Crimes sans châtiment en Amérique latine

(Deuxième partie)

vendredi 2 mars 2007, par Jean-Pierre Bastien

En Amérique du Sud, le chemin vers la réparation des crimes commis par les dictatures se révèle long et tortueux. Chacun à leur façon, l’Uruguay et l’Argentine doivent composer avec des lois garantissant l’impunité aux anciens tortionnaires. Avec des fortunes diverses.

Le 26 décembre dernier, le président uruguayen Tabaré Vázquez a mis fin aux recherches de corps de détenus disparus sous la dictature qui a sévit dans le pays de 1973 à 1985. « Nous concluons une étape pour laisser libre cours à la réconciliation de la société uruguayenne », avait-il alors déclaré. Le gouvernement assure toutefois qu’il continuera à recevoir toute information utile et qu’il appuiera les investigations qui pourraient en découler.

Au moins 180 Uruguayens ont été assassinés pour s’être opposés à un régime totalitaire qui avait institutionnalisé la torture durant onze années de plomb. Les groupes de défense des droits humains évaluent qu’un cinquième de la population de ce petit pays de 3 millions d’habitants aurait eu affaire aux forces de l’ordre à cette époque.

Après trente années d’impunité, l’ex-président Juan María Bordaberry, qui a instauré le régime de facto en 1973, a été arrêté le 16 novembre dernier. On l’accuse d’avoir été impliqué, en 1976, dans le meurtre de quatre opposants politiques qui avaient fui le régime de Montevideo pour passer en Argentine. De plus, malgré une loi qui empêche les poursuites pour des crimes commis lors de la dictature, huit anciens membres des forces de sécurité sont présentement devant les tribunaux pour répondre de leurs actes.

« Il faut comprendre que le retour à la démocratie a été négocié, sans coup de feu ou perte de vies humaines, et avec l’amnistie de tous les prisonniers politiques, explique Ariel Sotelo, un ingénieur agronome uruguayen de 57 ans. Naturellement, cela a été rendu possible en acceptant de ne pas juger les militaires coupables d’abus et en promulguant la Loi de caducité de la prétention punitive de l’État », qui constitue une fin de non-recevoir pour les crimes politiques ayant été commis par des militaires avant le retour à la démocratie, le 1er mars 1985.

L’accommodement, entériné par la majorité de la population lors d’un référendum, en 1989, paraissait tracer la voie vers la pacification. La brèche totalitaire semblait en voie d’être colmatée, malgré de nombreux grincements de dents. « Pour les familles de disparus, la justice était une priorité. Mais pour que la démocratie puisse s’instaurer et que les militaires ne reviennent plus jamais, il fallait faire des compromis », selon Carmen Rico, uruguayenne et professeure au Département des communications de l’UQAM.

Dix-huit ans plus tard, la Loi de caducité constitue aujourd’hui la cible principale des groupes de défense des droits humains. La présidente du chapitre uruguayen d’Amnesie internationale, Marisa Ruiz, soutient même « qu’une véritable démocratie doit passer par l’annulation de cette loi, pour que la démocratie se solidifie et s’approfondisse ».

D’un côté, les militaires se montrent réfractaires à collaborer avec les autorités civiles lors des enquêtes pour retrouver les corps des personnes disparues. De l’autre, « la société, à long terme, se fatigue de traîner des conflits qui n’aboutissent pas, remarque Ariel Sotelo. Il doit y avoir des enquêtes, des procédures judiciaires. Ensuite, après que tout a été mis au clair, il faut instaurer un pacte de paix définitif parce qu’à un moment donné, le pays doit tourner la page ».

L’Argentine condamne, absout et condamne à nouveau

Depuis son élection en 2003, le gouvernement de centre-gauche de Néstor Kirchner a tout mis en œuvre pour que les criminels de la dictature argentine (1976-1983) répondent de leurs actes. Un procès emblématique, celui de l’ex-policier Miguel Etchecolatz, s’est d’ailleurs conclu, en septembre dernier, avec la condamnation à la prison à perpétuité du prévenu, accusé de torture, meurtre et enlèvement pendant la dictature. Cette condamnation est l’une des premières à intervenir depuis que l’ex-président Carlos Menem a absout les tortionnaires, au début des années 1990.

Bien que la dictature argentine ait été de courte durée, elle a laissé un souvenir vif dans l’imaginaire collectif. La vague de répression qu’a déclenchée le général Jorge Rafael Videla en renversant le gouvernement d’Isabel Perón, en 1976, a foudroyé le pays. Aujourd’hui, les organismes de défense des droits humains dressent un bilan de 30 000 morts et disparus.

L’Argentine a fait figure de précurseur pour avoir jugé et condamné les criminels de la dictature immédiatement après le retour à la démocratie, en 1983. Mais la pression militaire a eu raison de la volonté du gouvernement de Raúl Alfonsín quelques années plus tard. Bientôt, le président élu a choisi de mettre un terme aux procès en adoptant la Loi du point final, en 1986, et la Loi du devoir d’obéissance, en 1987. Le président suivant, Carlos Menem, ira encore plus loin, en amnistiant les tortionnaires déjà condamnés. Malgré des manifestations monstres, il poursuivra sa vaine tentative de réconciliation nationale.

La directrice du programme Mémoire et lutte contre l’impunité du Centre d’études légales et sociales d’Argentine (CELS), l’avocate Carolina Varsky, croit que « la volonté de justice a toujours existé, mais qu’elle a souvent été sapée par les obstacles ». En fait, c’est grâce à des jugements non officiels, les « procès de vérité », que le sujet est maintenu dans l’air du temps pendant les années 90. Malgré l’impossibilité d’en tirer quelque condamnation que ce soit, il est permis de croire que cela a servi à recueillir des informations sur de nombreux cas d’enlèvements et de meurtres.

Entre-temps, l’arrivée au pouvoir de Néstor Kirchner a changé la donne. Mieux, elle a levé les derniers écueils qui se dressaient devant l’exercice de la justice. Les lois d’amnistie promulguées par Raul Alfonsín ont d’abord été abolies, en 2005. Puis la Cour suprême a annulé les grâces présidentielles de Carlos Menem en septembre 2006. Plus de 250 militaires se retrouvent actuellement en prison ou en arrêt domiciliaire dans l’attente de leur procès.
Tout cela ne peut que réjouir les Mères de la place de mai, qui se rencontrent chaque jeudi depuis 1977, en face du palais présidentiel, pour réclamer leurs enfants disparus.

« C’est le seul et unique gouvernement constitutionnel qui a travaillé à faire condamner les militaires, soutient une mère de la place de mai, Evel Petrini, qui les a étiquetés comme assassins et qui a annulé les lois du pardon. [Néstor Kirchner] a été le seul président qui s’est véritablement occupé des droits humains. » Les organismes de défense des droits humains poursuivent leur lutte pour la justice même si deux personnes ayant témoigné contre les tortionnaires ont été récemment enlevées. Luis Gerez est ainsi réapparu 48 heures après sa disparition en décembre dernier. Il dit avoir été torturé. Et on est sans nouvelles de Jorge Julio López depuis cinq mois. Ce dernier fut un témoin-clé dans la condamnation de l’ex-directeur de police Miguel Etchecolatz.

Selon le gouverneur de la province de Buenos Aires, Felipe Solá, il s’agit des premiers cas de personnes disparues et torturées depuis « les années de terrorisme d’État ».
Évidemment, la Justice ne réparera pas tout. « Les responsables de la dictature sont aujourd’hui jugés pour des délits concrets, comme la torture et les assassinats. Mais cela ne fut qu’un outil dans l’atteinte de leur objectif, avance l’étudiant en sociologie à l’Université de Buenos Aires, Pablo Villarreal. L’objectif n’était pas d’éliminer des gens, mais plutôt d’installer de nouvelles politiques économiques et sociales, d’appliquer un nouveau modèle de pays. Le but consistait non seulement à éradiquer le socialisme, mais aussi à éliminer les alternatives plus égalitaires qui surgissaient au début des années 1970. En bout de ligne, il s’agissait d’implanter le modèle économique qui tient encore debout aujourd’hui. Et cela demeure toujours impuni. »

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