Chili : Maintenant, c’est l’heure de la transition

vendredi 30 octobre 2020, par Atilio Borón

Ce dimanche, le Chili a été confronté à un défi historique et inédit : son peuple a été consulté pour la première fois de son histoire pour savoir s’il souhaitait ou non une nouvelle Constitution et, si la réponse affirmative était majoritaire, quel type d’organe devra se charger de rédiger la nouvelle Carta Magna. Il y avait deux alternatives : soit une « Convention constitutionnelle » composée de 155 personnes exclusivement élues à cette fin et qui, une fois le processus achevé, devrait être dissoute, soit une « Convention mixte » composée de 172 membres, dont 50 % seraient des parlementaires et les 50 % restants seraient des citoyens également élus à cette seule fin.
Cette consultation n’a pas été une concession de la caste politique post-Pinochet mais le corollaire d’un long processus de luttes populaires qui a atteint son apogée à partir du 18 octobre 2019. Ces luttes ont détruit l’image factice du « modèle chilien », ce paradigme prétendument vertueux de transition démocratique et de réussite économique, médiatisé sans scrupules et sans relâche par les intérêts dominants et impérialistes. Les protestations ont déchiré en un clin d’œil l’épaisse toile des mensonges officiels, exposant un pays qui présente l’un des taux d’inégalité économique les plus élevés au monde, avec les ménages les plus endettés d’Amérique latine et des Caraïbes, avec un système de sécurité sociale qui a escroqué pendant plus de quarante ans les retraités et les pensionnés, et un pays dans lequel des études démontrent que les femmes nées dans les communes populaires du Grand Santiago ont une espérance de vie de 18 ans inférieure à celles qui ont la chance d’être nées à Providencia, Vitacura ou Las Condes. « Le Chili se situe au centre de l’injustice » (« Chile limita al centro de la injusticia »), chantait Violeta Parra au milieu des années 1960, à une époque où il n’avait pas encore atteint les extrêmes inimaginables qu’il atteindra sous Pinochet et sous ses dirigeants subséquents.

La résistance et la lutte n’ont jamais cessé, une inertie cumulée a finalement fait sauter la soupape avec le mouvement social d’octobre [N.D.L.R. : 2019]. Surgissant des couches les plus profondes du pays, une vérité a émergé — que le dictateur et les protagonistes de la « transition démocratique » (ayant échoué) — ont tenté de cacher. Personne n’a été plus éloquent que la femme du président Sebastián Piñera pour décrire ce qui se passait dans le pays lorsque, stressée, elle a avoué à un ami que « nous sommes absolument dépassés, c’est comme une invasion étrangère, extraterrestre ». Sa réaction est compréhensible : ces visages tendus, las de tant d’oppression et d’injustice, ces corps qui s’opposaient héroïquement aux tirs criminels des forces de sécurité étaient invisibilisés depuis près d’un demi-siècle et étaient « étrangers » à la culture dominante, une population menaçante qui venait perturber l’existence confortable des propriétaires du pays et de ses richesses. Et, après les résultats du plébiscite, il semble que les « envahisseurs » ne veulent pas retourner dans le passé. Ils veulent construire un nouvel ordre constitutionnel qui leur rendra les droits qui ont été violés par le biais d’escroqueries et de manœuvres de la propagande politique administrées de façon perverse par des médias agissant comme des tueurs à gages, principalement El Mercurio.

Le résultat du plébiscite est catégorique et sans appel. Après un démarrage très difficile, la société chilienne reprend sa transition vers la démocratie. La nouvelle Constitution devra démanteler le réseau complexe et délicat de privilèges et d’enclaves autoritaires établis depuis un demi-siècle, et pour ce faire, il sera indispensable que les masses maintiennent leur présence dans les rues et sur les places. Leur démobilisation ou leur repli dans l’inaction, comme celle qui a précédé les événements d’octobre [N.D.L.R. : 2019], serait fatal. L’élaboration d’une nouvelle Constitution, un délicat travail d’orfèvre, ne sera que la première étape de la longue marche qui commence à ramener le Chili à la démocratie, brutalement ébranlée par le coup d’État de 1973 et seulement reconstruit en apparence au cours des longues trente années d’anciens et de nouveaux gouvernements de droite. Bravo Chili, toute l’Amérique latine t’embrasse avec joie et espoir !

Article d’abord paru sur le site de Pagina12

Traduction  : Journal des Alternatives

Photo : Convergencia Medios (Facebook)

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