Chronique d’une crise alimentaire annoncée

jeudi 1er mai 2008, par Guy Debailleul

Les prix des denrées de base comme le riz, le blé ou le maïs ont fortement augmenté depuis un an. Ils ont même doublé ou triplé dans certains pays en développement. Pour les centaines de millions de personnes qui consacrent de 60 % à 80 % de leur revenu à la nourriture, il s’agit d’une tragédie… malheureusement prévisible.

Un véritable vent de panique a soufflé dans les grandes organisations internationales à propos de la crise alimentaire. Comme si les émeutes qui avaient éclaté en Haïti, au Cameroun, en Égypte et ailleurs étaient l’expression d’un danger nouveau. Comme si les 850 millions de personnes souffrant déjà de malnutrition relevaient d’une autre réalité alors que les multiples efforts engagés par la communauté internationale n’ont pas réussi à en réduire sensiblement le nombre en dépit des engagements souscrits dans les objectifs pour le Millénaire. Mais les véritables motifs de cette inquiétude allaient être exprimés dans un éditorial récent du journal The Economist intitulé « Le tsunami silencieux » : « Parce que les marchés alimentaires sont en désarroi, les conflits sociaux augmentent ; et parce que le commerce et l’ouverture des marchés pourraient être ébranlés, la crise alimentaire de 2008 pourrait constituer un défi à la mondialisation. »

Ainsi, pour les défenseurs du libre-échange à tout prix, le problème n’est pas tant que des centaines de millions de gens obligés de vivre avec moins d’un dollar par jour et incapables de composer avec cette augmentation brutale du prix du riz, du blé, du maïs et du soja se voient obligés de réduire encore un peu plus leur consommation alimentaire. Pour eux, le problème est plutôt que ces prix élevés donnent de mauvaises idées aux gouvernements confrontés à ces turbulences alimentaires : par exemple, instaurer des contraintes à l’exportation de leurs produits agricoles afin de limiter les hausses sur les marchés intérieurs. Et la liste est déjà longue des pays qui ont adopté de telles restrictions à leurs exportations : Cambodge, Indonésie, Kazakhstan, Russie, Argentine, Ukraine, Thaïlande… « Ces pays choisissent d’affamer leurs voisins », a déclaré David King, le secrétaire général de la Fédération internationale des producteurs agricoles. Étrange jugement que celui qui cherche à faire porter le blâme par des pays accusés de vouloir privilégier leur marché intérieur et qui ne mentionne pas la responsabilité des pays du Nord qui ont encouragé par des subventions généreuses le détournement massif de grandes quantités de céréales vers des usages énergétiques.

L’échec du marché

Pendant près de deux décennies, beaucoup d’efforts ont été déployés pour convaincre les pays en développement que la libéralisation des marchés des produits agricoles constituait le meilleur instrument pour assurer à la fois les conditions de développement de leur agriculture et les conditions d’accès de leur population à une alimentation abondante à prix abordable. Ce que beaucoup de ces pays sont en train de réaliser, c’est que l’état du marché international est loin de créer ces conditions. De nombreux économistes l’avaient indiqué depuis longtemps : dans un marché international livré à lui-même, les fluctuations des prix internationaux des matières premières sont portées à être de grande ampleur, relativement imprévisibles et d’origines multiples.

Par ailleurs, même partiellement libéralisé, ce marché international reste le théâtre de rapports de forces qui jouent le plus souvent en faveur des pays du Nord : notamment parce que ceux-ci conservent des politiques de subvention qui permettent soit d’inonder les marchés internationaux en cas de surproduction, soit au contraire de sevrer brutalement ces mêmes marchés au nom du développement des biocarburants.

Crise annoncée

Et pourtant, cette crise était-elle si imprévisible ? Les données sur la croissance démographique et sur l’amélioration du niveau de vie accompagnées d’un changement du mode de consommation alimentaire en faveur d’une plus grande consommation de viande dans des pays émergents comme la Chine ou l’Inde ne sont pas à proprement parler des scoops.
Les inquiétudes d’organismes tels que l’OCDE (qui regroupe les pays développés) sur l’impact que les politiques de l’Union européenne, des États-Unis et du Canada en matière de biocarburants ne manqueraient pas d’avoir sur les marchés des céréales ont déjà fait les grands titres il y a plusieurs mois. Les inquiétudes de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture concernant le niveau exceptionnellement bas des réserves de céréales ne sont pas non plus nouvelles. La hausse du prix de l’énergie et ses répercussions sur les coûts de production dans l’agriculture et la transformation agroalimentaire ou dans le prix des engrais se sont amorcées également il y a plus d’un an. Certes la crise financière a ajouté son grain de sel en détournant vers les matières premières agricoles des comportements spéculatifs auparavant occupés dans la manipulation des produits financiers. Mais les principaux ingrédients de cette crise étaient déjà rassemblés il y a plus d’un an.

Plus fondamentalement, derrière les mécanismes qui ont contribué à construire cette crise alimentaire on retrouve la marginalisation des agricultures vivrières que la libéralisation des marchés des produits agricoles a largement contribué à accentuer. En concentrant les efforts sur les secteurs de production tournés vers l’exportation, les pays du Sud ont négligé cette agriculture dont on commence à réaliser aujourd’hui le rôle qu’elle devrait jouer dans l’équilibre alimentaire. On se rend compte à quel point ces stratégies ont rendu ces pays vulnérables parce que trop dépendants des marchés internationaux pour leur alimentation de base.

L’enseignement majeur de ce début de crise alimentaire est que l’agriculture et l’alimentation sont décidément des domaines beaucoup trop spécifiques et beaucoup trop stratégiques pour que leur développement soit confié aux seuls mécanismes du marché. La reconstruction des agricultures vivrières des pays en développement est un élément essentiel pour améliorer leur sécurité alimentaire et pour assurer une protection efficace contre les aléas des marchés internationaux. Cette reconstruction nécessitera des moyens gigantesques tant le retard accumulé est important.


L’auteur est titulaire de la chaire en développement international de l’Université Laval et président de Plan Nagua.

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