Algérie

Comment El Hirak algérien renouvelle l’action et la pensée politique

vendredi 23 août 2019, par Rahamim Benhaim

Le Hirak algérien, la révolution soudanaise, les immenses manifestations de Honk Kong, nous racontent, chacun et chacune à leur manière, au delà de leurs contextualisations distinctes et de leurs particularités, le même air totalement nouveau, chargé d’espérance radicale, et par leur simultanéité nous font apparaître, un autre rapport au pouvoir et au politique. Ils semblent avoir tiré les leçons des moments de l’occupation des places (Occupy street, etc ) et des printemps arabes. Nous abordons ici, uniquement el Hirak algérien.

A différents échelles et degrés, on relève cinq marqueurs significatifs. Il s’agit de la rupture avec la confrontation violente, de mise de l’avant de positions qui rassemblent le peuple tout entier, d’une approche graduelle et méthodique, d’une absence volontaire de direction politique visible, d’une capacité politique à faire face dans la durée à des pouvoirs de plus en plus isolés.

Ces pouvoirs sont en cours d’épuiser, à différents degrés, leurs armes de soumission et de rituels de l’arrogance, ainsi que celles du clivage par la cooptation et de la corruption des élites, comme armes de guerre, pour dresser les parties du peuple l’une contre l’autre.

Le patient labeur des pouvoirs pour fragmenter les sociétés en un éparpillement d’intérêts distincts, pour en neutraliser toute potentialité d’unité, ce labeur s’écroule, en dépit des injonctions des intellectuels de service Ces derniers se recyclent pour venir en aide aux autorités de transition, faisant appel « au sens de responsabilités et à l’appel au compromis »

La négation générale de toute solidarité au sein des nations, affichée avec cynisme par l’épidémie, est assumée par l’ultra libéralisme. Il a rendu évident que le pouvoir, devenu oligarchique a abandonné en chemin ses obligations vis à vis des gens, issues des liens d’allégeance sociale qui l’avaient, en partie, fabriqué. Les spectacles quotidiens de l’opulence et de l’outrance d’une minorité suffisante, rendent d’autant plus visible, des sociétés défaites de leurs solidarités traditionnelles, démultipliant les violences sociétales et domestiques.

Le recours au religieux au niveau individuel et sociétal, tout comme la représentation politique, apparaissent au fil du temps, comme un songe creux et une parodie des discours des cliques et des clans. Et aux populismes qui en sont issues, voici son contraire, la force du peuple tout entier.

Le surgissement du peuple tout entier est alors rendu possible. Les clans et les cliques, nés du pillage des ressources du pays, assurés de leur impunité, et qui ont fini par se croire éternels, soudain produisent, la fusion du peuple tout entier.

La conscience politique en marche en cours d’élaboration et de consolidation, s’effectue en grandeur nature, sous le regard de toutes et de tous, et transmet à chacune et à chacun, la force insoupçonnée du surgissement du peuple tout entier.

Le peuple tout entier, par son assurance, autorise le temps long, par l’étalement de la durée de l’action, transforme chacune des manifestations en une force de joie collective. La régularité assure la continuité de la prise de conscience politique du peuple tout entier, en permet la pédagogie et la maitrise de son expression politique. Le temps long de la révolte conduit à s’assurer de l’unité du peuple tout entier, à chaque épisode recommencée Elle fournit aussi le temps aux pouvoirs reconstitués de retrouver les moyens perdus pour subvertir le mouvement, tenter de le diviser, et de le noyauter Pour el Hirak, le temps est un atout de puissance qui épuise les alternatives proposées par le pouvoir, alors que pour ce dernier, le temps long finira par vider de sa vitalité el Hirak

L’adoption du pacifisme est un long processus Il est la résultante de l’expérience historique, douloureuse et infructueuse, pour le peuple de la violence meurtrière. Son adoption est spontanée et ne résulte pas de débats Il fait la démonstration immédiate d’écarter tout danger de confrontation violente. Le pacifisme est difficile à considérer pour les esprits construits sur l’idée fondamentale que la violence est la matrice de gestation de profonds changements sociaux. Certes, le temps historique est nécessaire pour que s’effectuent les essais non concluants de la violence des luttes et des mouvements armés. Durant ce même temps, l’expérience est fournie aux pouvoirs que s’ils restent maitres du terrain, ils sont rendus vulnérables par l’assurance de leur pérennité.

Le pacifisme, selon les circonstances historiques, démontre son efficacité Dans les faits, il arrache des mains des pouvoirs l’arme de la violence, neutralise sa force qui est le sentiment de la peur sans lendemain Le pacifisme autorise à tout le monde, toutes générations confondues à partager ensemble la rue, à permettre surtout, le temps long qui fournit l’intensité des débats internes et systématiques au sein des gens, chaque manifestation devient une leçon de choses politique. Et la peur a changé de camp.

L’autre camp est tétanisé, démuni, aucune lecture opérante, aucune instance de représentation, de contrôle et de répression n’est mobilisable avec l’efficacité attendue. Seule la force armée est politiquement présente, sans être activée. Elle y démontre publiquement son désarroi et son insuffisance politique, les instances de l’Etat sont récusées. Un étrange face à face se déroule, publiquement, sans intermédiation. Les demandes et les réponses sont publiques et tournent apparemment au dialogue de sourds, jusqu’au prochain recul du pouvoir. Il ne sait pas à qui parler, el Hirak refuse de nommer des « représentants » ou des « porte paroles »

El Hirak protège ainsi sa direction politique

La force d’el Hirak algérien est de dresser activement, pacifiquement et dans l’unité, la société contre l’Etat La société clame qu’elle récuse toutes les institutions de l’Etat, jusqu’au Préfet, et ce, au nom de « l’unité du peuple et de l’armée »

La continuité, l’impunité et la toute puissance des dominations ont fini par faire admettre l’idée fondamentale que l’Etat « fabrique » la société. L’intelligence qu’il aurait accumulée par sa prégnance à la société, lui aurait dicté ce qui est bon et mauvais, pour l’individu et la société. L’assurance qu’il a de ses compétences, de la réglementation armée, pourvoyeur d’emplois, légitime et rend naturelle sa toute puissance, et ce, dans les pays du sud plus qu’ailleurs
Et de remettre en cause, la répartition des rôles, la société veut ainsi remettre à plat les fonctions dévolues à l’Etat.

Les nouvelles générations sont à l’œuvre en Algérie, à Istanbul, au Soudan, à Hong Kong. Puisque tout rassemblement était interdit, c’est dans les stades algériens que la jeunesse des quartiers y a établi ses lieux d’apprentissage collectif de la conscience politique, et de son expression poétique.

Ils ont été les initiateurs des mobilisations ultérieures et c’est dans les stades qu’ils y ont appris l’humour, la poésie, la politique et les tactiques d’évitement avec les forces de police. La victoire algérienne à la CAN, au Caire, est magique Elle a été l‘apothéose symbolique où l’équipe portée par la force populaire d’el Hirak, se confond avec la joie et la force du peuple tout entier.

Voilà six mois que nous sommes rendus joyeux et jubilons des victoires d’el Hirak. Il nous console, en partie, des décennies de défaites des mouvements nationalistes, révolutionnaires, islamistes du monde arabe. Depuis des décennies, dans plusieurs pays arabes, la défaite était annoncée par l’absence d’humilité et de modestie, indispensables à l’écoute des gens, de la part des avant garde auto proclamées, conduisant ainsi à leur division, au détournement des mouvements par leur jeu mortifère, ouvrant ainsi la voie à la corruption des mouvements par les wahhabites

Alors pour el Hirak, se posent spontanément les questions, telles que, comment font ils pour tenir ? Comment ont-ils réalisé l’unité du peuple tout entier ? Il semble que son aura et sa permanence sont la résultante, d’une part, du fait qu’aucune avant garde auto proclamée ne s’est arrogée la direction d’el Hirak, et que d’autre part, el Hirak protège sa direction politique.

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