Comment les hypers favorisent l’inflation

mardi 15 mars 2005, par Christian JACQUIAU

Les hypers contre la vie chère, nous répète-t-on depuis trente ans. Résultat : entre 1998 et 2004, les prix ont davantage augmenté dans les grandes surfaces que dans le commerce de détail.

Prix bas, foire aux affaires, moins cher que moins cher...

Plus les communicants de la grande distribution s’échinent à nous faire croire que notre pouvoir d’achat augmente, plus les prix flambent à la caisse des hypers et des supermarchés. L’indice des prix dans la grande distribution, que vient de publier l’Insee, révèle une véritable flambée sur la période 1998-2004. Tous les produits sont touchés : viandes (+ 15,4 %), boissons (+ 7,5 %), autres produits alimentaires (+12,6%), entretien, hygiène et beauté (+ 17,7 %). Et ce ne sont là que des moyennes ! Comble d’ironie, les prix progressent plus vite dans la grande distribution (+13,7 %) que dans les autres commerces (+10,4%). Et ce n’est pas fini...

Quelques fins limiers de Que choisir se sont lancés discrètement dans une vaste opération vérité : 55 000 prix ont été relevés dans quelque 1200 points de vente. Les chiffres commencent à remonter des régions. Michel Ebran, le responsable du service enquêtes, reconnaît que " les prix ont continué de flamber gaillardement, malgré tout le bruit médiatique de ces derniers mois" ! De combien ont-ils augmenté ? Il faudra encore attendre quelques jours pour le savoir. Mais le sentiment des consommateurs pourrait bien être confirmé par les statistiques. Et la baisse de 1,57 % annoncée triomphalement par Nicolas Sarkozy se traduire par une hausse de 1 ou 2 %. Peut-être plus... Le divorce entre les consommateurs et la grande distribution remonte à la publication par Que choisir, début 2003, d’une enquête expliquant comment le passage à l’euro s’est accompagné d’une valse des étiquettes [1]. En moyenne, + 8,2 % sur deux ans ! Avec des pics de + 26,2 % pour les saucisses Herta, + 20,3 % pour les croquettes Friskies ou encore + 28,5 % pour l’huile Fruit d’or ! " La grande distribution raconte des salades, écrivait en septembre dernier Alain Bazot, président de l’UFC- Que choisir. Le mythe des prix bas dans la grande distribution en prend de nouveau un coup. L’idée que les fruits et légumes en grandes surfaces sont moins chers que sur les marchés traditionnels fait partie de celles qui, jusqu’à présent, étaient parmi les mieux ancrées dans les esprits. " Les résultats de l’enquête sont sans appel : " Les grandes surfaces ne sont pas vraiment moins chères pour les produits frais. " Pis encore, " pour les fruits et légumes, les marchés couverts ou de plein air sont souvent plus avantageux".

Cette polémique opposant Que choisir aux grandes enseignes a eu un effet inattendu : révéler " les drôles de pratiques qui régissent les relations entre producteurs et distributeurs " , les fameuses marges arrière. Un système qui oblige les fournisseurs non seulement à consentir des prix très bas, mais aussi à verser un droit d’entrée, à offrir des marchandises gratuites, à payer pour les têtes de gondoles, les prospectus, des prestations qu’ils ne reçoivent pas. Bref, payer, payer, payer... ou fermer leurs usines.

Les marges arrière, un système vraiment pervers
Chaque année, pour des motifs divers, les centrales d’achats réclament ainsi à leurs fournisseurs de 1 à 2 % de remise supplémentaire. Parfois beaucoup plus. Constituées essentiellement de prestations fictives ou survalorisées, les marges arrière ont augmenté de 83 % de 1998 à 2004, selon l’Institut de liaison et d’étude des industries de consommation (Ilec) ! Désormais, marges avant et arrière confondues, la part du distributeur (55,2 %) dans le prix d’un produit est supérieure à celle du fournisseur (44,8 %). Et c’est pire encore pour les PME dont la taxation peut aller jusqu’à 70% ! Suprême perversion du système, la hausse des marges arrière conduit les fournisseurs à augmenter leurs propres prix pour être à même d’acquitter le péage imposé par la grande distribution. Quant aux consommateurs, ils n’ont qu’à payer l’addition ! Censée mettre fin aux pratiques déloyales de la grande distribution, la loi Galland, votée en 1996, s’était fixé pour objectif d’empêcher les déréférencements abusifs et d’interdire les prix démesurément bas et la revente à perte. Bête noire des distributeurs, qui l’ont pourtant habilement utilisée pour engranger des profits pharaoniques, elle les empêche en fait de manipuler les prix en fonction de leurs promotions du moment. Voilà pourquoi Michel-Edouard Leclerc est parti en campagne contre cette loi. Et pourquoi Nicolas Sarkozy, alors ministre des Finances, lui a emboîté le pas.

Une mission d’information fut alors confiée à Guy Canivet, premier président de la Cour de cassation. Objectif : " trouver les moyens de baisser les prix pour relancer la consommation " . Dans une approche qui fera date, le très haut magistrat a préconisé au ministre de l’Economie de légaliser les pratiques abusives et déloyales des distributeurs ! Ce qui fit dire à Christian Jacob, le très chiraquien ministre du Commerce, que l’on organisait le " blanchiment des marges arrière " . En clair, si Bercy retenait les suggestions de Guy Canivet, dont Michel-Edouard Leclerc est devenu un supporter inconditionnel, les distributeurs pourraient puiser à discrétion dans leurs marges arrière pour se livrer à une guerre des prix sur des articles judicieusement choisis. Exemple : les hypers font des promotions sur les jouets à Noël, financées par les remises obtenues sur les camemberts. Quitte, une fois les derniers magasins de jouets étranglés par cette " saine concurrence " , à augmenter les prix. Ce processus, qui a déjà abouti à la fermeture de milliers de disquaires de quartier, pourrait donc se généraliser à d’autres secteurs.

Une idée : subventionner le petit commerce

Pour éviter la fronde des petits commerçants, le rapporteur suggère de subventionner ce qu’il reste de commerçants indépendants. Le Fisac, créé pour aider les communes à préserver un tissu d’entreprises de proximité, se verrait ainsi doté de 30 millions d’euros supplémentaires, pour permettre notamment " la réalisation d’une campagne de publicité en faveur du commerce de proximité" . Cela revient à faire payer, parle contribuable, la publicité destinée au consommateur pour l’inciter à acheter dans des commerces de proximité dont on a préalablement organisé la non-compétitivité !
Le cas n’est pas unique. Le consommateur contribuable payait déjà trois fois pour ses fruits et légumes :

- une première fois au distributeur. Et au prix fort (2,50 ¤ pour 1 kg de tomates payé 0,50 ¤ au producteur !) ;

- une deuxième fois à son percepteur, pour compenser le préjudice subi par l’agriculteur et lui assurer le revenu que lui refusent les centrales d’achats ;

- une troisième fois via les transferts sociaux, qui, déjà, ne parviennent plus à compenser les dégâts occasionnés par ce système ubuesque. Voilà comment, grâce au laxisme des pouvoirs publics, six centrales d’achats de distributeurs verrouillent le système et se partagent une véritable rente de situation.


L’auteur a écrit le livre Les coulisses de la grande distribution.

Publié dans Grain de sable, le bulletin d’ATTAC France.

* première publication : Marianne n°400 Semaine du 18 décembre 2004 au 24 décembre 2004

Notes :

[1] voir : " Grandes surfaces : prix... la main dans le sac " - enquête réalisée par Michel EBRAN, avec Aline LADEFROUX et les associations locales de l’Union Fédérale des Consommateurs pour le mensuel Que Choisir n° 422 de janvier 2005

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