Conflit israélo-palestinien et antisémitisme : des nuances s’imposent

vendredi 26 mars 2004, par Amnistie internationale, section canadienne francophone

Le conflit israélo-palestinien et l’antisémitisme sont deux sujets qui soulèvent bien des passions partout dans le monde. Montréal ne fait pas exception à ce phénomène, comme l’indiquent les propos tenus par le ministre israélien de la Diaspora, Nathan Sharansky , dans le cadre de la conférence portant sur les dimensions mondiales de l’antisémitisme contemporain, et la réaction du groupe Alternatives qui s’est senti attaqué par ces propos.

Dans le but de promouvoir une meilleure compréhension mutuelle entre les partisans de différents points de vue concernant ces questions, la section canadienne francophone d’Amnistie internationale tient à apporter certaines nuances.

Dans un premier temps, nous trouvons essentiel de distinguer clairement les critiques de l’État d’Israël et de ses forces armées en raison des atteintes aux droits humains dont ils sont responsables de l’antisémitisme. Loin de constituer de l’antisémitisme, ces critiques n’ont d’autre but que de dénoncer les violations des droits humains d’où qu’elles viennent et d’en prévenir la répétition. Nos multiples prises de position concernant les restrictions des mouvements des Palestiniens occasionnées, entre autres, par l’érection du mur/barrière à l’intérieur de la Cisjordanie (MDE 15/001/2003) et la nécessité pour la Cour internationale de justice de se saisir de cette question (MDE/016/2004) sont des exemples clairs. Nous nous opposons aussi aux démolitions des maisons et à la destruction des terrains ainsi qu’à toute attaque de l’armée israélienne contre des civils. Dans le contexte des événements de cette semaine, nous trouvons important de mentionner que nous dénonçons également les exécutions extrajudiciaires dont la plus récente qui a visé le cheikh Yassine et a également tué sept autres Palestiniens et blessé plusieurs autres. De telles attaques ne feront qu’augmenter la spirale de la violence qui perdure dans la région (MDE 15/029/2004).

Ces prises de position claires, n’ont pas toujours été bien reçues de la part des autorités israéliennes et des organisations de la diaspora juive vivant au Canada francophone, qui ont souvent prétendu qu’Amnistie internationale avait un parti-pris en leur défaveur.

En même temps, nous constatons que l’antisémitisme est loin d’être un phénomène du passé. Déjà en 2002, Amnistie condamnait dans des termes très forts la vague des attaques racistes et antisémites en Europe (AI Index : EUR 03/001/2002). Plusieurs auteurs reconnaissent aussi que le conflit israélo-palestinien nourrit cette recrudescence, surtout depuis le début de la deuxième Intifada en septembre 2000 (Klug, The Myth of the New Anti-Semitism The Nation, 15 janvier 2004). Encore une fois, nous tenons à préciser qu’il ne faut pas confondre les politiques et les actions d’un pays et l’appartenance à un groupe ethnique ou religieux quelconque. Il ne faut donc pas transférer la colère ressentie envers des politiques du gouvernement israélien et des actions de ses forces armées envers des individus en raison de leur appartenance ethnique ou religieuse.

Bien que nous croyons fermement que des prises de position claires contre les atteintes aux droits humains perpétrées par le gouvernement et l’armée israéliens ne constituent nullement de l’antisémitisme, nous comprenons que la communauté juive n’accepte pas ce qu’elle perçoit comme un « double standard » dans certaines prises de position des groupes progressistes qui appuient la lutte du peuple palestinien. Par exemple, l’assimilation d’Ariel Sharon et du parti qu’il dirige aux nazis, les accusations de génocide et la comparaison avec l’ancien régime d’apartheid d’Afrique du Sud nous semblent outrancières et ne servent, en dernière analyse qu’à diaboliser l’État d’Israël. De même, nous croyons qu’il est légitime de se demander pourquoi « la fin de l’occupation israélienne de la Palestine » fait partie des revendications mises de l’avant par des organismes faisant partie du Collectif Échec à la guerre dans le cadre de la manifestation du 20 mars, mais que la fin de l’occupation de la Tchétchénie et du Tibet n’en font pas partie. Pourtant ces deux autres conflits, pour ne nommer que ceux-là, sont responsables de biens des atteintes aux droits humains dénoncées à maintes reprises par Amnistie internationale qui travaille pour amener sur la place publique ce qu’elle appelle « les conflits oubliés ».

Alors, comment sortir de l’impasse pour atteindre une meilleure compréhension mutuelle entre les partisans des deux parties au conflit ? Ne faudrait-il pas tout d’abord, de part et d’autre, une bonne dose d’autocritique ?

Les groupes juifs proches d’Israël doivent accepter qu’il est légitime de critiquer les atteintes aux droits humains perpétrées par ce dernier sans accuser ceux et celles mettant de l’avant de tels critiques d’être antisémites. Insinuer que des organisations comme Alternatives soient antisémites, c’est faire fi du travail qu’elles mènent sur le terrain en vue de construire la paix dans le respect mutuel.

En même temps, les groupes qui appuient la lutte du peuple palestinien pour vivre en paix dans un véritable état viable doivent dénoncer sans équivoque les attentats suicides et toute autre attaque perpétrée par les groupes armés palestiniens contre des civils. Ils doivent reconnaître aussi que certains termes employés pour décrire les actions d’Israël (ex. : nettoyage ethnique) peuvent être considérés comme excessifs et n’avoir pour effet que de jeter de l’huile sur le feu.

Nous croyons qu’un tel examen de conscience de part et d’autre pourrait contribuer à instaurer le climat nécessaire pour permettre un véritable débat visant à identifier les solutions possibles au conflit israélo-palestinien.


Norman King, Joyce Sahyouni
Coordonnateurs, Israël/Territoires occupés
Amnistie internationale, section canadienne francophone

Michel Frenette
directeur général
Amnistie internationale, section canadienne francophone

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