De la braise sous les cendres

mardi 22 février 2011, par Marc André Blais

Les peuples du Moyen-Orient sont en marche ! Voilà les évènements inespérés qui auront constitué la toile de fond de cette édition du Forum Social Mondial de Dakar. D’ailleurs, comme par un heureux trucage du hasard, la démission publique du président Moubarak survint peu avant l’assemblée de clôture de l’événement. La même journée, une foule s’était réunie devant l’ambassade d’Égypte à Dakar pour manifester bruyamment. Après l’euphorie unanime suscitée par la décapitation spectaculaire de ces régimes autocratiques, reviennent les innombrables interrogations au sujet des développements à venir. Évidemment, les conférences organisées au Forum furent l’occasion de prendre connaissance des résistances qui s’organisent en Tunisie, jusqu’alors le seul exemple achevé de la première phase du mouvement. Loin de l’attention médiatique généralement portée à toutes les manifestations et représentants de l’opposition islamiste, voici un bref portrait des luttes progressistes en cours.

Pourquoi la démocratie peine à s’implanter dans les pays arabes ? À cette question, la professeur et avocate Leila Bensalem, lança avec provocation : « Parce que nous n’avons pas votre conception du parlementarisme, cette idée très sportive que la victoire est un jour chez toi et un jour chez moi. Nos politiciens ne sont pas des sportifs, mais des tueurs ! ». La pyramide du pouvoir, dit-elle, est constituée par une filiation clanique portée par un parti unique. En dessous du bureau central, principal organe du pouvoir, l’on trouve les ministres, partis d’opposition et organisations syndicales qui eux, ont prêté allégeance et fidélité. Seul devant cette pyramide, il y a le peuple nu. L’alternance ne peut survenir que par une opposition sans concession. Celle-ci fut parfaite.

Ceux qui ont cru cette irruption imprévisible ont eu tort : « Sous les cendres il y avait des braises ! ». Le soulèvement du bassin minier de Gafsa en 2008 occasionna une opposition féroce, tout comme les grèves des filatures de Mahallah Al-Koubra en Égypte. Ces évènements précurseurs ont illustré une réalité contradictoire des mouvements syndicaux. Comme l’on mentionné plusieurs militants, la seule centrale syndicale tunisienne, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT), est dirigée par un bureau central, un secrétaire général et des exécutifs grevés par des liens étroits avec le pouvoir. Cependant, le portrait d’un État corporatiste parfaitement intégré mérite d’être nuancé. Gafsa fut l’illustration parfaite d’une dialectique entre mouvement de base et direction, de la capacité des membres des fédérations à mener des actions politiques autonomes et en contradiction avec leurs instances supérieures. Dans ce cas précis, le secrétaire de l’UGTT de la région était à la fois député de Ben Ali et représentant d’une entreprise de Phosphate dans les mines de Gafsa. Durant les premiers jours de contestation, il ordonna la suspension des syndicalistes impliqués. Maintenant, les instances locales constituent de véritables lieux d’organisation et de résistance locale. Comme le souligne Fathi Chamkhi, cette combativité a gagné les instances depuis la chute de Ben Ali, elle fait maintenant pression sur les dirigeants. Ceux-ci ont d’ailleurs dû annuler la participation de trois délégués au Gouvernement d’union nationale suite à la contestation interne.

Une transition sans transition, un pouvoir déterritorialisé.

« C’est une autre Tunisie qu’il faut construire ! » lance Fathi Chamkhi. Pour cela, il faut être vigilant et s’abstraire des pressions économiques internationales, véritable alibi du pouvoir. Dévaluation de la côte de crédit par les agences de notations, fuites de capitaux, offres de prêts de la part de la communauté européenne, baisse de l’achalandage touristique et des activités économiques, le climat est au chantage et aux mises en garde. Les médias et officiels appellent au calme : « C’est nous ou le chaos ». Depuis l’effondrement du régime Ben Ali, le Gouvernement d’union national est sur la défensive. Il a été harcelé par les manifestants et opposants qui ont forcé le retrait de ses rangs des éléments compromis avec l’ancien parti. Déjà, des 14 ministres ciblés par la contestation, 11 ont dû quitter leur poste. « Le peuple a pratiquement pris le contrôle du pays par les comités de vigilances créés dans les quartiers, les comités de protection de la révolution […], on a demandé et obtenu la disparition du parti de Ben Ali, le Rassemblement Constitutionnel anti-Démocratique ! ». Autre victoire, les préfets nommés pour rétablir l’ordre dans les régions n’ont pu prendre leur fonction. Aucun n’avait un passé susceptible d’apaiser la grogne populaire.

Malgré le changement des élites, le mouvement de contestation reste suspendu au-dessus d’une situation en rapide évolution. Déjà, au lendemain de la tombée de Ben Ali eut lieu un véritable « débarquement ». Celui-ci ne fut pas l’arrivée effective de l’arsenal de « sécurité » offert par la Ministre française des affaires étrangères, Mme. Michèle Alliot-Marie, mais bien la nomination à la tête de la banque centrale tunisienne de Moustapha Nabli, ancien haut fonctionnaire de la Banque Mondiale et ministre des finances sous Ben Ali durant les années 90. Peu après son arrivée, il déclara que la Tunisie allait pouvoir assumer le paiement de sa dette dans les délais convenus. À titre de comparaison, un tel paiement équivaut à deux fois et demie le budget débloqué par le gouvernement pour répondre à l’urgence sociale, soit 1 120 millions de dinars (772 993 millions de dollars). Un appel fut également lancé à travers le monde pour inviter les diplômés Tunisiens à revenir. « On a placardé le CV de ces Chicago Boys partout pour rassurer la population », on cherche a donné à la crise politique une réponse technocratique ; substituer aux réformes institutionnelles et politiques la compétence d’une nouvelle élite éclairée.

« Petite pierre dans cet ordre capitaliste mondial ! »

Sans véritable direction politique, le mouvement de contestation a fait preuve d’une étonnante capacité d’auto-organisation. En l’absence d’un parti véritablement enraciné, avec un mouvement syndical sclérosé par des structures rigides et une répression omniprésente, cette révolution a été orchestrée par la multitude sous l’impulsion d’une spontanéité organisationnelle remarquable. Les tâches sont maintenant exceptionnelles et les rangs dispersés. Déjà, une opposition s’édifie pour assurer une direction politique et des militants emprisonnés et expatriés reviennent. Éric Toussain du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM) se rappelle sa première visite en Tunisie au début des années 90, alors qu’une rencontre prévue dans un local de l’UGTT leur fut refusée. Dans les librairies, les publications du CADTM et toute autre littérature subversive étaient interdites. Fathi Chamkhi se souvient pour sa part de la première réunion publique d’ATTAC en ces termes : « Nous étions 50 à l’intérieur et il y avait 60 policiers à l’extérieur. Évidemment, la soirée n’a pu se tenir ». Il est aujourd’hui l’un des fondateurs du Mouvement du 14 janvier, front politique regroupant une dizaine de factions différentes de la gauche radicale et réformiste tunisienne.

Déjà, une campagne pour l’annulation de la dette contractée par le dictateur est mise de l’avant pour répondre aux pressions des institutions financières internationales. « Nous ne paierons pas pour des dettes contractées de façon illégitime avec la bénédiction des pays occidentaux ! ». Le Mouvement du 14 janvier exige pour sa part : la démission du gouvernement d’union nationale et l’élection d’un gouvernement de transition ; l’établissement d’une constituante afin de transformer les actuelles structures politiques ; que les libertés individuelles, d’association et de parole soient garanties ; que l’ancienne famille régnante soit exproprié et ses avoirs récupérés par l’État ; que les complices de l’ancien régime soient jugés, etc. Certains partis du mouvement sont maintenant accrédités, d’autres désirent rester en dehors du jeu institutionnel.

À la question du danger islamiste, les réponses sont unanimes. Longtemps le statut des femmes et le libéralisme de la société tunisienne ont été un alibi pour justifier la complaisance des pays occidentaux à l’égard de la Tunisie. Leila Bensalem répond : « Nous avons été chanceuses, nous les femmes, que Ben Ali ait eu 5 filles ! », autrement dit, ce fut un heureux hasard dans l’imprévisibilité de l’arbitraire. D’autres rappellent la tradition libérale de la Tunisie, un héritage bien ancré dans l’histoire. Dans tous les cas, la réponse est unanime : « Nous ne voulons pas céder ces acquis ! ». Par ailleurs, la relation avec les mouvements islamistes appelle à la tolérance et la coopération. « Vous avez le Front National en France, nous avons nos propres fondamentalistes ! ». Déjà, le réalisme politique devant les échecs du fondamentalisme politique appelle à des positions modérées de la part de la majorité des mouvements islamistes. On souligne aussi que lorsqu’il est question de salaire, des conditions de vie et de pauvreté, les différences religieuses s’estompent. Ici à Dakar, les débats concernant les perspectives politiques au Moyen-Orient étaient le théâtre d’échanges enflammés entre militants du Moyen-Orient. Les conjonctures politiques changeantes ont été le sujet inépuisable d’hypothèses et d’analyse. Bien qu’admiratifs et envieux, les participants du Nord s’abstenaient à associer leur propre réalité politique au contexte profondément différent de la Tunisie. Pourtant, cet espoir d’une « propagation » du mouvement de protestation chez nous était palpable. Plus concrètement, c’est surtout vers l’Afrique subsaharienne que des Sénégalais, Maliens et Nigériens présents ont appelé de leur vœu un soulèvement. Symptomatique d’un profond malaise, le président du Sénégal a pris la parole à la télévision nationale pour dire que les soulèvements du Moyen-Orient étaient, selon lui, pas la bienvenue dans son pays. Tu nous étonnes !


Marc-André Blais a participé à la délégation Alternatives à Dakar

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