Changer de perspectives...ou changer d’espèce et de planète ?

mardi 4 avril 2006, par Louise VANDELAC

Désormais, plus rien n’est garanti : ni la sécurité biologique de la planète, ni la nôtre, ni la permanence du corps humain, ni même la conception des enfants chargés de la suite du monde... Les effets combinés du cannibalisme du marché, de la boulimie des technosciences et de la spirale des changements climatiques compromettent déjà les équilibres vitaux et les biens communs, les paramètres biologiques des espèces et des milieux de vie, voire la conception même des humains et de l’humanité.

Il a fallu quatre milliards d’années d’évolution pour que mûrissent les fruits de la biodiversité, mais quelques décennies à peine pour en gaspiller des pans entiers et amorcer un troublant remodelage génétique du vivant. C’est parfois sous l’empire de la faim et de la pauvreté, mais c’est surtout sous l’illusion de ressources naturelles inépuisables et de croissance industrielle infinie qu’on a surexploité les forêts, les sols, les eaux et les énergies fossiles. Au point d’accélérer la dégradation de nombreux écosystèmes et l’épuisement des ressources non renouvelables, et d’entraîner les redoutables effets en cascades des changements climatiques. Selon les derniers scénarios du Groupe d’expert intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), soumis en avril à l’ONU, la hausse moyenne de la température au cours du siècle pourrait atteindre de 2 à 12 degrés centigrades. C’est trois fois plus que les pires scénarios, avec leurs ouragans, inondations et sécheresses aggravant les crises hydriques et alimentaires, constituant, déjà, les premiers facteurs de maladie et de mortalité dans le monde.

Un tournant décisif... Accélérer ou négocier le virage ?

Toujours obnubilés par la logique productiviste et consumériste, bon nombre pressent pourtant encore le pas alors que d’autres essaient d’entrer dans la danse, soutenant par exemple, mais sans en mesurer tous les effets pervers, les grandes monocultures OGM, qui, carburant au pétrole (machineries, engrais, pesticides, transports) sont surtout destinées aux bestiaux des pays riches. Ainsi, les géants de la Life Industry (pétrochimie, semences, pharmacie), dont 99 % des superficies des cultures transgéniques brevetées sont occupées par quatre plantes pesticides (soya, maïs, canola et coton), concentrées à près de 60 % aux USA, accélèrent leur emprise sur l’agroalimentaire, menaçant de contamination les autres cultures et compromettant la sécurité alimentaire des 800 millions de paysans risquant de ne pouvoir réutiliser leurs semences.0

Mues par les enjeux de croissance et de compétitivité, prétendues boussoles du progrès, les formes actuelles de l’industrialisation du monde, trop souvent insoutenables, détériorent non seulement les équilibres vitaux mais effritent les paramètres biologiques des espèces... dont la nôtre. Ainsi, même « la permanence du corps accordée sans condition à chacun des quatre‑vingt milliards qui nous ont précédés n’est déjà plus absolument garantie à ceux qui vont venir », souligne le philosophe Dany Robert Dufour. « En intégrant dans le patrimoine génétique de telles espèces, des traits importés de n’importe quelle autre, [...] un autre mode de sélection est en train de se mettre en place : une sélection artificielle, erratique mais voulue, commandée mais aveugle... » Si bien que dans cette économie technoscientifique, où se fécondent les biotechnologies, nanotechnologies, technologies de l’information et neurosciences, les humains deviennent objets de ces projets de maîtrise, d’emprise et de remodelage du vivant qui risquent de nous mettre en jeu, en joue et même hors-jeu...
Ainsi, en moins de 25 ans, nous sommes devenus la première génération de l’humanité à concevoir des êtres en pièces détachées, parfois à des kilomètres et à des années de distance, sans se voir, ni se toucher : commerce Internet et postal, institutionnel et marchand de sperme et d’ovocytes ; contrats d’enfantement multiples où plusieurs mères accouchent de trois ou quatre frères et sœurs. Certains enfants sont soumis aux plus folles acrobaties de la filiation (mère qui accouche des enfants de sa fille ou l’inverse) ou sont l’objets de fantasmes d’autoreproduction narcissique qui, après le recours à l’insémination artificielle et les mères porteuses, flirtent maintenant avec le clonage. Cette médecine dite « du désir » est ainsi passée de l’univers des soins à celui de la production biotechnique et sérielle de vivants, dont certains embryons, frais ou décongelés, sont destinés à naître, d’autres à être génétiquement triés ou à n’être que matériel de laboratoire convoité pour leurs cellules souches... Alors que la procréation incarnait, depuis toujours, la rencontre de deux êtres, au cœur de la différence des sexes, des sexualités et des générations, désormais nous entrons dans une fracture anthropologique sans précédent.

L’espoir d’une écologie politique du vivant

Quels sont les ressorts culturels de cette double fracture anthropologique et écologique, de cette attaque au bien commun et à l’engendrement du monde ? Pourquoi une telle destruction des milieux de vie et des conditions de régénération des êtres ; une telle mise en marché des sources vitales : eau, gènes, semences végétales, animales et humaines ; un tel bricolage de vivants laboratoires, transgéniques et clonés ?

Nous savons que notre survie commune dépend de nos aptitudes à préserver les capacités de régénération de la biodiversité, ce socle vital de la planète. Mais nous semblons parfois ignorer qu’elle tient aussi à cette matrice unique et commune qu’est le corps humain, permettant, à travers le flot incessant des générations, de se penser et de concevoir l’Autre et le Monde...Or, pour préserver la vitalité de la Terre et celle du Corps, ces deux seuls véhicules de notre existence partagée, il faut soigner non seulement les équilibres biophysiques, mais les équilibres psychiques et sociaux, économiques et culturels permettant aux êtres de naître à eux-mêmes, et à la suite du monde de s’engendrer...

On le voit, les problèmes écologiques et anthropologiques sont si intimement liés qu’ils ne peuvent ni être pensés comme univers étanches ni être gérés dans la fragmentation des pouvoirs et des compétences. Ce ne sont pas des symptômes distincts et passagers, qu’il suffirait d’atténuer, de réparer ou de repousser par la magie de la richesse et du technological fix. Ce ne sont pas de simples questions ponctuelles, qu’on peut résoudre en se confinant dans l’univers de pensée qui a contribué à les créer. Comme le disait Albert Einstein, « We cannot solve our problems with the same thinking we used when we created them... ».


L’auteure, professeure à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, participe du 20 au 31 mars au colloque organisé par le Forum brésilien des mouvements sociaux, à l’occasion de la Conférence de l’ONU sur la biodiversité, à Curitiba au Brésil.

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