Chronique de la crise irakienne

vendredi 17 mars 2006, par Pierre BEAUDET

Tout le monde constate que l’Irak est dans une situation critique, dont les symptômes ne sont pas seulement l’aggravation de la situation de la sécurité, mais l’incapacité des diverses factions de constituer un gouvernement.

Convoqué à l’ouverture du Parlement irakien, les partis politiques sont dans l’impasse. Les trois partis religieux chi’ites (Conseil suprême, Dawa, l’armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr) s’entêtent à monopoliser le pouvoir, principalement les appareils de sécurité. Leur assurance pour ne pas dire leur arrogance relève de plusieurs facteurs, dont l’équilibre fragile qui prévaut entre elles. Chez les Chi’ites, il y a parfois le sentiment que, en tant que groupe majoritaire, le pouvoir leur revient. Ils se sentent aussi visés par l’insurrection. Ils sont enfin sous l’influence de l’Iran qui cherche à les instrumentaliser et à les contrôler. Ce n’est pas rien quand on sait que plusieurs milliers de miliciens dont ceux de l’Armée du Mahdi (de Moqtada al-Sadr) sont effectivement des « salariés » des appareils de sécurité iraniens.

L’insurrection

Les insurgés armés sont plus aguerris et plus audacieux. Ils semblent mieux coordonnés. Leur discours est relativement simple, « il faut mettre dehors les occupants ». Ils ne s’enfargent pas trop dans des débats complexes (l’« État islamique »), ils évitent la polémique. Bref, ils marquent des points. Cependant, il y a des aspects faibles. Ils sont militairement confinés dans l’aire sunnite. Ils ne parviennent pas, malgré des tentatives, à se lier à des secteurs chi’ites radicaux (al-Sadr). Ils sont également divisés entre eux. Les jihadistes « locaux » ou composés de nationalistes sunnites ou liés aux anciens appareils de Saddam veulent se réinsérer, par la force si nécessaire, dans l’architecture du pouvoir. Les jihadistes internationaux, pour leur part, se servent de l’Irak pour embraser l’Irak et la région dans une guerre sans fin. De plus en plus, on observe que des confrontations armées « inter-jihadistes » éclatent. Entre-temps, l’insurrection peut accentuer la crise. Elle ne peut pas gagner militairement, mais sur le terrain politique, elle est capable de tenir tête aux Etats-Unis.

Les Kurdes

Par calcul stratégique, les Kurdes ont remis leur projet d’indépendance qu’ils savent irréaliste. Ils ont leurs forces armées bien à eux et ce sont les mieux organisées du pays après celles de l’armée américaine. Ils construisent leur État dans l’État sur une base tribaliste et autoritaire, mais sans les excès qu’on connaît ailleurs dans le pays. L’économie roule, en partie à cause d’un influx de fonds de la diaspora, en partie parce que la contrebande qui existait sous Saddam continue de plus belle. Entre-temps, les deux grandes factions, le PDK de Barzani et l’UPK de Talabani, se sont efficacement divisés le pouvoir. Ils sont opposés à tout retour en arrière sur la décentralisation et le fédéralisme qu’ils interprètent, en pratique, comme une autonomie quasi totale, y compris sur le plan militaire. Ils savent cependant que la constitution actuelle qui les avantage pourrait être contestée efficacement et que cela pourrait se retourner contre eux. Talabani notamment pourrait être susceptible de compromis avec la majorité chi’ite et sunnite mais pour le moment, rien n’impose aux Kurdes quelque concession que ce soit.

L’opposition laïque

Celle-ci est très fragmentée et pour cela, impuissante. Elle a perdu des plumes lors des dernières élections, principalement à cause de la polarisation du vote autour des factions communautaires. La faction « libérale » a un certain enracinement dans les classes moyennes urbaines, mais celles-ci sont terriblement affaiblies par la crise actuelle. Elle est susceptible d’être accusée de « collaboration » avec l’occupation, surtout le groupe d’Allawi. Des nationalistes « post-bathistes » peuvent être inclus dans ce camp, mais ils sont également désarçonnés par ce qui se passe. Reste le Parti communiste, historiquement puissant, relativement auréolé de sa résistance à Saddam, ancré sur certains secteurs populaires (ouvriers, étudiants). Les tentatives du PCI pour se rebrancher sur la société sont menacées, notamment par al-Sadr qui veut « monopoliser » l’espace populaire. L’opposition séculaire reste donc hétérogène et sans leader charismatique. Il n’est pas dit que cette situation ne puisse changer, cependant.

La société civile

À l’échelle locale, même dans micro-quartiers, voire les rues, des initiatives populaires sont mises en place. La plupart sont très locales, dépendantes de personnes, mais qui expérimentent de nouvelles formes de sociabilité. D’autres mouvements sont plus affirmatifs, les syndicats et les associations étudiantes notamment. Ils réclament une culture de droit, la fin de l’arbitraire des milices et aussi et surtout, la fin de l’occupation, tout en se démarquant des jihadistes et des radicaux comme Moqtada el-Sadr qui veut contrôler la représentation des « déshérités ». Presque tous ces mouvements et ces initiatives sont menées au jour le jour, sans cadres expérimentés, à part les quelques survivants des périodes antérieures qui sont surtout organisés sous l’égide du PCI. Dans ce chaos cependant, quelque chose est en train d’émerger, surtout si on compare la situation avec ce qui existait avant.

Le désarroi des Etats-Unis

Washington avait pensé faire un bon coup en détruisant l’État irakien lors de la chute de Saddam, mais aujourd’hui, les forces centrifuges déclenchées par cette disparition menacent le pays d’implosion. Paul Bremmer, à qui Bush avait confié la tâche de « réinventer » l’Irak, vient de faire un bilan dévastateur de l’action américaine (« My year in Iraq »). Aujourd’hui, le mal est fait et les Etats-Unis sont confrontés à une terrible réalité : personne ne les appuie à part les Kurdes. Même si les Jihadistes sunnites les combattent durement, ce sont les Chi’ites proches de l’Iran qui réclament avec insistance leur départ. Entre-temps, Washington cherche à gagner du temps en soufflant le chaud et le froid, à la recherche d’une éphémère « exit strategy ». Ils font pression sur les Chi’ites pour qu’ils fassent une place à leurs anciens adversaires et pour qu’ils s’éloignent de l’Iran. Ils courtisent les Sunnites y compris ceux qui orchestrent l’insurrection, mais ceux-ci sont peu enclins de négocier car ils savent Bush dans l’eau chaude. Ils voudraient se « débarrasser » du poids militaire, mais l’essentiel des « forces irakiennes » qu’ils ont eux-mêmes formé leur échappe. La « coalition des volontaires » devient la « coalition des disloqués », car personne ne désire vraiment se retrouver dans le bourbier. Reste la stratégie évoquée par Rumsfeld d’effectuer un repli des forces américaines dans des zones ultra-protégées et la continuation de la guerre à partir des airs et de la haute technologie, mais même leurs amis israéliens leur disent que ce n’est pas possible, qu’il faut contrôler le terrain par des actions de proximité. De tout bord tout côté, c’est l’impasse, d’autant plus que l’« option » d’une fuite en avant en élargissant la guerre contre l’Iran ou la Syrie est discartée par les généraux américains qui disent que les forces actuelles sont déjà sur-utilisées (overstreched).

Tout peut arriver

Dans un sens, l’impasse actuelle ne peut continuer, mais elle peut aussi continuer. Il n’y a pas de sortie politiquement acceptable, du fait que les Etats-Unis ne peuvent pas admettre leur défaite, car cela détruirait le château de carte de Bush. Personne, même en Europe, n’ose suggérer une stratégie alternative, qui impliquerait de négocier le retrait des forces américaines et d’entamer des pourparlers avec une partie de l’insurrection. Entre-temps, la guerre de « moyenne intensité » peut durer longtemps, au détriment du peuple irakien, principalement.

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