Canada : le racisme qu’on feint d’ignorer

mercredi 10 juin 2020, par Pamela Palmater

Nous avons appris par des témoignages, des faits, des recherches et des statistiques que oui, les forces policières canadiennes sont racistes. Les médias ont également dévoilé d’innombrables exemples de policiers qui ont ciblé des peuples autochtones et des personnes noires avec des actes de violence raciste et sexiste, des violences sexuelles et la mort. Lorsque les politiciens, les journalistes et les commentateurs ont continué de nierl’existence du racisme au Canada, il est devenu évident que le privilège et la suprématie des Blanc·hes étaient bien enracinés dans la société canadienne.

Aux États-Unis, en mars 2020, Breonna Taylor, une femme noire de 26 ans, a été tuée par des policiers qui ont pénétré de force chez elle et l’ont abattue par au moins 8 balles. En mai 2020, George Floyd a été tué par un policier blanc qui a gardé son genou sur son cou pendant près de neuf minutes jusqu’à sa mort, malgré qu’il ait dit qu’il ne pouvait pas respirer.

Aux États-Unis, les brutalités policières et les tirs sur les peuples autochtones et noirs n’ont rien de nouveau. Le même officier qui a tué George Floyd – Derek Chauvin – a également tué un Ojibwe, Wayne Reyes, en 2006. En 2014, le policier blanc Daniel Pantaleo a étouffé Eric Garner à mort, bien qu’il ait dit à la police qu’il ne pouvait pas respirer. La vidéo est devenue virale et a déclenché des manifestations à l’échelle nationale contre le racisme et la violence exercés par la police.

Le racisme anti-noir et anti-autochtone dans les services de police prend de nombreuses formes, du profilage racial, des vérifications d’identité, de la falsification de preuves et des arrestations excessives, jusqu’au harcèlement, aux coups physiques, aux agressions sexuelles et aux meurtres. Les Noir·es sont trois fois plus susceptibles d’être tué·es par la police que les Blanc·hes et une fois et un tiers plus susceptibles d’être non armé·es que les Blanc·hes. Chaque année, la première place pour les personnes tuées par la police aux États-Unis alterne entre autochtones et Noir·es.

La base de données du journal The Guardian, The Counted , qui surveille le nombre de personnes tuées par la police aux États-Unis, a noté qu’en 2015, ce sont les Noir·es qui occupaient la première place des personnes tuées par les forces de l’ordre. En 2016, c’était des autochtones. Les meurtres commis par la police sont si répandus qu’en 2019, il n’y a eu que 27 jours sans meurtres commis par la police. La violence policière devrait être considérée comme une crise nationale de sécurité publique.

Malgré des décennies d’éducation publique, de plaidoyer, de lobbying, de poursuites légales et de protestations, la brutalité policière anti-noire et anti-autochtone se poursuit avec une relative impunité. L’American Civil Liberties Union (ACLU) a indiqué que sur une période de dix ans, de 2005 à 2015, des milliers de meurtres commis par la police n’ont donné lieu qu’à 54 policiers inculpés et la majorité d’entre eux ont été blanchis ou acquittés. Une analyse du Washington Post a révélé que la majorité de ces quelques policiers accusés étaient blancs, et ceux qu’ils avaient tués étaient en majorité des Noir·es. Ceux qui ont été effectivement condamnés pour un crime ont passé aussi peu que quelques années ou quelques semaines en prison. Les procureurs interrogés pour l’enquête du Washington Post ont reconnu qu’ils étaient réticents à inculper la police, même s’ils estimaient qu’ils aient commis un crime.

La longue histoire du racisme de la policie et de la violence contre les peuples autochtones et Noir·es est bien documentée, mais elle est vigoureusement niée par les policiers, les chefs de police et leurs syndicats. De nombreux maires au niveau municipal défendent également la police malgré les preuves de violences policières et de non-respect des lois. Historiquement, les médias grand public s’en sont remis automatiquement aux déclarations officielles de la police et leurs récits dans les cas de violence policière résultant à la mort, malgré les circonstances pouvant paraître excessives. Dans la grande majorité des cas, la victime noire ou autochtone est présentée sous l’angle de sa criminalité et l’accent est mis sur les aspects de sa vie pouvant être perçus négativement. Inversement, les policiers sont généralement décrits comme des héros. Les lecteurs sont rarement confrontés à la criminalité ou aux violations passées des policiers en question.

Cependant, avec l’avènement des médias sociaux, les médias grand public ne sont plus en mesure de soutenir le récit des flics héroïques protégeant les communautés contre les méchants. Des milliers de personnes avec un téléphone portable capturent des photos, des enregistrements audio et des vidéos de violences policières qui contrecarrent les déclarations des forces de l’ordre après des violences ou des assassinats brutaux dont sont victimes des personnes noir·es et autochtones. Ces preuves collectées par les citoyens ont non seulement la capacité de mieux informer le public que les médias traditionnels, mais a été l’un des rares outils capables de repousser le Mur bleu du silence — la règle et la pratique informelles au sein des forces de police de ne jamais signaler la criminalité de collègues, leur corruption ou leur brutalité. Ce code est l’une des raisons pour lesquelles tant de groupes communautaires exigent que les policiers portent des caméras corporelles, une mesure obligatoire à laquelle certaines forces ont résisté.

Alors que les manifestations se poursuivent aux États-Unis, elles se sont maintenant étendues au Canada et même dans le monde entier dans des endroits comme l’Australie et le Royaume-Uni. La réaction de nombreux commentateurs des médias grand public au Canada a été de qualifier le nombre croissant et l’intensité des manifestations de violence et de pillage. Des citoyens solidaires sont descendus dans la rue et ont contré ce récit avec des preuves photo et vidéo d’officiers blancs se livrant à des actes de violence non provoqués – brisant des vitres, vandalisant des voitures et des biens, et même envahissant les domiciles sans mandat. Même de grands groupes d’hommes blancs ont été vus déambuler dans les rues avec des battes de baseball.

Pourtant, beaucoup d’organes de presse grand public s’obstinent à ne pas présenter les policiers sous un jour négatif. De cette façon, le bleu du mur du silence s’étend bien au-delà des forces de police et des syndicats jusqu’aux gouvernements et aux médias. Le mantra souvent répété de « nous ne sommes pas un pays raciste » rassure de nombreux Canadiens sur le fait que le racisme et la suprématie blanche sont des problèmes uniquement américains.

Rien ne peut être plus loin de la vérité. Le racisme et la violence anti-noir·es et anti-autochtones dans les services de police constituent un problème aussi important au Canada qu’aux États-Unis. Mais ne le retenez pas de moi. Regardons simplement les faits. La CBC a mené une enquête approfondie sur les brutalités mortelles impliquant la police au Canada sur une période de 17 ans de 2000 à 2017 et a constaté que même si les Noir·es représentent moins de 3% de la population, ils représentent 9% des personnes tuées par la police. Les peuples autochtones représentent quant à eux moins de 4% de la population mais plus de 15% des personnes tuées par la police.

Dans des endroits comme Toronto, les Noir·es sont 20 fois plus susceptibles d’être abattu·es par la police. Les autochtones sont deux fois plus susceptibles d’être tué·es par la police que les Blanc·hes et au Québec, près de 10 fois plus. Dans des endroits comme le Manitoba et la Saskatchewan, les autochtones représentent respectivement 58 et 62% des personnes tuées par la police. Au cours d’une période de dix jours, en temps de pandémie, la police de Winnipeg a tué trois personnes autochtones dans des cas distincts, et l’une des victimes était une fille de 16 ans, Eisha Hudson.

Le racisme est une crise au Canada et il tue les Noir·es et les personnes autochtones. La même enquête de la CBC, Deadly Force, a révélé que sur les 461 cas analysés, seulement 18 agents ont été inculpés et seulement deux ont été condamnés. Un article du Toronto Star portant sur l’Unité sur des enquêtes spéciales de l’Ontario (SIU), une équipe qui enquête sur les décès et les blessures graves impliquant la police, a demandé si les flics sont au-dessus de la loi. L’enquête du Star a montré que sur 3 400 enquêtes de la SIU, des accusations criminelles ont été portées seulement contre 95 policiers — seulement 16 ont été condamnés et seulement trois ont été condamnés à des peines de prison. En d’autres termes, moins de 0,5% des officiers ont été condamnés.

Le Winnipeg Free Press a également révélé de nombreux problèmes avec le Service de police de Winnipeg, qui a créé de nombreux obstacles pour l’Unité indépendante d’enquête (IIU) de la province, et a nuit à la capacité des journalistes à mener des enquêtes. Le blocage des demandes d’entrevue et le refus de remettre des documents comptent probablement parmi les raisons qu’il n’y a eu qu’une poignée seulement d’accusations contre des policiers dans l’histoire de l’UII.

Nous ne devons pas non plus ignorer les niveaux élevés de corruption qui sont courants dans les forces de police. Une enquête interne de la GRC a révélé des centaines de cas de corruption, notamment de parjure, de falsification de preuves et de participation d’agents au crime organisé. Ajoutez à cela la culture d’intimidation, d’abus sexuels et de harcèlement de la GRC qui a donné lieu à de multiples recours collectifs totalisant plus d’un milliard de dollars. Human Rights Watch (HRW) a documenté les agressions physiques et sexuelles de nombreux agents de la GRC contre des femmes et des filles autochtones, ainsi que des cas de harcèlement sexuel et d’abus par la police de femmes autochtones lors de fouilles à nu. Les appels des femmes noires et autochtones du Canada et des États-Unis à mettre fin à la violence sexuelle dans les services de police ont été largement ignorés.

De plus, de nombreuses enquêtes et commissions judiciaires ont révélé que le racisme est omniprésent dans l’ensemble du système de justice du Canada ; de la police aux procureurs en passant par les juges. Il y a de cela des décennies, l’enquête Marshall a révélé que la police et le système judiciaire étaient systématiquement biaisés contre les personnes noires et autochtones, mais peu de choses ont changé.

Combien de preuves faut-il ? L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a déclaré le Canada coupable, en fait et en droit, de génocide historique et en cours. Le réseau complexe de lois, politiques, pratiques, actions et omissions discriminatoires au Canada a ciblé les femmes et les filles autochtones pour une forme insidieuse de violence racisée et sexualisée qui est la cause directe de leurs taux élevés d’abus, d’exploitation, de disparitions et de meurtres.

Le racisme et la haine envers les peuples autochtones et personnes noires au Canada infectent tous les niveaux de gouvernement et d’organismes, les forces de police et de nombreux segments de la société. Le SCRS a signalé une augmentation importante des activités d’extrême droite et note qu’au cœur de l’extrémisme de droite se trouve la haine raciale. En fait, le SCRS considère la suprématie blanche plus dangereuse que les menaces de l’islam radical. La recherche actuelle sur les groupes nationalistes et suprémacistes blancs montre que leur violence est spécifiquement dirigée contre les peuples noirs et autochtones.

Il est clair que la violence raciste est une forme de terrorisme qui sévit au Canada depuis des décennies, voire des siècles. La suprématie blanche est à la base du racisme, de la haine et de la violence anti-noir·es et anti-autochtones des gouvernements, des forces de police et de nombreux segments de la société.

Le déni flagrant de l’existence du racisme au Canada ne sert que ceux qui en bénéficient, mais le silence est aussi de la violence. Le silence est une complicité qui permet aux abus policiers de se poursuivre sans relâche et, dans le cas des peuples noirs et autochtones, de s’aggraver.

Donc, oui Canada, nous avons une crise de racisme dans ce pays et il tue des personnes noires et autochtones. Arrêtons de pointer du doigt les États-Unis et prenons des mesures pour mettre fin aux pertes en vies humaines ici au Canada.

Article d’abord paru en anglais sur le site de Canadian Dimension

Traduction & Photo : Myriam Cloutier (pour le Journal des Alternatives)

À propos de Pamela Palmater

Dr Pamela Palmater est une avocate Mi’kmaw, professeure, autrice et activiste de la Première nation d’Eel River Bar, au Nouveau-Brunswick.

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