Chili : un festival de démagogie

mardi 5 novembre 2019, par Manuel Cabieses Donoso

La peur face à la force du peuple fait trembler les élites dirigeantes. Elles craignent un peuple qui en a assez des abus, de la ségrégation, de l’humiliation et de l’inégalité. L’indignation accumulée au fil des ans est descendue dans la rue et ne montre aucun signe de retour au point de résignation qui était devenue son refuge.

Il s’agit d’une insurrection populaire spontanée, pacifique, sans direction ni programme, mais qui a rejoint de vastes secteurs sociaux. Jamais, nous les Chiliens, n’avons été autanti unis qu’en ces derniers jours, tous derrière la volonté de répudiation du système qui a interrompu le développement de la démocratie et de la justice sociale que le pays avait connu avant 1973. C’est un profond malaise qui ne s’explique pas que par des motivations économiques. Bien que le détonateur ait été les lycéens et les étudiants s’insurgeant [1] contre l’augmentation des tarifs des billets du métro de Santiago de Chile, la rébellion du peuple s’est répandue à partir du vendredi 18 octobre, comme une tache d’huile à une vitesse étonnante.

Dans cette rébellion sociale historique, la question du tarif du métro n’est plus d’actualité. Le gouvernement a révoqué la hausse du prix des transports le samedi 19 octobre par une loi que la Chambre des députés — ce qui est inhabituel la fin de semaine et dans de tels délais — a ensuite approuvée le dimanche, suivi du Sénat le lendemain. Rarement autant de diligence parlementaire n’a été vue.

Mais entre-temps, le chaudron social est en ébullition puisque les revendications de la population sont beaucoup plus larges. Elles ne touchent pas seulement les travailleurs et les retraités. Le mardi 22 octobre, Sebastián Piñera, le président de la République a rencontré les chefs des partis afin de recueillir des suggestions pour apaiser le mouvement de protestation.

Le soir même, il fait l’annonce d’un « agenda social », véritable « árbol de Pascua » (N.D.L.R : une expression que l’on traduirait au Québec par « liste d’épicerie »), telle une promesse de campagne électorale - digne du marketing - avec des offres pour plaire à tous. Plusieurs de ces propositions impliquent des comités de travail et des lois que le gouvernement Piñera, qui veut éteindre les feux de la protestation, a promis de mettre en oeuvre de toute urgence. Pour démontrer un esprit républicain renouvelé, il est aussi proposé de réduire les rémunérations des parlementaires et des hauts fonctionnaires, de réduire la taille du Parlement et de restreindre le nombre de réélections.

La démagogie de la « classe politique », et ses réponses à la crise de caractère redistributif et cosmétique, a trouvé des émules dans le secteur des grandes entreprises, alors que c’est leur rapacité qui a poussé le peuple au désespoir. Andrónico Luksic, homme d’affaires le plus riche du Chili (dont la fortune est estimée par le magazine Forbes à 15 milliards de dollars USD), a annoncé qu’à partir du 1er janvier 2020, aucun travailleur de ses entreprises ne gagnera moins de 500 000 pesos par mois (environ 1000 dollars canadiens). Or un travailleur sur quatre au Chili gagne le salaire minimum de 301 000 pesos mensuels (600 dollars canadiens) pour des horaires de travail qui dépassent les 45 heures légales par semaine. La réputée Fondation Sol affirme que 70 % de la population gagne moins de 550 000 pesos par mois (1100 dollars canadiens). Cela explique le surendettement des familles chiliennes. Soixante-dix pour cent du revenu de chaque ménage est consacré au remboursement de dettes. Le consumérisme — principal carburant de l’économie de marché et narcotique de la conscience des travailleurs — a fait des Chiliens des esclaves des cartes de crédit pour leur subsistance. Luksic, numéro un des riches, invite aussi les autres milliardaires à imiter son généreux altruisme. Cependant, aucun glouton de cette fête capitaliste qui dure depuis 36 ans n’a voulu emboîter le pas, pas même Sebastián Piñera (dont la fortune est estimée à 2,8 milliards de dollars USD).

Au milieu de ce véritable festival de la démagogie, quelques voix sensibles s’élèvent pour tenter de resituer la crise dans sa réalité, dont celle de l’évêque de Concepción, Fernando Chomalí. « Au Chili, ce sont environ 650 000 jeunes, âgés de 18 à 29 ans, qui ne sont ni aux études ni en emploi. On compte des taux élevés de maladies mentales et de suicides parmi eux. De plus, des milliers de personnes âgées sont seules et abandonnées, personne ne se soucie d’elles, les taux de suicide sont en croissance... Violence et solitude au Chili sont une pandémie. »

La réalité inhumaine du Chili exige un profond changement culturel, social et économique qui ne peut être entrepris que sur de nouvelles bases de coexistence qui éliminent la ségrégation sociale. Nous avons besoin d’une démocratie participative et solidaire dans laquelle la destitution des mauvais fonctionnaires relèverait du peuple.

Pour surmonter le conflit social, on ne peut rien espérer des miettes qui n’atteignent pas la structure institutionnelle qui a produit la crise. Le Chili a besoin d’une nouvelle Constitution politique. D’abord il faudra un plébiscite qui approuve la convocation d’une Assemblée constituante, puis l’élection des représentants qui élaboreront le texte constitutionnel qui sera finalement soumis à un verdict populaire. Le Chili ne peut s’engager sur la voie de la justice sociale accablé par le poids d’une Constitution qui étouffe toute possibilité de souveraineté populaire. Le temps est venu d’apporter de réels changements. C’est ce que les gens exigent dans la rue.

Traduction : Myriam Cloutier (JdA)


Notes :

[1] Les lycéens et étudiants ont alors choisi d’« evadir » (frauder), ne payant pas les titres de transports, sautant par dessus les tourniquets, ouvrant les passages, occupant les stations de métro, etc. ce qui a été l’élément déclencheur du soulèvement.

Crédit photo : @su_hidalgo

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