Journal des Alternatives

Chelsea Manning et la nouvelle Inquisition

Chris Hedges, 2 avril 2019

Article d’abord paru sur le site de Truthdig. Traduit par Le Grand Soir.

Le gouvernement américain, déterminé à extrader et à juger Julian Assange pour espionnage, doit trouver un moyen de séparer ce qu’Assange et WikiLeaks ont fait en publiant des documents classifiés qui leur ont été communiqués par Chelsea Manning de ce que le New York Times et le Washington Post ont fait en publiant le même document. Aucune loi fédérale n’interdit à la presse de publier des secrets d’État. Cependant, les voler est un crime. C’est l’enjeu de la longue persécution de Manning, qui a été renvoyée en prison le 8 mars pour avoir refusé de témoigner devant un grand jury.

Si Manning, un ancien soldat de l’armée de terre, admet qu’elle a reçu des instructions de WikiLeaks et Assange sur la façon d’obtenir et de transmettre le matériel divulgué, qui a révélé des crimes de guerre américains en Afghanistan et en Irak, l’éditeur pourrait être jugé pour vol de documents classifiés. Les poursuites contre les dénonciateurs du gouvernement ont été accélérées sous le gouvernement Obama, qui, en vertu de la loi sur l’espionnage, a accusé huit personnes de fuites dans les médias - Thomas Drake, Shamai Leibowitz, Stephen Kim, Manning, Donald Sachtleben, Jeffrey Sterling, John Kiriakou et Edward Snowden. Lorsque Donald Trump est arrivé au pouvoir, le lien vital entre les journalistes d’enquête et les sources au sein du gouvernement a été rompu.

Manning, qui a travaillé comme analyste du renseignement de l’armée en Irak en 2009, a fourni à WikiLeaks plus de 500 000 documents copiés à partir d’archives militaires et gouvernementales, y compris les images vidéo du « Meurtre collatéral » d’un hélicoptère militaire qui a abattu un groupe de civils non armés, dont deux journalistes de Reuters. Elle a été arrêtée en 2010 et reconnue coupable en 2013.

La campagne visant à criminaliser les lanceurs d’alerte a eu pour effet de limiter la révélation de mensonges, de fraudes et de crimes du gouvernement à ceux qui ont les compétences ou l’accès, nécessaires pour pirater ou obtenir autrement des documents électroniques gouvernementaux, tels que Manning et Edward Snowden. C’est pourquoi les pirates informatiques, et ceux qui publient leurs documents comme Assange et WikiLeaks, sont persécutés sans relâche. L’objectif de l’État est de maintenir dans le plus grand secret les rouages internes du pouvoir, en particulier les activités qui violent la loi. Cet objectif est déjà très avancé. L’incapacité d’organismes de presse comme le New York Times et le Washington Post à défendre vigoureusement Manning et Assange reviendra bientôt les hanter. L’État n’a pas l’intention de s’arrêter à Manning et Assange. La cible est la presse elle-même.

« Si nous avions réellement une justice digne de ce nom et une presse indépendante, Manning aurait été témoin de poursuites lancées contre les criminels de guerre qu’il a aidé à dénoncer », avais-je écrit après que Cornel West et moi-même avons assisté à la condamnation de Manning en 2013 à Fort Meade. « Il n’aurait pas été conduit, ligoté et enchaîné, à la prison militaire de Fort Leavenworth. Son témoignage aurait fait en sorte que ceux qui ont mené une guerre illégale, torturé, menti au public, surveillé nos communications électroniques et ordonné l’assassinat de civils non armés en Irak, en Afghanistan, au Pakistan et au Yémen soient envoyés dans les cellules de Fort Leavenworth. Si nous avions une Justice digne de ce nom, les centaines de viols et de meurtres que Manning a rendus publics feraient l’objet d’une enquête. Les fonctionnaires et généraux qui nous ont menti en nous disant qu’ils ne tenaient pas un registre des civils morts seraient tenus responsables des 109 032 « morts violentes » en Irak, y compris celles de 66 081 civils. Les pilotes de la vidéo Meurtre collatéral, qui montrait l’attaque par hélicoptère contre des civils non armés à Bagdad qui a fait neuf morts, dont deux journalistes de Reuters, seraient jugés en cour martiale ».

Manning a toujours insisté sur le fait que sa fuite des documents classifiés et vidéos n’était motivée que par sa propre conscience. Elle a refusé d’impliquer Assange et WikiLeaks. Plus tôt ce mois-ci, bien que le président Barack Obama ait commué sa peine de 35 ans en 2010 après avoir purgé sept ans de prison, elle a de nouveau été emprisonnée pour avoir refusé de répondre à des questions devant un grand jury secret qui enquête sur Assange et WikiLeaks. Lors de sa précédente incarcération, Manning a enduré de longues périodes d’isolement et de torture. Elle a tenté à deux reprises de se suicider en prison. Elle connaît par expérience douloureuse les innombrables façons dont le système peut vous briser psychologiquement et physiquement. Pourtant, elle refuse catégoriquement de faire de faux témoignages devant les tribunaux au nom du gouvernement. Sa probité morale et son courage sont peut-être la dernière ligne de défense pour WikiLeaks et son éditeur, dont la santé se détériore à l’ambassade d’Equateur à Londres, où il est terré depuis 2012.

Manning - qui s’appelait Bradley Manning dans l’armée - a subi une opération de changement de sexe et a besoin d’un suivi médical. La juge Claude M. Hilton a toutefois rejeté une demande d’assignation à résidence présentée par ses avocats. Manning a obtenu l’immunité des procureurs du district Est de Virginie et, parce qu’elle jouissait de l’immunité, n’a pas pu invoquer la protection du cinquième amendement contre l’auto-incrimination ni se faire représenter par son avocat. Le juge l’a trouvée coupable d’outrage au tribunal et l’a envoyée dans un établissement fédéral à Alexandria, en Virginie. Hilton, qui est depuis longtemps une servante des organes militaires et du renseignement, a juré de la garder en détention jusqu’à ce qu’elle accepte de témoigner ou que le grand jury soit dissous, ce qui pourrait signifier 18 mois ou plus derrière les barreaux. Manning a dit que tout interrogatoire par le grand jury est une violation des droits du 1er, 4ème et 6ème amendement. Elle a dit qu’elle ne coopérerait pas avec le grand jury.

« Toutes les questions de fond portaient sur mes divulgations d’informations au public en 2010 - réponses que j’ai fournies dans le cadre d’un long témoignage, lors d’une cour martiale en 2013 », a-t-elle dit le 7 mars, la veille de son incarcération.

« Je ne m’y conformerai pas, ni à aucun autre grand jury », a-t-elle déclaré plus tard dans une déclaration publiée en prison. « Le fait de m’emprisonner pour mon refus de répondre aux questions ne fait que me soumettre à une punition supplémentaire pour mes objections éthiques répétées au système du grand jury ».

« Les questions du grand jury portaient sur des révélations d’il y a neuf ans et ont eu lieu six ans après une enquête approfondie, dans laquelle j’ai témoigné pendant presque une journée entière au sujet de ces événements », a-t-elle poursuivi. « Je m’en tiens à mon précédent témoignage public ».

Manning a réitéré qu’elle « ne participera pas à un processus secret auquel je m’oppose moralement, en particulier un processus qui a été historiquement utilisé pour piéger et persécuter des militants pour des propos politiques protégés ».

Le New York Times, le quotidien britannique The Guardian, le quotidien espagnol El País, le quotidien français Le Monde et le quotidien allemand Der Spiegel ont tous publié les documents WikiLeaks fournis par Manning. Comment pouvaient-ils faire autrement ? WikiLeaks les avait humiliés pour qu’ils fassent leur travail. Mais une fois qu’ils ont reçu les documents incendiaires de Manning et Assange, ces organisations les ont abandonnés sans pitié. Nul doute qu’ils pensent qu’en se joignant au lynchage organisé contre les deux, ils seront épargnés. Ils ne doivent rien connaître à l’histoire. Ce qui se passe, c’est une série de mesures progressives destinées à étrangler la presse et à mettre en place une version américaine du capitalisme totalitaire chinois. Le président Trump a souvent proclamé son profond animosité pour des organes d’information tels que le New York Times et le Washington Post, les qualifiant d’« ennemis du peuple ». Tous les outils légaux donnés à l’administration pour fermer ces organes d’information, ou au moins les vider de leur contenu, seront utilisés avec empressement par le président.

Les poursuites intentées contre les dénonciateurs du gouvernement en vertu de la Loi sur l’espionnage, les écoutes téléphoniques sans mandat, la surveillance des communications des Américains et la persécution de Manning et Assange font partie d’un processus interdépendant visant à empêcher quiconque d’entre nous de connaître les rouages de l’appareil d’état. Le secret qui en résulte est vital pour les systèmes totalitaires. Les élites mondiales, leur idéologie dominante du néolibéralisme exposée comme une escroquerie, en ont assez d’être scrutés et de voir remettre en question leurs abus, pillage et crimes.

« L’État de sécurité nationale peut essayer de réduire nos activités », m’a dit Assange lors d’une de nos réunions à l’ambassade de Londres. « Il peut serrer le cou un peu plus. Mais trois forces s’y opposent. La première est la surveillance massive nécessaire pour protéger ses communications, y compris la nature de sa cryptologie. Dans l’armée, tout le monde a maintenant une carte d’identité avec une petite puce, donc vous savez qui est connecté à quoi. Un système aussi vaste est sujet à l’usure et aux pannes. Deuxièmement, il y a une connaissance répandue non seulement comment fuiter du matériel, mais aussi sur comment fuiter et de ne pas se faire prendre, et même d’éviter des soupçons de fuite. Les systèmes militaires et de renseignement recueillent une grande quantité d’informations et les transmettent rapidement. Cela signifie que vous pouvez aussi le sortir rapidement. Il y aura toujours des gens dans le système qui voudront défier l’autorité. Oui, il existe des moyens de dissuasion généraux, par exemple lorsque le Ministère de la Justice poursuit et inculpe quelqu’un. Ils peuvent décourager les gens de s’engager dans cette voie. Mais l’inverse est également vrai. Lorsque ce comportement est couronné de succès, il devient un exemple. Il encourage les autres. C’est pourquoi ils veulent éliminer tous ceux qui donnent cet exemple ».

« La perspective à moyen terme est très bonne », a-t-il dit. « L’éducation des jeunes se fait sur Internet. On ne peut pas embaucher quelqu’un de compétent dans un domaine quelconque sans qu’il n’ait été éduqué à Internet. Les militaires, la CIA, le FBI, tous n’ont pas d’autre choix que d’embaucher des gens qui ont été formés sur Internet. Ce qui signifie qu’ils embauchent en nombre nos futures taupes. Ce qui signifie que ces organisations verront leur capacité à contrôler l’information diminuer à mesure que de plus en plus de personnes ayant nos valeurs sont embauchées ».

Le long terme n’est pas aussi optimiste. Assange, ainsi que trois co-auteurs - Jacob Appelbaum, Andy Müller-Maguhn et Jérémie Zimmermann - ont écrit un livre intitulé Cypherpunks : Freedom and the Future of the Internet. Il prévient que nous « galopons vers une nouvelle dystopie transnationale ». L’Internet est devenu non seulement un outil d’éducation, écrivent-ils, mais aussi un mécanisme pour créer une « dystopie de surveillance postmoderne » qui est supranationale et dominée par le pouvoir mondial des entreprises. Ce nouveau système de contrôle global va « fusionner l’humanité globale en un seul réseau géant de surveillance et de contrôle de masse ».

« Toutes les communications seront surveillées, enregistrées en permanence, suivies en permanence, chaque individu dans toutes ses interactions sera identifié, tout au long de sa vie », dit Assange dans le livre. « Je pense que ça ne peut que produire une atmosphère très contraignante ».

« Comment une personne normale peut-elle être libre dans un tel système ? » demande-t-il. « [Il ou elle] ne peut tout simplement pas, c’est impossible ».

Ce n’est que par le cryptage que nous pouvons nous protéger, affirment les auteurs, et ce n’est qu’en brisant les murs numériques du secret érigés par l’élite du pouvoir que nous pourrons dénoncer les abus de pouvoir. Mais en fin de compte, disent-ils, à mesure que les outils de l’État deviendront plus sophistiqués, même ces mécanismes d’opposition seront difficiles, voire impossibles à utiliser.

« L’Internet, notre plus grand outil d’émancipation », écrit Assange, « s’est transformé en le plus dangereux facilitateur du totalitarisme que nous ayons jamais vu ».

C’est vers cela que nous nous dirigeons. Quelques-uns résistent. Assange et Manning en sont deux. Ceux qui restent passifs pendant qu’ils sont persécutés seront les prochains.