Cuba : la poursuite de la résilience

jeudi 27 novembre 2008, par Suzy Vézina

La Révolution cubaine célébrera son cinquantenaire au début janvier et il n’est pas exagéré d’affirmer que cet anniversaire relève presque du miracle.

Pendant près d’un demi-siècle, Cuba aura été la cible d’une invasion avortée, d’un blocus naval, de nombreuses attaques terroristes orchestrées par les États-Unis, ainsi que de deux embargos économiques majeurs, dont le dernier perdure encore aujourd’hui. Elle aura également eu à survivre à l’effondrement de l’URSS, son principal partenaire économique de l’époque.

C’est à la suite de cet événement que Cuba entreprit d’importantes réformes, avec des conséquences qui, encore aujourd’hui, teintent le paysage socioéconomique du pays. Avec la chute de l’Union soviétique, Cuba fait face à une crise économique majeure et à de graves pénuries. Le niveau de vie des Cubains chute dramatiquement et la nourriture, l’électricité, le gaz ou les médicaments viennent à manquer. L’économie, exclusivement entre les mains de l’État, est paralysée, ce qui favorise grandement l’émergence d’un marché noir encore actif aujourd’hui. Pour éviter de sombrer, Cuba doit se réinventer.

Au plan strictement économique, les mesures se déploient sur plusieurs axes : expansion du tourisme à grande échelle, investissements afin de stimuler la recherche et le développement de produits pharmaceutiques exportables, alliance et accords avec le Venezuela comprenant l’envoi de main-d’œuvre et d’équipements médicaux en échange de produits pétroliers à prix avantageux, ainsi que le développement et l’exportation de matières premières (nickel, rhum, tabac).

L’entreprise privée et le travail autonome sont autorisés dans certains domaines, tout comme les investissements étrangers et le dollar américain (remplacé en 2004 par un peso convertible d’égale valeur). En d’autres termes, Cuba passe d’une économie planifiée et centrée sur le sucre, à une économie mixte et à une production plus diversifiée, et ce, tout en ne délaissant pas ses acquis sociaux (système de santé et d’éducation gratuit). Ces efforts ont permis à Cuba de résister, mais cette réussite ne va pas sans la création de paradoxes et de déséquilibres toujours présents.

Une société duale ?

La coexistence de deux monnaies, un peso fort et un peso faible, s’accompagne insidieusement d’une division au sein de la population. Il y a, d’un côté, ceux qui sont confinés à une économie plus traditionnelle, payés par l’État et donc moins bien nantis et, de l’autre, ceux travaillant dans les secteurs les plus payants, tel le tourisme, ou qui reçoivent de l’argent provenant des familles vivant à l’extérieur. Cette nouvelle classe, plus riche, tend à embrasser de plus en plus les idées libérales en matière d’économie. Et parce que le gouvernement peine à combler les carences dans l’infrastructure publique – comme la pénurie de logements et l’inefficacité du transport en commun — et dans les biens de consommation, il devient particulièrement vulnérable aux critiques qui souhaitent ultimement que Cuba intègre le marché mondial. De plus, il ne faut pas oublier que les succès de l’industrie touristique et, dans une moindre mesure, ceux de la biotechnologie se sont accomplis aux dépens d’un investissement dans des secteurs tout aussi importants, en particulier l’agriculture. En le délaissant, le pays est devenu dépendant de l’extérieur pour se nourrir puisqu’il importe présentement 84 % de son alimentation. Avec la flambée des coûts des denrées alimentaires, le problème devient criant.

Cuba peut compter sur une population en santé, éduquée ainsi que sur une main-d’œuvre hautement qualifiée. Le hic, c’est que les professionnels sont tentés de quitter leur emploi pour une économie émergente aux salaires et aux conditions plus alléchantes que les leurs. Il importe aussi d‘encourager une production intérieure plus variée, notamment sur le plan agricole, et des exportations plus diversifiées. Et pour contrer l’émergence de solutions s’inspirant du néolibéralisme, le secteur public doit être plus attentif aux demandes des citoyens qui réclament plus de transparence et une plus grande participation à la gestion des entreprises d’État.

Raul Castro, qui a succédé officiellement à son frère en février dernier, n’est pas sourd aux demandes du peuple. Dans un discours à la séance d’installation de l’Assemblée nationale, il a reconnu la nécessité d’une réforme économique et d’une rationalisation de la bureaucratie en avouant le « besoin d’une structure plus compacte et fonctionnelle » afin de « concentrer des activités économiques décisives actuellement dispersées dans plusieurs organismes », ce qui rendrait « plus efficace le travail du gouvernement. » Mais il est intraitable sur un point : toute transition devra se faire dans un cadre socialiste et respecter les conditions et caractéristiques intrinsèques du pays. Les dirigeants cubains ont frais en mémoire les conséquences désastreuses de la « thérapie de choc » imposée à l’ex-URSS.

Il y a bien eu une ouverture de la part du régime avec la création de vastes consultations populaires, mais il ne faut pas se leurrer, la légère libéralisation économique permise par l’État ne s’est malheureusement pas doublée d’une égale ouverture politique : le régime est toujours autoritaire, avec un parti unique et une répression de la dissidence politique. Le spectre d’une éventuelle intervention américaine est entretenu par le régime pour verrouiller l’arène politique. L’avenir de Cuba est donc lié à l’attitude des États-Unis envers elle. Lors de la présidentielle américaine, Barack Obama a mentionné vouloir entreprendre des discussions avec le gouvernement cubain et lever les restrictions de voyage et d’envois de fonds. Serait-ce le prélude à un assouplissement de l’embargo ?

Ce ne sont pas des lendemains chantant qui attendent les Cubains, même si les affres de la récession des années 1990 sont loin. Cuba a fait montre d’une formidable résilience, il n’est donc pas impossible qu’elle réussisse à contourner les obstacles qui se dressent devant elle aujourd’hui.

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