Ce qui nous attend avec Georges W. Bush

lundi 29 novembre 2004, par Pierre BEAUDET

Depuis le 2 novembre, le monde entier retient son souffle. En effet, les décisions concernant la planète se prennent en grande partie à Washington. Bush qui amorce un deuxième mandat pourrait bouleverser bien des choses. En tout cas, c’est ce que laissent présager les premières mesures de la nouvelle administration américaine. Le projet de Bush est d’autant plus dangereux qu’il vient de loin. Ce n’est pas un « accident » ou un « événement », mais une vague de fond.

Le projet « néoconservateur »

Au tournant des années 1990, la droite américaine s’est redéfinie autour d’un projet, « The Project for a New American Century » (PNAC). Paul Wolfowitz (aujourd’hui secrétaire-adjoint à la défense) et Dick Cheney (aujourd’hui vice-président) ont été associés de très près à l’élaboration de cette nouvelle vision. Wolfowitz lui-même avait rédigé à la demande de Dick Cheney (alors vice-ministre de la défense) un document argumentant pour un « virage radical » de la politique extérieure des États-Unis.

Bush père avait refusé cette perspective. Dix ans plus tard, cette vision du monde est devenue dominante au sein de l’administration Bush. Au départ, la proposition était de rompre avec la stratégie traditionnelle des États-Unis centrée sur le « containment » (contenir) des puissances hostiles, à l’époque l’Union Soviétique, et de passer à une stratégie offensive, orientée non seulement contre les ennemis réels des États-Unis, mais aussi contre ses ennemis potentiels. Pour les « néocons », les États-Unis en tant que seule superpuissance doivent unilatéralement si nécessaire, « refaire le monde, à leur image ». William Kristol, un des architectes du PNAC, affirme que « le pouvoir américain doit être utilisé pas seulement pour la défense des intérêts américains mais aussi pour la promotion des principes américains ».

Également, les États-Unis doivent et peuvent agir d’une manière unilatérale. Dans l’optique dominante à Washington, l’ONU est un concept « dépassé ». Pour Robert Kagan, un autre idéologue du PNAC, les États-Unis ne doivent pas être dépendants des humeurs du reste du monde. Ils sont le seul « gendarme » capable de maintenir l’ordre et ils ne doivent pas se gêner pour le faire : « Il faut cesser de prétendre que les Européens et les Américains ont la même vision du monde. »

Enfin, le projet implique que les États-Unis doivent agir « préventivement ». Ce qui veut dire attaquer des ennemis réels ou virtuels avant qu’ils ne deviennent trop forts. Non seulement le but est d’assurer la domination américaine maintenant, mais de s’assurer que cette situation de déséquilibre total entre le reste du monde et les États-Unis sur le plan militaire, va demeurer comme telle dans les années et les décennies à venir. Ainsi, les États-Unis doivent déployer leurs forces militaires partout dans le monde, de façon à empêcher des compétiteurs potentiels de gagner en puissance. La Chine, l’Inde, la Russie et l’Union européenne doivent accepter, par des faits accomplis si nécessaire, la suprématie totale actuelle et à venir des États-Unis sur le plan militaire.

Focus sur le Proche-Orient

Dans un avenir immédiat, cette stratégie vise à consolider la mainmise américaine sur le Proche-Orient, en partie à cause des richesses pétrolières (plus de 60% des réserves connues de pétrole et de gaz), en partie à cause de la localisation géographique de cette région, aux confluents de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique. La conquête de l’Irak a été une « étape » dans le déploiement de cette nouvelle stratégie américaine. On sait maintenant que les arguments utilisés pour justifier la guerre (la possession d’armes de destruction massive par Saddam ou les liens présumés avec al-Qaïda) étaient faux. La vraie raison était donc d’occuper militairement l’Irak, « pour une longue duré », et de refaire ce pays selon les intérêts et les perspectives des États-Unis dans la région. Comme l’affirment les « néocons », l’aventure irakienne est une « répétition générale ».

Le but stratégique est la reconquête de l’Iran, mais cela pourrait être difficile. En concertation avec le Pentagone, un plan d’attaque a été préparé par l’armée israélienne, qui consiste à, dans un premier temps, détruire six installations nucléaires iraniennes. Selon Yossi Melman du journal israélien Ha’aretz, Washington et Tel-Aviv ne sont pas encore prêts à 100 %, car ils craignent les retombées possiblement destructives : un nuage nucléaire pourrait retomber partout y compris en Israël.

Dans une perspective plus globale, les États-Unis voudraient renverser le pouvoir en place à Téhéran et le remplacer par une nouvelle équipe à leur service, soit à parti des vestiges du régime royaliste essentiellement réfugié aux États-Unis, soit à partir des forces militaires iraniennes actuellement en Irak (les « Moujahidines du peuple »).

Parallèlement, le plan américain est de mettre la Syrie sur la sellette, d’où les manœuvres récentes pour embarrasser Damas sur la question de la présence militaire syrienne au Liban. Richard Perle, une autre personne-clé au sein du PNAC, affirme que la mise au pas de la Syrie est indispensable pour verrouiller le dispositif américain et israélien au Proche-Orient. Avec l’installation à Damas d’un régime pro-américain et pro-israélien, les Palestiniens devront accepter la « pacification » mise de l’avant par Ariel Sharon. Également, si la Syrie tombe, le Liban tombera aussi, entraînant dans sa chute ceux qui dans ce pays s’opposent à la domination américaine et israélienne.

Des implications pour le Canada

Le Canada, en tant qu’allié traditionnel et stable des États-Unis, est et sera énormément affecté par cette évolution. Le débat autour du bouclier antimissiles pourrait être révélateur de ce qui nous attend. Ce projet, plusieurs commentateurs l’ont dit, est délirant du point de vue technique et n’a pratiquement aucune valeur au point de vue de la défense du territoire. Mais il est important stratégiquement, car il pourrait enclencher une série de mesures destinées à consolider la suprématie militaire américaine dans le monde, via la relance d’une course aux armements que Washington est sûr de gagner. C’est du moins l’analyse qu’en font des pays comme la Chine, la Russie et la France, notamment.

Du point de vue des relations canado-américaines, l’équipe Bush, en forçant la main à Ottawa, espère créer un précédent où les velléités canadiennes de souveraineté au niveau du territoire seront affaiblies. Il s’agit également d’effacer le « problème » de l’an passé lorsque le Canada s’est opposé à l’action unilatérale contre l’Irak. Un peu comme avec le Japon actuellement, Washington dit au Canada, « attention le monde a changé et il n’y a plus de neutralité tolérable par rapport aux ambitions américaines. Choisissez votre camp et pensez-y deux fois avant de manifester votre indépendance ! »

Parallèlement à cette question du bouclier antimissiles, il est plus que probable que Bush demandera davantage de comptes au Canada dans ses prochaines aventures militaires, en exigeant une plus grande participation militaire canadienne directement sur le terrain, par exemple. Ou en forçant une participation du Canada via l’aide dite humanitaire, qui deviendra, comme la tendance actuelle l’indique, subordonnée aux impératifs d’une stratégie de reconquête américaine un peu partout dans le monde.

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Articles d’Alternatives

Les gilets jaunes de France : six mois de lutte (2/2)

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles du même auteur

Pierre BEAUDET

Le Forum social des peuples ou comment réparer des pots cassés …

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles sur le même sujet

Amérique

Le 18 Brumaire de Macho Camacho. Entretien sur le coup d’État en Bolivie

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca