Démocratie en péril au Maroc

vendredi 30 mai 2003, par Andrew ELKIN

Les attentats suicides qui ont frappé Casablanca, dans la nuit du 16 au 17 mai, ont ébranlé les fragiles fondations de la nouvelle société marocaine, en voie de démocratisation. Si les cibles ont de toute évidence été choisies pour leur résonance occidentale ou juive, les victimes sont, elles, majoritairement marocaines. Le mercredi suivant les attentats, le gouvernement marocain a répondu à l’affront par rien de moins que la proposition d’une loi antiterroriste.

« Le gouvernement ne fait rien pour éliminer les problèmes de la pauvreté, du chômage et de la faim qui font le lit des extrémistes, s’insurge Mohamed El Boukili de l’Association marocaine des droits humains (AMDH). Cependant, ils s’en prennent aux libertés que nous avons conquises à travers des luttes civilisées. »
La controversée loi antiterroriste donne aux forces policières le droit de détenir un suspect pendant huit jours, sans qu’il ne puisse contacter un avocat ni aucune autre personne, et de perquisitionner maison et commerce sans mandat. Plus grave encore, la loi inclut dans la définition de terrorisme toute perturbation de l’ordre public.

La loi est tellement flexible, qu’elle en devient une menace encore plus importante que le terrorisme vis-à-vis des droits civils des Marocains, selon le président de l’AMDH, Abdelhamid Amine.

L’acceptation par le Parlement marocain de cette loi donne la mesure de la fragilisation du processus démocratique, dans lequel le pays s’était engagé depuis le milieu des années 90, devant l’avancée du terrorisme. Mais ceux et celles qui sont engagés au sein des organisations non gouvernementales de la société civile ne baissent pas pour autant les bras.

Toujours pas assez

« La bataille est ouverte », prévient Kamal Lhabib, un membre fondateur du tout nouveau Alternatives Sud (le vis-à-vis d’Alternatives au Sud) et un représentant de la Coalition de gauche. « Le gouvernement fait face à un très grand défi maintenant. Il doit offrir un système sécuritaire, mais qui garantit néanmoins la démocratie, en gardant contact avec la population et en se concentrant sur les problèmes de la pauvreté et du chômage. »

Selon Kamal Lahbib, les réformes démocratiques en cours sont toujours insuffisantes pour combattre la menace que représente l’extrémisme islamiste. La corruption est toujours en vogue et la majorité perçoit les détenteurs du pouvoir comme des opportunistes qui servent leurs propres intérêts. « Nous devons résister et ne pas devenir complice d’un système politique qui a tendance à renforcer ses propres intérêts », insiste l’opposant et le militant de longue date.
Les quartiers pauvres des villes de Fez, Tanger, Casablanca, Salé, et leurs environs sont des terreaux fertiles pour le mouvement islamiste marocain. Ce dernier gagne de plus en plus de terrain depuis quelques années. Si bien que les extrémistes qui ont participé aux dernières élections, en septembre 2002, à travers le Parti de la justice et de la démocratie (PJD), ont réussi à remporter neuf sièges sur 42. Ce qui en fait le troisième parti en importance au Parlement, et un interlocuteur légitime et incontournable de l’opposition officielle.

Les jeunes sont sans aucun doute les plus enclins à être attirés par la philosophie prônée par les extrémistes. On estime que 35 % des diplômés universitaires sont sans emploi, et dans les quartiers populaires des centres-villes, le nombre de jeunes chômeurs est encore plus élevé. Pour plusieurs de ces jeunes, le mouvement islamiste apparaît comme la seule alternative possible pour se sortir de la misère.

Pour Mohamed Benbouzi, directeur de l’association nationale des jeunes Chouala, la solution à ce cercle vicieux passe par la création d’un espace politique pour le développement durable de la société marocaine, dans les zones tant rurales qu’urbaines. « Nous devons travailler à la construction d’une société plus démocratique, parce que ce n’est qu’à travers la démocratie que nous pourrons contrecarrer la menace islamiste. »

Une autre solution

La société civile marocaine n’a pas attendu que se produisent les attentats pour commencer à travailler en ce sens. Au début de mai, après un débat tenu entre des islamistes et des représentants de la gauche laïque, elle créait la Coalition de gauche afin de dresser une véritable opposition devant l’extrémisme au Maroc. « Si nous faisons partie d’un système qui ne se limite qu’à des entreprises économiques plutôt que de s’occuper des gens, c’est la démocratie qui perdra, rappelle Kamal Lahbib. Malheureusement, nous avons déjà perdu beaucoup de temps. »

Au lendemain des attentats, un collectif, composé de 18 associations et d’une formation politique, soucieux de ne pas perdre davantage de terrain, a fait entendre sa voix. Le groupe, dont les membres représentent les associations de droits humains et de femmes, le syndicat des professionnels des arts de la scène et le Parti de la Gauche unifiée, ont émis une déclaration qui rappelait qu’ils avaient par le passé condamné et continuaient de condamner l’extrémisme islamiste, l’intolérance, le racisme et l’antisémitisme.

Puis, le 24 mai s’est tenu un rassemblement des organisations de la société civile et des partis politiques à Rabat, la capitale, pour discuter de ces enjeux. Le 25 mai, une grande marche contre le terrorisme, l’extrémisme et la loi antiterroriste s’est déroulée sur Casablanca. Parce qu’une fois de plus « le gouvernement se tourne vers des lois d’urgence, alors que ce n’est pas la bonne solution », a tenu à rappeler Mohamed El Bouki de l’AMDH.


Andrew Elkin, stagiaire du programme médias alternatifs, présentement au Maroc.

Photo : Les quartiers pauvres des villes de Fez, Tanger, Casablanca, Salé, et leurs environs sont des terreaux fertiles pour le mouvement islamiste marocain. Les jeunes sont sans aucun doute les plus enclins à être attirés par la philosophie prônée par les extrémistes.

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