Dans les Andes, l’eau vaut son pesant d’or

jeudi 26 avril 2007, par Antoine Casgrain

Au moment même où l’industrie minière canadienne veut se doter d’un code d’éthique, un gigantesque projet de la compagnie Barrick Gold menace l’une des régions les plus fragiles de la Cordillère des Andes, à la frontière entre le Chili et l’Argentine. Voyage dans un monde où les glaciers valent de l’or.

SANTIAGO - À l’échelle mondiale, l’industrie canadienne des mines constitue un véritable titan. Environ la moitié des 200 plus grandes entreprises minières de la planète sont basées au Canada ! Comme pour la Grande-Bretagne au temps de la reine Victoria, le secteur minier canadien est devenu un vaste empire sur lequel le soleil ne se couche jamais. Mais ce joli conte de fées de la mondialisation possède une face moins reluisante. À l’étranger, les compagnies minières canadiennes n’ont pas toujours bonne réputation, loin de là.

Au fil des ans, on se souviendra du scandale ayant entouré les activités de la compagnie Talisman Energy, accusée de profiter de l’esclavage au Soudan. Ou des démêlés politico-juridiques d’Anvil Mining, une compagnie incorporée dans les Territoires du Nord-Ouest, qui fut soupçonnée de complicité dans le massacre de dizaines de civils en République démocratique du Congo. Sans oublier Ivanhoe Mines, qui fut dénoncée publiquement par le Congrès du travail du Canada (CTC) pour sa collaboration avec la dictature birmane.

Pour l’humanisme et les valeurs canadiennes, on pourra repasser.

Mais parmi les projets actuels des compagnies minières canadiennes à l’étranger, bien peu suscitent autant la controverse que la mine de Pascua Lama, à cheval sur la frontière entre le Chili et l’Argentine. Opérant à haute altitude, la future mine d’or de la compagnie Barrick Gold pourrait menacer plusieurs glaciers de la Cordillère des Andes, fragile source d’eau potable d’une région désertique. L’une des premières versions du projet envisageait même de déplacer un glacier, après l’avoir découpé en morceaux !

Pas étonnant que l’implantation éventuelle de la mine suscite de vives inquiétudes, en particulier dans la vallée de Huasco, qui serait directement touchée. En fait, les agriculteurs de la région, les Autochtones Diaguites et les groupes écologistes ont dressé un véritable réquisitoire contre le projet. Ils craignent tout à la fois les risques de contamination, la disparition des ressources d’eau, les effets des rejets toxiques sur la santé, les nuisances pour l’agriculture et la disparition plus ou moins forcée des hameaux situés près de l’enclave minière.

Il faut savoir que la vallée de l’Huasco constitue une oasis, située en plein cœur du désert de l’Atacama, la région la plus aride de la planète. Et il ne fait aucun doute que l’exploitation minière utiliserait d’importantes quantités d’eau, dans une région soumise régulièrement aux sécheresses. Selon les opposants, la réalisation du projet risque d’entraîner la disparition de trois petits glaciers, en plus d’affecter l’important glacier de Estrecho, principale source d’eau de la vallée. De plus, ils font valoir que l’Huasco constitue le dernier bassin versant du Nord chilien à être demeuré à l’abri des activités minières ou industrielles, ce qui a favorisé l’agriculture et le tourisme.

Un projet modèle ?

En résumé, le projet de Pascua Lama consiste à exploiter une vaste mine à ciel ouvert, à cheval sur la frontière entre le Chili et l’Argentine, à près de 5 000 mètres d’altitude. À partir d’un investissement initial de 1,5 milliard $US, Barrick Gold pense pouvoir en extraire 20 millions d’onces d’or et 685 millions d’onces d’argent sur une période de 20 ans. Précisons aussi que si une partie de la mine se trouve en territoire argentin, l’essentiel des opérations se déroulerait du côté chilien, dans la région de l’Atacama, à environ 650 km au nord de la capitale Santiago.

Sur son site Internet, la compagnie Barrick Gold multiplie les assurances concernant le respect de l’environnement et le caractère sécuritaire de son projet. Selon la compagnie, le périmètre de la mine n’inclut aucun glacier. De plus, Barrick Gold s’engage à respecter les conditions posées par la Commission nationale de l’environnement, l’équivalent chilien du ministère de l’Environnement. Le 15 février 2006, la Commission a approuvé le projet, en y joignant toutefois plus de 400 conditions. Dans son rapport, l’autorité environnementale chilienne empêche notamment la destruction ou le déplacement des glaciers.

La multinationale canadienne a aussi effectué plusieurs promesses visant à réduire les risques de contamination des cours d’eau. Elle s’engage à récolter toute l’eau mise en contact avec les opérations minières. Le précieux liquide serait ensuite recyclé et réutilisé. Les contrôles de qualité de l’eau font aussi partie des mesures promises. Des échantillons, prélevés dans les nappes phréatiques et dans les eaux de surface, permettront d’évaluer les concentrations en produits toxiques. On s’assurera ainsi que les affluents de la vallée et les cours d’eau en amont des villages respectent les normes nationales.

Des doutes subsistent

Mais il en faudrait davantage pour rassurer les opposants, qui doutent de la bonne foi de Barrick Gold. « Dans ses premières études d’impact environnemental, la compagnie ne mentionnait nulle part la question des glaciers, rappelle Lucio Cuenca Berger, de l’Observatoire latino-américain de conflits environnementaux (OLCA en espagnol). C’est seulement à la suite des observations et des critiques des citoyens que l’entreprise a proposé le déplacement des glaciers situés au-dessus du gisement. »

Si le nouveau plan de la mine évite désormais la zone des glaciers, l’entreprise a toujours la possibilité d’effectuer des travaux souterrains, disent en substance les opposants. Ces activités souterraines, combinées aux opérations de surface, pourraient affecter les glaciers sans même les toucher directement. Pour les habitants de la région, la question ne saurait être prise à la légère, puisqu’on ne pourra reconstituer les précieux amas de glace s’ils disparaissent. En l’espace de 25 ans, à cause du réchauffement climatique et des travaux exploratoires de la minière, les glaciers des environs ont déjà vu leur taille diminuer de près de 60 %...

M. Cuenca Berger, un ingénieur, s’inquiète également de la manière dont on disposera des résidus miniers. On sait que les déchets rocheux des mines dégagent plusieurs substances toxiques. Alors comment éviter que ces produits ne se propagent dans la nature, en contaminant les sols et les cours d’eau ? Le cas échéant, cette pollution perdurera bien après que la mine ait cessé ses activités, dans environ 20 ans. « Aucune mine n’est capable d’assurer à 100 % qu’il n’y aura pas de contamination », prévient pour sa part Lucio Cuenca Berger, le porte-parole de l’OLCA.

Malgré son approbation par la Commission nationale de l’environnement, l’opposition au projet Pascua Lama se poursuit. Même les promesses d’emplois et de retombées économiques ne parviennent pas à convaincre tout le monde de fermer les yeux sur les conséquences environnementales à long terme. Une manifestation locale a rassemblé un millier de personnes, en septembre. Quelques mois plus tard, en décembre, un blocage pacifique de la route menant aux installations de la compagnie a conduit à l’arrestation de 48 personnes.

Une réputation sulfureuse

Ce n’est pas la première fois que Barrick Gold se retrouve au cœur de la controverse. On peut même dire que la compagnie cultive un certain flou politique. En 1992, l’administration du président George Bush père avait modifié la législation minière des États-Unis, ce qui aurait permis à Barrick de sauver environ un milliard $US en impôts. Comme par hasard, en 1995, M. Bush entrait au conseil d’administration de l’entreprise à titre de « conseiller spécial ». Plus près de nous, la multinationale a été soupçonnée d’atteintes aux droits humains au Congo et en Tanzanie.

Mais quelques indices laissent croire que l’impunité des compagnies minières canadiennes à l’étranger pourrait tirer à sa fin. Un comité regroupant des représentants de l’industrie et de plusieurs ONG vient de recommander au gouvernement fédéral l’instauration d’un code d’éthique pour les compagnies minières canadiennes. Le respect des droits de l’homme et la protection de l’environnement y figureraient en bonne place. Le comité a aussi suggéré la nomination d’un ombudsman indépendant, chargé de recevoir les plaintes et de produire un rapport public.

Les compagnies fautives pourraient se voir retirer certains privilèges accordés par le gouvernement fédéral, notamment les subventions, l’appui des ambassades canadiennes et les déductions fiscales offertes aux entreprises étrangères payant de l’impôt à l’étranger. Les auteurs du rapport croient aussi que la crainte de voir leurs pratiques peu glorieuses dévoilées au grand jour pourrait inciter certaines compagnies à se comporter de manière plus convenable.

En attendant, les opposants au projet Pascua Lama ont dû se résoudre à porter leur cause sur la scène internationale. En janvier, les représentants de l’OLCA ainsi que plusieurs dirigeants autochtones ont effectué une visite au Canada. Ils ont même pu participer aux travaux du comité proposant l’instauration d’un code d’éthique. Aux yeux du porte-parole de OLCA, Lucio Cuenca Berger, l’idée du code semble prometteuse, mais à deux conditions. D’abord, ce code d’éthique doit être régi par l’État. Ensuite, il doit posséder un caractère contraignant.

À défaut de quoi, selon lui, le code finirait par devenir une autre collection de vœux pieux. Comme il l’affirme : « Tous les codes [d’éthique] faits de mesures volontaires ont jusqu’à présent démontré leur inefficacité. »


L’auteur est membre du conseil d’administration d’Alternatives

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