Crise de l’eau au Pakistan : de la guerre au terrorisme à la catastrophe écologique

vendredi 27 mai 2005, par Feroz Mehdi

Au Pakistan, Asma Jehangir, l’une des défenseurs des droits humains les plus connus et respectés au monde, a récemment été arrêtée et molestée par les autorités gouvernementales. L’arrestation eut pourtant lieu au cours d’une manifestation pacifique d’une communauté de pêcheurs, qui devait être brutalement interrompue par la police qui en a aussi profité pour incarcérer le leader, Mohammad Ali Shas. Ainsi, pendant que le général président Parvez Musharaf continue d’obéir au gouvernement américain dans sa guerre contre le terrorisme, des communautés de pêcheurs vivent des moments difficiles : l’eau et ses produits se font de plus en plus rares dans le pays, mais rien n’est fait pour remédier un tant soit peu à la situation.

La crise de l’eau est un des plus grands défis du Pakistan, qui exige une action immédiate. Or, le gouvernement pakistanais n’a aucune politique de gestion de ses ressources en eau. Si des mesures ne sont pas prises dans un avenir rapproché, la province de Sindh, la plus affectée par la pénurie, risque un désastre écologique et la famine. La dégradation du delta de l’Indus, causée par l’installation de plusieurs barrages en amont, a plusieurs effets sur les populations, la terre et l’environnement de la région. La réduction du débit d’eau douce et des limons fertiles a affecté de façon importante aussi bien Karachi que les autres portions du delta. L’invasion marine a inondé plus de 1,2 million d’acres de terre ferme dans les districts de Thatta et de Badin, dans la province de Sindh, la plus populeuse du Pakistan derrière le Punjab. Les forêts de mangroves sont appauvries de façon constante, aggravant ainsi la vulnérabilité de cette région aux inondations causées par les tempêtes.

Les conséquences de la dégradation des ressources naturelles sont partout évidentes. Avec des millions d’acres de sol sous l’eau, les seuls signes de l’existence de communautés autrefois prospères sont des villes et des villages déracinés et détruits par les marées. Une telle dégradation des sols a forcé un grand nombre de personnes à migrer vers les zones urbaines que sont Thatta, Badin, Karachi et d’autres districts de la province de Sindh. Et ceux qui persistent à vivre dans des régions ainsi dégradées le font dans la plus grande pauvreté et la plus grande privation qui soit.

L’année dernière, le Pakistan Fisherfolk Forum (PFF) a organisé une visite du delta de l’Indus pour le bénéfice d’Alternatives. La délégation en a profité pour visiter Keti Bunder, autrefois capitale du district de Thatta, et une des villes les plus animées de la région, autrefois zone d’exportation. En raison du débit d’eau douce radicalement plus faible, la région semble désertée. Et l’envahissement de l’eau salée provoque une érosion progressive des terres fertiles. La source de revenus des communautés est en jeu ; bien des gens ont quitté et recherchent des moyens de subsistance. La population qui reste cherche à se relocaliser dans un endroit plus sécuritaire.

Selon un habitant resté dans la ville, « de très nombreuses cultures étaient auparavant cultivées ici, dont le riz rouge qui était alors lÆun des produits exportés les plus réputés de la région. Maintenant, les gens des environs sont affamés et se battent pour leur survie. » « Nous n’avions jamais imaginé qu’il pourrait y avoir ici l’eau salée de l’océan puisque avant l’eau de l’Indus coulait à flots vers la mer. Le niveau de l’océan était à des centaines de kilomètres d’ici », affirmait de son côté Khameeso Malah, résident de Ketti Bunder, lors de la visite.

Épuisement des stocks

Comme si cela ne suffisait pas, les agriculteurs recyclés en pêcheurs sont maintenant menacés par l’épuisement du stock de poissons, causé par les chalutiers industriels et le refus du gouvernement et de l’armée de reconnaître leur droit de pêcher.

Le mouvement créé par le PFF défend les droits des pêcheurs et travaille à la sensibilisation de la communauté en générale. Sous la direction du PFF, la population de Sindh a participé à des actions non violentes demandant au gouvernement d’abolir le « système de contrats » des droits de pêche qui privilégient les riches propriétaires et contractants. Ils demandent que ce système soit remplacé par un système de permis qui seraient accordés à tous les pêcheurs vivant à proximité de lacs d’eau douce et sur les rives de l’Indus. Le président du PFF a d’ailleurs récemment affirmé que « les pêcheurs travaillent jour et nuit pour attraper des poissons, mais les recettes [étant] empochées par les contractants [...] le système de contrat devrait être complètement aboli et les pêcheurs devraient avoir le droit de pêcher dans tous les cours d’eau douce de la province ».

Le PFF détient des appuis importants au sein de la communauté de pêcheurs de Sindh, auprès des organisation non gouvernementales (ONG) et des politiciens de plusieurs partis politiques. Il a une grande capacité de mobilisation. L’année dernière, il a livré plusieurs batailles pour obtenir l’éviction des Rangers (l’armée qui patrouille la frontière indienne) qui avaient pris de force le contrôle du commerce de la pêche dans tous les lacs intérieurs et les zones bordant le district de Badin, dans la province de Sindh. Les protestations qui se sont faites entendre tout au long de l’année ont culminé en un grand rassemblement de 20 000 personnes à Karachi, en novembre dernier. Le gouvernement a alors ordonné aux Rangers d’abandonner le commerce de la pêche dans ces lacs.

À la mi-mai, le PFF a organisé une marche pacifique dans le but de protester contre le système actuel de contrats imposé à la pêche d’eau douce dans la province. La protestation a coïncidé avec les journées pendant lesquelles le ministère des Pêches de la province de Sindh vendait aux enchères les droits de pêche. C’est visiblement une entreprise très lucrative que les contractants et les riches propriétaires ne souhaitent pas perdre. Selon le quotidien pakistanais The News, « les pêcheries d’eau douce se partagent des prises totales de 185 000 tonnes par rapport au total des prises du pays qui se chiffrent à 485 000 tonnes. Et la part des pêcheries d’eau douce de Sindh représente 70 % du total des prises en eaux douces. »

Arrestations

Les enjeux sont évidemment élevés. D’un côté, de riches entreprises qui refusent de laisser tomber leur commerce lucratif et, de l’autre, les pauvres communautés de pêcheurs qui luttent contre la nature et les lois pour assurer leur survie. Le résultat de cette lutte continue n’a surpris personne. Plusieurs membres du PFF, y compris son président, M. Mohammed Ali Shah, ont été arrêtés le 15 mai. Un communiqué de presse a été immédiatement publié par le PFF dans le but d’obtenir l’appui international : « La police de Sindh a arrêté le président Mohammed Ali Shah, président du Pakistan Fisherfolk Forum et quatre de ses collègues, alors qu’il était à la tête d’une manifestation de pêcheurs protestant contre la vente aux enchères des eaux de pêche de Sindh à des contractants intermédiaires influencés politiquement par les bureaux du ministère des Pêches de Sindh, à Hyderabad. »

La protestation a attiré plus de 2 500 personnes au cours de la journée devant le ministère des Pêches, malgré la chaleur accablante qui sévit à cette période de l’année. Le communiqué poursuit : « L’arrestation de Mohammed Ali Shah est une gifle au visage du gouvernement si éclairé et modéré de ce pays. L’arrestation a créé davantage de vigueur au sein d’un PFF déjà très animé alors que l’organisme annonçait la mise sur pied d’une campagne musclée pour protester contre l’arrestation de ses dirigeants et le système de contrats de pêche à Sindh, en organisant des manifestations protestataires mardi devant les clubs de presse de tous les sièges de districts de la province de Sindh, y compris le Karachi Press Club. »

À propos de Feroz Mehdi

Secrétaire général, Alternatives International *

Feroz Mehdi est membre fondateur d’Alternatives et travaille depuis plusieurs années aux projets lliés à la région de l’Asie du sud. Il a aussi travaillé aux niveau des programmes d’éducation au Québec et au Canada, organisant notamment des conférences et contribuant à la publication de bulletins d’actualité et de documents d’analyses et d’information.

Depuis 2007, Feroz est Secrétaire général de la fédération Alternatives International dont le secrétariat est basé à Montréal. Alternatives International compte 9 membres représentant le Canada, la France, le Brésil, Israël, la Palestine, l’Afrique du sud, le Niger, l’Inde et le Maroc.

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