Cyberpolice en Tunisie à la veille du SMSI

mercredi 16 novembre 2005, par Taïeb MOALLA

Alors que du 16 au 18 novembre la Tunisie sera l’hôte du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), il n’aura fallu que 18 heures à la cyberpolice tunisienne pour interdire l’accès à www.yezzi.org, lancé le 3 octobre. Le principe du site est simple. Ceux qui veulent crier un yezzi, fock (« Assez, ça suffit », en dialecte tunisien) au président Ben Ali, n’ont qu’à faire parvenir leurs photos au webmestre qui se charge de les publier. Et ça fonctionne...

Au cours des prochains jours, tous les yeux seront tournés sur la Tunisie qui recevra la seconde phase du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), organisé par les Nations unies. « Nous voulions profiter de cette occasion pour dénoncer l’absence de liberté d’expression, la censure et la désinformation pratiquées par le régime de Ben Ali », précise Tunophile (un pseudonyme), l’un des initiateurs de la « manifestation virtuelle permanente » sur www.yezzi.org. « Nous ne dépassions pas le nombre de 50 manifestants au début.

Deux semaines après, nous sommes trois fois plus », s’enthousiasme le cyberdissident. Parmi ceux-ci, on compte le chef d’un parti politique non reconnu, le docteur Moncef Marzouki, et l’ex-ambassadeur tunisien Ahmed Ounaies.

Raidissement

Prenant à contre-pied toutes les analyses, tablant sur une certaine ouverture politique, le régime tunisien n’a fait que se raidir ces derniers mois. En mars, les manifestations dénonçant l’invitation faite au premier ministre israélien Ariel Sharon d’assister au SMSI ont été réprimées. Me Mohamed Abbou, un avocat opposant, croupit toujours en prison en raison d’un article publié dans Internet, dénonçant ladite invitation. La Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH) n’a pas pu tenir son congrès en septembre à la suite d’un arrêt prononcé par la cour. « Une décision politique dans un habillage judiciaire », proteste Mokhtar Trifi, président de l’association. Le congrès du Syndicat des journalistes tunisiens (SJT) a lui aussi été interdit. Jugé trop indépendant, le SJT est, selon une source gouvernementale anonyme citée par l’Agence France-Presse, une « organisation juridiquement inconnue ». Pourtant, le Code du travail tunisien ne soumet pas la création d’un syndicat à un accord préalable des autorités.

En parallèle, l’Association des magistrats tunisiens (AMT) est dans la ligne de mire depuis qu’elle a fait élire un bureau directeur indépendant, en décembre 2004. Dénonçant les agressions policières contre les avocats lors du procès de Me Abbou et exigeant des réformes pour garantir l’indépendance de la justice, l’association s’est attiré l’ire du pouvoir. L’AMT, qui regroupe 1 700 magistrats, a été expulsée de son local. Certains de ses membres - dont plusieurs femmes - ont été mutés hors de leur lieu de travail habituel. Dans un pays qui se targue d’être le pionnier des pays arabes dans le domaine des droits de la femme, ces « mutations sanctions » (dixit l’AMT) font taches.

Aussi, la questions des prisonniers d’opinion reste toujours d’actualité. Cinq cents d’entre eux croupissent en prison depuis une quinzaine d’années à la suite de procès jugés inéquitables par les associations internationales de défense des droits de la personne. Ces prisonniers font régulièrement des grèves de la faim. Un mouvement est en cours depuis la fin septembre, dont les membres espèrent ainsi obtenir leur élargissement. Le 18 octobre, sept leaders de l’opposition tunisienne (dont deux chefs de partis politiques) ont aussi entamé une « grève illimitée de la faim ». Ils réclament la liberté d’association, la liberté de presse et des médias ainsi que la libération des prisonniers politiques. Dans un appel à l’opinion publique, ils affirment que « la Tunisie connaît depuis des années une détérioration de sa situation politique, sociale et culturelle. L’état des libertés a atteint, ces derniers temps, un niveau de dégradation intolérable. »

Mobilisation de la communauté internationale
Lors des dernières réunions préparatoires au SMSI, organisées en septembre à Genève, le représentant canadien a lu une déclaration au nom de plusieurs intervenants, dont l’Union européenne et les États-Unis. Contrastant avec la langue de bois habituelle chez les diplomates, le texte demande au pouvoir tunisien de « [prendre] toutes les mesures pour éliminer toute source d’inquiétudes et [de s’assurer] que les dispositions prises pour le Sommet prennent en compte et garantissent la participation sans entraves des organisations non gouvernementales et de leurs membres ».

Si le SMSI doit aussi discuter de questions comme la réduction de la fracture numérique entre le Nord et le Sud ou la gouvernance de l’Internet, sa réussite dépendra en grande partie de l’ouverture que pourrait consentir le pouvoir tunisien. « Ce n’est que de cette façon que l’on pourra s’assurer qu’il s’agisse d’un sommet en Tunisie et non sur la Tunisie », conclut la déclaration.

Tout en se félicitant de la position canadienne, Meili Faille, députée bloquiste de Vaudreuil-Soulanges, estime qu’il reste beaucoup de travail à faire. Celle qui était en Tunisie du 9 au 13 septembre, pour une mission d’observation, affirme avoir été constamment suivie par les policiers. « Je me suis sentie agressée et j’ai pu constater toutes les atteintes que je lisais dans les rapports des organisations de défense des droits et libertés. Des discussions sous le sceau de l’anonymat avec un membre du parti au pouvoir et avec un policier me confirment qu’il y a beaucoup de mécontentement. En ouvrant différents fronts contre les étudiants, les avocats, les femmes démocrates, les journalistes, les magistrats, etc., le régime est en train de perdre le contrôle », commente madame Faille.

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