Cachez ce voile que je ne saurais voir

jeudi 29 janvier 2004, par France-Isabelle LANGLOIS

La France a replongé dans une crise du voile. Les valeurs républicaines et laïques de l’Hexagone sont mises à mal. De plus en plus de jeunes filles se présentent dans les lycées, un voile recouvrant leur chevelure. Un phénomène qui est vécu comme une terrible offense par de nombreux Français. Pourquoi ?

Le 24 septembre, deux adolescentes, deux sœurs, lycéennes à Aubervilliers, en région parisienne, sont exclues de l’école pour cause de foulard. Lila a 18 ans, Alma, 16. Leur père, avocat, n’est pas musulman mais juif, « juif sans Dieu » se définit-il. Leur mère est kabyle, non pratiquante, non voilée.
Depuis, c’est la levée de boucliers. Partisans de la laïcité, pour la plupart, les Français ne s’entendent pas sur l’attitude à adopter vis-à-vis du foulard. Alors que certains prônent l’interdiction, d’autres, moins nombreux, continuent de penser que la tolérance est encore la meilleure arme.

En 1995, à Montréal, le cas d’une fillette portant le voile à l’école avait soulevé les passions, mais surtout engagé un débat, une réflexion, puis une prise de position officielle sur la question, en faveur de la tolérance. Ce n’était pas la laïcité que l’on considérait attaquée, mais les droits des femmes chèrement acquis par les Québécoises depuis plus de 30 ans, rappelle Yasmina Chouakri de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) : « On n’y voyait que la femme soumise, une menace pour les femmes québécoises qui se trouvaient confrontées à des valeurs opposées aux leurs. Mais depuis, elles ont vu que cela pouvait avoir une panoplie de sens. »

Une difficile comparaison

Mme Chouakri explique que depuis le 11 septembre 2001, plusieurs femmes musulmanes portent le foulard par geste politique. Une sorte de repli identitaire, l’affirmation du refus des politiques étrangères américaines. Et cette attitude, « plusieurs musulmanes s’y opposent, et je m’inclus là-dedans », commente la coordonnatrice des comités de la FFQ, dont celui sur les communautés culturelles. Mais le phénomène existe, et plus encore en France.

« Il faut faire très attention aux comparaisons entre la France et le Québec, prévient Yasmina Chouakri. D’une part, l’école française s’appuie très fortement sur les valeurs du système républicain et laïc. D’autre part, la communauté arabe [donc en bonne partie musulmane] y est beaucoup plus importante, sans compter le facteur de proximité géographique » avec le monde arabo-musulman.

En France, l’islam est la deuxième religion en importance. Les musulmans, pratiquants et non pratiquants seraient entre 4 et 6 millions, de première, deuxième et même troisième génération. Ils sont venus principalement d’Afrique du Nord, des anciennes colonies, de territoires qui un jour ont eu la prétention de s’appeler la France. Un rapport à l’immigration, de part et d’autre, bien différent du nôtre. Plus complexe, plus empreint d’émotivité.

Que cache le voile ?

Dans l’après-guerre, de véritables bidonvilles voient le jour. Maisons de carton et de tôle où s’entassent des travailleurs étrangers et leur famille. Puis ces bidonvilles sont devenus ce que l’on appelle aujourd’hui les cités, banlieues de tours de bétons. Or, « en France, le port du voile est beaucoup associé aux banlieues, à l’exclusion, et c’est là que le débat prend toute son importance », fait remarquer Yasmina Chouakri.

Le désengagement de l’État a amené la dégradation physique des cités où presque tout tombe en lambeaux. Mais ce n’est pas le plus grave. Pour Fadela Amara - initiatrice du mouvement Ni putes ni soumises et présidente des Maisons des potes, organisations qui luttent contre le racisme -, les banlieues « sont entrées dans un cycle de décomposition sociale et politique avancé. »

Dans son livre, intitulé Ni putes ni soumises, elle dresse de façon efficace le portrait des banlieues faites de la ghettoïsation des immigrants et de la pauvreté. Des bandes de jeunes garçons, désillusionnés, victimes de l’échec scolaire, laissés pour compte par la société, l’État et les services publics, ont instauré un véritable régime de terreur. Elle n’hésite pas à les qualifier de mafias. Les jeunes filles sont leurs premières victimes. Ils guettent leurs faits et gestes, leur dictent leur façon de s’habiller, leur interdisent de sortir. Machisme et violence inouïe : « tournantes » (viols collectifs où le garçon fait « tourner » sa petite amie d’un copain à un autre) ; « mises à l’amende » (véritables passages à tabac) ; et assassinats, comme celui de Sohane qui, au printemps 2002, a été retrouvée brûlée vive.

C’est pour dénoncer ces horreurs et faire en sorte que cette situation change que Fadela Amara et une poignée de filles des banlieues ont entrepris en février 2003 une longue marche sous le slogan Ni putes ni soumises. À l’arrivée sur Paris, le 8 mars, elles étaient 30 000, des hommes à leurs côtés.

La militante contre le racisme et pour le respect des droits des femmes explique comment cette violence provoque divers comportements. Certaines se maquilleront et s’habilleront de façon d’autant plus provocante qu’on le leur interdit. Mais il y a aussi des jeunes filles qui portent le voile comme une armure. « Car de fait, celles qui portent le voile ne sont jamais importunées par les garçons, qui baissent la tête devant elles : voilées, elles deviennent à leurs yeux intouchables. »

Les voiles de la dérive

À cela s’ajoute ce que Fadela Amara nomme la « dérive obscurantiste ». Des groupes islamiques sillonnent les quartiers et recrutent les jeunes à la dérive, ce qui fait une pression supplémentaire pour les obliger à porter le voile. Pour la militante « l’affaire du voile est l’illustration la plus visible et symptomatique de cette dérive ».

Lors des premiers phénomènes du voile au début des années 80, la jeune femme était partisane de la tolérance et de la non exclusion, convaincue que les valeurs républicaines enseignées dans les lycées auraient en bout de ligne le dessus. Mais aujourd’hui, Fadela Amara est pour l’interdiction : « Car l’école n’a pas su leur transmettre les outils d’émancipation leur permettant de se définir dans l’espace commun que nous partageons, chacun avec ses spécificités, dans le respect de la laïcité. »

Au Québec, ce phénomène de banlieues où s’entassent les immigrants, génération après génération n’existe pas. L’immigration arabo-musulmane, plus récente, est moindre même si elle est en croissance. La laïcité n’est pas une valeur fondamentale de notre société. Il est plutôt question de tolérance de toutes les religions. Peut-être nous sera-t-il plus facile de remporter le pari que l’accès à l’éducation est encore le meilleur moyen de combattre des pratiques obscurantistes et aliénantes, et que l’exclusion n’est pas la solution.

France-Isabelle Langlois

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