Bras de fer entre Pyongyang et Washington

dimanche 28 septembre 2003, par Alexandra GILBERT

Pendant que les regards se tournent vers l’intervention américaine en Irak, à l’autre bout de la planète, la Corée du Nord brandit la menace de son programme d’armement nucléaire. Aligné par les Américains sur « l’axe du mal », qualifié d’État voyou, ce pays, dirigé par le président Kim Jong-il, a rompu le silence du « royaume ermite ». Si les récents dialogues ont abouti à un cul-de-sac, il n’en tient qu’aux Américains de résoudre la crise, estime Sam Noumoff, professeur au Département de sciences politiques de l’Université McGill, et spécialiste de la question.

L’attitude actuelle de la Corée du Nord envers les États-Unis peut certes sembler impertinente et risquée. Selon M. Noumoff, elle est le résultat d’une longue série d’événements mais reflète aussi l’« une des plus grandes caractéristiques de la politique nord-coréenne : l’imprévisibilité ». Un second élément, tenant à la fois du politique et du culturel, contribue à orienter les stratégies nord-coréennes : le concept de juche, qui réfère à une politique très forte d’indépendance et d’autosuffisance. Longtemps tiraillée entre l’Union soviétique et la Chine, subissant les pressions de la Corée du Sud, des États-Unis et du Japon, la Corée du Nord a acquis au fil des ans la réputation de faire les choses à sa façon : « Isolée, assiégée par les Américains, ce pays est déterminé à établir et à maintenir sa propre identité politique et sociale », explique M. Noumoff.

Sur la ligne de feu

La Corée du Nord est sur la ligne de feu depuis plus de 50 ans. Deux affrontements majeurs ont contribué à attiser les tensions entre Pyongyang et Washington, à commencer par l’armistice qui a marqué la fin des combats entre la Corée du Nord et la Corée du Sud en 1953. Cet accord « équivaut à une déclaration de guerre perpétuelle », selon le politologue de McGill, puisqu’aucun traité de paix n’a ensuite été signé. La zone démilitarisée qui sépare les deux Corées est aussi source de conflit. Depuis 1953, elle est occupée par environ 40 000 soldats américains qui regardent vers le nord.

Au cours des derniers mois, les Américains ont pris la décision de retirer leurs troupes de la zone démilitarisée, un geste qui les a placés hors de portée de l’artillerie nord-coréenne. Une décision, selon Sam Noumoff, qui a mené les Nord-Coréens à craindre que « les Américains se préparent à une éventuelle action militaire ».

Escalade des tensions

Au début des années 1990, avec la guerre du Golfe et l’avènement des armes de précision, les Nord-Coréens mesurent l’ampleur de la désuétude de leur propre armement et de leur vulnérabilité. En octobre 1994, une entente est établie entre Washington et Pyongyang sur le gel des activités d’un complexe nucléaire nord-coréen, mais en 2000, Bush accuse Jong-il d’avoir violé cet accord. Le régime nord-coréen voit dans cette accusation une stratégie de provocation pour accentuer la pression. Selon plusieurs sources, les Américains connaissaient depuis au moins 1998 la reprise du programme nucléaire nord-coréen, sans pourtant intervenir. Cet événement est à l’origine de la crise actuelle. Afin d’empêcher une éventuelle attaque américaine, la Corée du Nord a brandi la menace d’une riposte contre la Corée du Sud ou le Japon.

En 2000, la Sunshine Policy, initiative de paix mise sur pied par l’ancien président sud-coréen, Kim Dae-jung - qui serrait la main au chef d’État nord-coréen en 2000 à Pyongyang - et poursuivie dans une plus large mesure par le président actuel, Roh Moo-hyun, jetait pourtant les bases d’un rapprochement entre la Corée du Sud et la Corée du Nord. Mais cette approche de réconciliation provoque le mécontentement de l’administration Bush, qui désire maintenir la ligne dure envers le régime de Kim Jong-il. La Corée du Sud tente actuellement de maintenir le dialogue, bien qu’étant directement visée par la stratégie de sa voisine du nord.

Depuis, la guerre en Irak et l’intervention unilatérale américaine ont contribué à l’escalade des tensions. « Les États-Unis ont maintenu une politique d’hostilité à l’endroit des Nord-Coréens. Ils ont plusieurs raisons de croire qu’ils sont dans la mire de Washington, avec Cuba notamment », explique M. Noumoff.

Pourtant, la Corée du Nord offre de suspendre son programme d’armement nucléaire en échange d’un pacte de non-agression avec les États-Unis. « C’est un petit débat constitutionnel aux États-Unis. Les Nord-Coréens veulent un traité, qui doit être approuvé par le Sénat américain. Mais il n’y a aucune chance qu’un tel traité puisse être signé », affirme le politologue, puisque le Sénat est catégoriquement opposé à une telle signature. Car pour les Américains, donner des garanties serait en quelque sorte fermer les yeux sur l’attitude défiante de la Corée du Nord. « La décision fondamentale est entre les mains des États-Unis. Sont-ils prêts à fournir des garanties qui donneront l’assurance que des actions militaires ne seront pas entreprises contre le gouvernement de la Corée du Nord ? S’ils acceptent de fournir ces garanties, alors le régime coréen les acceptera », conclut Sam Noumoff.


Bas de vignette photo : Un million de personnes étaient réunies à Pyongyang le 11 janvier après l’annonce faite par le régime de Kim Jong-il du retrait du traité de prolifération nucléaire.

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