D’une réserve de vie à un dépotoir industriel

vendredi 30 mai 2003, par Olik VALERA

La compagnie minière canadienne Noranda s’apprête à troquer plus de deux milliards de dollards d’investissements en échange de la contamination et de la destruction de l’une des zones les mieux préservées de l’écosystème du Chili. L’environnementaliste chilien, Peter Hartmann, était récemment à Montréal pour partager ses inquiétudes à l’égard du projet Alumysa, qui selon lui est aussi peu avantageux sur le plan économique qu’écologique.

Noranda présente le mégaprojet d’Alumysa comme un investissement de plus de 2,7 milliards de dollars, le plus grand de l’histoire du Chili. Ce projet prévoit, entre autres, la construction d’une raffinerie d’aluminium, de trois centrales hydroélectriques, de cinq barrages et de kilomètres de routes et de lignes de transmission électriques. Le gérant d’Alumysa, le chilien Robert Biehl, annonce aussi la création de 8 300 emplois, dont 1 100 seront permanents. Le projet, qui devrait générer des revenus de 470 millions de dollards US, est concentré dans la Patagonie chilienne, à l’extrême-sud du pays, plus précisément dans la région d’Aysen.

Pourtant, malgré ces retombées économiques positives, le projet d’Alumysa a reçu une importante opposition non seulement de la part des écologistes et des politiciens locaux, mais aussi des habitants et des éleveurs de saumons de la région.

Une balance négative pour le Chili

« Des 1 100 emplois créés, il n’y en aurait que 10 % qui relèveraient de la main-d’œuvre locale. De plus, les 440 millions de tonnes d’aluminium seront produites à partir de matières premières importées », affirme Peter Hartmann, environnementaliste et directeur du Comité national pour la défense de la faune et de la flore (CODEFF), venu directement du Chili pour sensibiliser la population canadienne aux répercussions de ce projet.

Le Chili devra en effet importer la totalité des matières premières puisque le pays n’est pas un producteur d’oxyde d’alumium. « Ce qui motive Noranda à aller de l’avant avec le projet d’Alumysa au Chili, ce sont les grandes ressources en eau », confiait le député chilien Alejandro Navarro, venu aussi dénoncer le caractère antiécologique du projet d’Alumysa lors de cette tournée canadienne.

L’aluminium requiert d’énormes quantités d’eau transformée en énergie électrique. La construction des barrages hydroélectriques aurait pour effet de dévaster des milliers d’hectares de forêt vierge, sans compter l’impact nocif sur la flore et la faune de la région.

La raffinerie d’aluminium devrait produire 440 000 tonnes d’aluminium par année en lingots destinés au marché extérieur, ce qui engendrera plus de 600 000 tonnes de déchets, comprenant des émissions massives et continues de gaz toxiques qui contribuent à l’augmentation de l’effet de serre.

Ainsi, des 470 millions de dollars US de revenus annuels qui seraient engendrés par le projet, seulement 30 millions resteraient dans la région d’Aysen, en échange de la destruction d’écosystèmes uniques, du risque de pollution irréversible et du découragement ou de la destruction du potentiel économique des activités traditionnelles de la région.

Selon la CODEFF, le Chili sera transformé en un genre de couloir-dépotoir où les entreprises se débarrasseraient de leurs coûts environnementaux. « Une balance négative pour le Chili », s’exclame Peter Hartmann, dans la mesure où « Noranda importerait des matières premières afin que le produit final soit exporté, mais que les déchets engendrés lors de sa création restent au pays ».

Mondialiser la résistance

L’opposition contre le projet d’Alumysa au Chili s’est rapidement fait entendre. Outre les médias, les politiciens locaux, les représentants de la société civile chilienne et divers organismes environnementaux dont Greenpeace, l’écrivain chilien Luis Sepulveda est aussi venu manifester son opposition au projet Alumysa lors du Festival de cinéma de Venise par son documentaire Corazón Verde (Cœur vert).

Pour sa part, le gouvernement chilien, qui avait déjà conclu il y a quelques années que le projet Alumysa « serait un excellent négoce pour Noranda, mais que la participation de l’État serait inappropriée »(document sur le mégaprojet Alumysa, Fondation TERRAM), réagit aujourd’hui avec beaucoup de précaution. Le président Lagos a affirmé que désormais, « il faudrait être très prudent [vis-à-vis l’implantation d’Alumysa au Chili] » (La revista Qué Pasa ?, 6 septembre 2002). Rien pour rassurer les principaux promoteurs de ce projet qui traîne depuis 14 ans et qui devrait voir le jour en 2008.

Par ailleurs, ici, aux antipodes du Chili, l’appel contre le projet d’Alumysa bénéficie notamment de l’appui de Richard Desjardins, artiste engagé qui a épousé plusieurs causes environnementales. Il affirmait à La Presse, en mars, que « Noranda est une compagnie dont il faut se méfier sur le plan environnemental » et décrit du même coup la région d’Aysen comme « un petit coin de paradis ».


Olik Valera, journal Alternatives

Peter Hartmann a réalisé une tournée au Canada à l’invitation de l’organisation Mining Watch.

Photo : L’appel contre le projet d’Alumysa bénéficie notamment de l’appui de Richard Desjardins qui affirmait à La Presse, en mars, que « Noranda est une compagnie dont il faut se méfier sur le plan environnemental ». Il décrit du même coup la région d’Aysen comme « un petit coin de paradis ».

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