Ce que le Canada peut faire au Soudan

mardi 31 août 2004, par Pierre BEAUDET

Récemment, la crise qui traverse le Soudan est revenue sur le devant de l’actualité internationale. Dans l’ouest du pays (région du Darfour), des milliers de personnes meurent en raison de la guerre et de la famine. L’ONU et l’Union africaine veulent s’impliquer, ce qui pourrait être une bonne chose, si c’est bien fait et bien pensé. Et le Canada pourrait également aider...

Une crise qui vient de loin

Dès l’indépendance, le Soudan au confluent du monde arabe et du monde africain a connu de nombreuses crises politiques et sociales. Dans les années 1970, un régime militaire, appuyé par les États-Unis et l’Angleterre a sévi dans le cadre de ce qui était à l’époque la guerre froide (l’Éthiopie voisine était appuyée par l’Union soviétique). Des famines récurrentes ont éclaté et le pays s’est cassé en deux, avec la rébellion du SPLA (Armée de libération populaire du Soudan) dans le sud. En 1985 toutefois, un soulèvement populaire a éclaté à Khartoum et dans les grandes villes du pays. Les organisations populaires et syndicales, qui l’avaient déclenché, ont alors espéré en une démocratisation du pays, couplée à un accord de paix avec le SPLA.

Mais en 1989, les militaires alliés à des groupes intégristes ont repris le pouvoir, précipitant une nouvelle crise. La guerre a repris de plus belle avec le SPLA (qui a pris le contrôle de grandes régions au sud du pays), et aussi avec l’opposition dans le reste du pays, coalisée sous l’égide de l’Alliance démocratique nationale (ADN), et qui regroupait la majorité des partis politiques et des mouvements sociaux du pays. La répression s’est fortement accentuée, conduisant à des massacres, l’exil de centaines de milliers de personnes et la destruction de villages, dans plusieurs régions du pays. Dans un sens, la crise actuelle au Darfour répète le scénario que connaît le pays depuis plus de 15 ans.

Entre-temps, une opération humanitaire, Operation Lifeline Sudan a été mise en place par les Nations unies pour venir en aide aux populations catastrophées du sud. Néanmoins, l’aide humanitaire a eu quelques effets pervers. Elle a renforcé la dépendance des paysans. Elle a aussi été une sorte d’échappatoire pour les pays donateurs qui n’ont pas eu la volonté politique de s’investir à fond pour trouver une réelle solution à la crise.

Silence et passivité de la communauté internationale

Autour du Soudan, les divers pays voisins ont eu des agendas plus ou moins nets. L‘Égypte, par exemple, craint beaucoup un véritable processus de démocratisation et un accord de paix avec la rébellion sudiste, de peur de perdre son influence et de voir le Soudan sortir de son marasme. D’autres pays africains regroupés sous l’égide de l’IGAD (Intergovernmental Authority on Development) ont tenté d’agir comme intermédiaires, mais sans beaucoup de conviction.

Au-delà des pays africains, des puissances, comme les États-Unis et l’Union européenne, sont également intervenues, d’une manière généralement ambiguë. D’une part, le régime soudanais n’a pas la cote, dans le sillon de ses liens passés et présents avec la mouvance islamiste. Mais d’autre part, on n’est pas prêts à bouger, parce que le Soudan n’est pas (encore) un grand enjeu stratégique.

En réalité, très peu de pays ont voulu prendre le risque de s’investir avec les forces de paix et de démocratisation. On espérait qu’une sorte de pactole permettrait de réduire le conflit, entre le régime militaro-islamiste du nord d’une part, et la rébellion sudiste d’autre part. Et aussi, au début de 2004, cette perspective a été relancée avec la signature d’un accord parrainé par Washington entre Khartoum et le SPLA, qui prévoit la cessation des combats, le partage du pouvoir et d’autres aménagements politiques et économiques. La question de la démocratisation du pays est toutefois évacuée de cette perspective.

L’enjeu pétrolier

La communauté internationale n’est pas trop motivée à intervenir, mais cette situation évolue à cause de l’enjeu pétrolier. Le Soudan repose sur un océan de pétrole et de gaz. De nombreuses multinationales ont entrepris de s’impliquer. Mais à cause de l’intensification de la guerre, le secteur pétrolier ne se développe pas aussi rapidement qu’il le pourrait. Le gouvernement soudanais avec l’appui de pays comme la Chine et la Malaisie et d’entreprises pétrolières plus « aventureuses » (comme la canadienne Talisman) ont pris le relais des grandes multinationales, en gardant la porte ouverte pour leur retour éventuel, ce qui serait pensable si et seulement si le conflit est réglé. Car les exploitations pétrolières se situent dans la région frontalière entre les zones contrôlées par le SPLA et celles maintenues par le gouvernement. Pour assurer la protection des installations pétrolières, l’armée soudanaise a expulsé des centaines de milliers de paysans, détruisant des villages et tuant des civils.

Dans le cadre des négociations en cours, l’idée du gouvernement soudanais et aussi de Washington, Paris et Londres, est de permettre la relance des exploitations pétrolières. Quitte à imposer à Khartoum de partager une partie des revenus pétroliers avec le SPLA. L’administration Bush est tentée d’aller de ce côté, d’autant plus que les militaires - intégristes au pouvoir à Khartoum ont décidé de changer leurs fusils d’épaules et de participer à la « guerre sans fin », aux côtés de Washington, depuis le 11 septembre 2001.

Avec la crise actuelle du Darfour, la situation se complique. Les États-Unis et leurs alliés jonglent avec l’idée d’une intervention militaire au Soudan, sous prétexte d’« ingérence humanitaire ». En réalité, le but de la manœuvre serait de positionner encore plus les États-Unis dans une région qui pourrait dans les prochaines années devenir aussi stratégique que le Moyen-Orient.

Le rôle du Canada

En partie sous l’influence de l’importante diaspora soudanaise qui habite le Canada, en partie à cause des pressions exercées par les ONG et les Églises canadiennes, le gouvernement canadien s’est intéressé au dossier. Une certaine inflexion à la politique passive habituelle a été imposée par le ministre des affaires extérieures de l’époque, Lloyd Axworthy (1996-2000), pour faire en sorte que le Canada prenne l’initiative dans le dossier soudanais au niveau des droits humains et de la lutte pour la démocratisation. Des pressions ont été exercées contre la pétrolière canadienne Talisman (elle s’est finalement retirée du Soudan), et des démarches ont été entreprises pour dialoguer avec les diverses parties en présence, y compris l’opposition et le SPLA.

Mais cette période « activiste » n’a pas duré longtemps et à la suite du départ d’Axworthy, le dossier soudanais a été mis sur la glace. Traditionnellement, la politique extérieure du Canada a tendance à ne pas prendre de risques. On ne veut pas se mettre trop à contre-courant de Washington et de Londres. On essaie d’éviter de s’ingérer dans des conflits difficiles. On essaie de trouver des « solutions » temporaires ou partielles. On essaie d’éviter un trop fort engagement avec l’opposition démocratique. Au Soudan, l’approche traditionnelle de la politique extérieure de la plupart des pays occidentaux (y compris le Canada) est de lire le conflit comme une confrontation « nord-sud », et non comme un enjeu complexe impliquant une relation multidimensionnelle entre la lutte pour la démocratie (à l’échelle de tout le pays) d’une part, et une dimension « nationale » (concernant davantage les populations du sud) d’autre part. L’opposition soudanaise démocratique a pourtant toujours été explicite sur le fait que la lutte pour la démocratie au Soudan passe par et avec la lutte pour la reconnaissance des droits des populations sudistes (y compris le droit à l’autodétermination).

Aujourd’hui, le Canada se range derrière les dernières initiatives américaines qui risquent de reproduire la crise soudanaise sous d’autres formes. La cessation des combats, ainsi qu’un partage du pouvoir entre le gouvernement central et le SPLA ne résoudront pas le grave problème de l’absence de démocratie. Les grands perdants seront les populations de l’ensemble du pays, au nord comme au sud.

Entre-temps, le Canada augmente son aide humanitaire, dans le cadre de la crise au Darfour. C’est bon, mais en autant que cela ne soit pas un substitut à une action qui viserait à régler le fonds du problème.

Ce que le Canada pourrait faire

L’idée de l’ex-ministre Axworthy de constituer un pôle alternatif des « puissances douces » (soft power) pourrait être ressuscitée face à l’enjeu soudanais. Il n’est ni nécessaire ni pertinent de se ranger derrière Washington qui comme chacun le sait, a d’autres ambitions dans la région.

Les bases d’une telle entreprise pourraient être les suivantes :

- Un appui explicite aux forces qui luttent pour la démocratisation du Soudan.
- Des pressions renouvelées sur le gouvernement soudanais pour qu’il mette fin aux exactions au Darfour et dans les autres régions du pays.
- Des appuis plus consistants à la société civile et aux ONG soudanaises, du nord et du sud, et qui se battent pour la paix, la démocratisation, la justice sociale.
- Des interventions humanitaires renforcées via les organisations internationales, mais aussi via les organisations soudanaises non-gouvernementales.
- Des interventions concertées auprès des pays de la région (notamment dans le cadre de l’IGAD) pour faciliter le processus de paix et de démocratisation.

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