cette immense machine, le MCD semble désemparé au point où Morgan Tsvangirai est maintenant contesté au sein de son propre parti.

Le MCD qui était au départ une alliance arc-en-ciel regroupant les secteurs urbains (ouvriers et classes moyennes) avec les fermiers et les businessmen bancs est questionné du fait de son inhabilité à confronter Mugabé. Des personnalités comme l’archevêque Ncube de Bulawayo (deuxième ville du pays) appellent à une insurrection civile non-violente », mais le MCD refuse cette option pour le moment. Tsvangirai préfère travailler en coulisses en courtisant les dissidents de la ZANU.

La « retribalisation » du pays

Le Zimbabwé est aujourd’hui un pays profondément divisé socialement et politiquement. La ZANU a consolidé ses bastions ruraux par des moyens plus ou moins légitimes. L’opposition du MCD reste dominante dans les villes.

Mais en sus de cette confrontation se dessine une autre fracture à saveur tribale, voire ethnique. Traditionnellement, le parti présidentiel s’est appuyé sur l’ethnie majoritaire, les Shonas. Ceux-ci sont cependant répartis en sous-groupes tribaux qui jusqu’à récemment en tout cas, étaient derrière Mugabé. Mais durant la dernière période, des dissidences sont apparues. Une personnalité bien connue, Emmerson Mnangagwa, est apparue dans l’ombre du groupe dit de « Tsholotsho), qui a réuni des leaders shonas qui en ont marre de la ZANU telle qu’elle apparaît aujourd’hui sous Robert Mugabé. Mnangagwa, réputé l’homme le plus riche du pays (il l’est devenu notamment en exploitant illégalement les ressources minières du Congo avec la complicité de Grace Mugabé, l’épouse du Président) et d’autres dissidents viennent de la tribu Karanga (un tiers des Shonas), concentrés surtout dans l’est du pas et qui se sentent exclus depuis que Mugabé s’est replié sur son propre sous-groupe, celui des Zerurus.

Concrètement, tout se joue dans la répartition des postes de pouvoir (au sein du gouvernement) et également dans le sillon de la « réforme agraire » que le Président a lancé pour désapproprier les Blancs. Or les Karangas notent que le Zerurus sont presque les seuls à recevoir postes et terres expropriées. Mnangagwa qui était il n’y a pas si longtemps l’éminence grise du régime (en tant que chef des services de sécurité) veut maintenant en découdre dans un processus qui renforce et enflamme les divisions tribales. La situation pourrait s’aggraver d’autant plus que les Ndebeles (deuxième groupe ethnolinguistique en importance derrière les Shonas) sont majoritairement en dissidence contre Mugabé. Ils n’ont jamais oublié les exactions dont l’armée s’était rendue coupable en 1983 (trois ans après l’indépendance) et qui avait causé la mort de plus de 27 000 personnes dans la province du Matabeleland.

Où tout cela va mener, personne ne le sai, mais il se pourrait que Mnangagwa et Tsvangirai essaient de mettre en place une alliance pour déstabiliser Mugabé selon la logique habituelle que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ».

Les manœuvres du Président

Entre-temps, Mugabé continue à manœuvrer et en fin tacticien qu’il est, il élargit son filet. Parmi ses projets se situe une réforme de la constitution qui aboutirait à la création du Sénat, potentiellement une nouvelle source de patronage. Il menace aussi le MDC de persévérer dans une guerre à finir. Mais la crise économique pourrait rattraper le Président.

Depuis quelque temps, les produits alimentaires de base comme le pain et le maïs ont pratiquement disparu des échoppes d’Harare.Les prix du sucre, de l’huile domestique et d’autres produits de vase ont augmenté de 25%, selon le journal quasi-officiel Herald. Le chômage frappe 70% de la population active qui vit sous le seuil de la pauvreté, en situation de quasi-famine selon les agences humanitaires. Entre-temps, les exportations du pas, notamment le tabac, sont en totale dégringolade (de 237 millions de kilos en 1995 à moins de 64 millions en 2002). Le Zimbabwe vit présentement des entrées de devises des Zimbabwéens expatriés (plus de 1,2 million de personnes selon la Banque centrale) et qui comptent la majorité des médecins, des professeurs et des entrepreneurs du pays.

Une situation terrible selon l’UNICEF dans un contexte où pratiquement 25% des adultes sont atteints du VIH-SIDA et où en 2005, 160 000 enfants vont se retrouver sans parent. Mais le Zimbabwé est ignoré des pays donateurs : $14 dollars per capita, contre $68 pour les Namibiens et $111 dollars pour les Mozambicains. Des agences humanitaires s’interrogent si ce boycott fait davantage mal à la population plutôt qu’au régime.


* David Coetze est l’éditeur de Southscan, un bi-mensuel sur l’Afrique australe. Cet article est abrégé du texte publié originalement en anglais dans l’édition du 8 avril 2005 de Southscan (http://southscan.gn.apc.org/)

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Articles de l’extérieur

Poing de fer contre la défense de la santé et de l’éducation publique

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles sur le même sujet

Démocratie

La persécution de Julian Assange et ses répercussions sur la liberté de la presse au Canada

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca