Camille Chalmers : "Offensive militariste en Haiti !"

jeudi 28 janvier 2010, par Cathy Ceïbe

Le sociologue et économiste Camille Chalmers dirige la Plate-Forme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif. Il évoque le contexte géopolitique de la Caraïbe.

Comment analysez-vous la dispute entre la France et les États-Unis pour imposer leur leadership sur Haïti  ?

Camille Chalmers. Nous sommes habitués à être victimes de ce genre de rivalités impérialistes. Elles durent depuis le XIXe siècle. Mais il est inconcevable que l’on profite de cette situation tragique pour installer une domination militaire. Il faut replacer ce scandale dans le cadre des relations entre Haïti et ces deux pays, mais également dans le contexte géopolitique de la Caraïbe. La région connaît une offensive militariste avec la création de nouvelles bases militaires en Colombie, comme réponse à l’indépendance des peuples. Il faut prendre conscience de la nature de cette occupation militaire.

Que répondez-vous à l’argument 
selon lequel cette intervention pallie les faiblesses de l’État haïtien  ?

Camille Chalmers. Encore faut-il comprendre pourquoi il y a faiblesse de l’État haïtien. Au XIXe siècle, 
il y a eu un processus de construction d’un État néocolonial. Il s’articulait autour des intérêts 
des « négociants du bord 
de mer », c’est-à-dire d’une couche oligarchique très réduite qui divorce d’avec la société populaire. 
Cette minorité installe une structure administrative mimétique qui copie d’autres pays. À partir de 1915, cela s’aggrave avec l’occupation américaine, l’hypercentralisation autour de Port-au-Prince et 
la création d’une structure étatique contrôlée par les forces armées d’Haïti, elles-mêmes sous contrôle de l’extérieur. Ces vingt dernières années, on a assisté à de nouvelles offensives d’affaiblissement de l’État à travers l’application des politiques néolibérales. Celles-ci ont réduit 
les possibilités financières de l’État, sa taille et ses compétences qui ont été transférées aux ONG, 
au secteur privé et, entre guillemets, 
à « la communauté internationale ».

Nous avons vécu un drame lié 
à un phénomène naturel, mais 
son ampleur et la quantité des victimes sont liées au fait que l’État n’a jamais mis en place de politique sociale de logement. Il ne répond 
pas aux flux migratoires liés 
à la paupérisation des provinces 
et à la libéralisation commerciale, source de chômage. L’État 
a laissé le marché de l’immobilier 
se débrider avec des spéculateurs 
qui ne respectent aucune norme 
de sécurité, à commencer par l’équilibre écologique et la nature des sols. L’État est dépouillé face 
à l’actuelle crise, mais il est important, dans ce genre de situation, de placer la population aux commandes car c’est elle qui s’est mobilisée. Nous allons aboutir à davantage d’affaiblissement, 
voire à la disparition de l’État haïtien. On sera incapables 
de répondre aux besoins liés 
à la catastrophe, mais aussi aux besoins liés aux faiblesses structurelles de la société haïtienne.

Pourquoi cette nation, qui figure parmi les pays pauvres, est-elle à ce point source d’enjeux  ?

Camille Chalmers. Il y a d’abord le rôle historique d’Haïti. Ce pays rebelle a aboli l’esclavage et est entré en contradiction avec la logique dominante du marché de l’époque. Ce fait n’a jamais été accepté par les différentes puissances. Le goût amer de la défaite de Napoléon reste très vivace. Ensuite, la position d’Haïti est très stratégique. Nous sommes au centre de la Caraïbe et au cœur des enjeux idéologiques. Il est très important pour les États-Unis de contrôler le bassin de la Caraïbe à l’heure où Cuba n’est plus isolée, à l’heure également de la révolution bolivarienne au Venezuela, et des activités de l’Alba (Alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique). Enfin, Haïti est un pays appauvri, mais il possède des ressources minières importantes, de l’iridium. On parle également de réserves pétrolières.

Les mouvements de contestation qui existaient avant le séisme et le dénuement d’aujourd’hui ne constituent-ils pas des facteurs d’explosion sociale  ?

Camille Chalmers. Oui. Les stratèges du département d’État ont toujours présenté Haïti comme un pays imprévisible. D’où le caractère rapide de leur réponse militaire dans le cadre des guerres préventives de l’ancien président G. Bush. La situation explosive est structurelle en raison des niveaux de paupérisation extrêmes, que le tremblement de terre va encore aggraver. La nation haïtienne doit prendre la mesure de cette occupation déguisée en humanitaire. Il faut construire des réseaux de solidarité pour répondre à la conjoncture d’urgence, mais également pour entrer dans une construction véritable.

Entretien réalisé par Cathy Ceïbe


Voir en ligne : Humanité


Camille Chalmers fut membre du CA d’Alternatives entre 2003 et 2006

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