Bon baisers de Buenos Aires

dimanche 1er décembre 2002, par Anne-Marie LE SAUX

Cela fait deux mois maintenant que nous sommes arrivées, ma coéquipière et moi, à Buenos Aires où nous travaillons avec FM-La Tribu, une station de radion indépendante, et Clacso, un réseau de centres de recherche en sciences sociales, critique de la mondialisation, des accords économiques et des politiques imposées par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Des politiques que les Argentins paient maintenant très cher. Un an déjà que la crise a éclaté...

Dans ce que tous se plaisent à nommer le « Paris de Buenos Aires », ce qui frappe, ce sont ces infatigables âmes qui dès la nuit tombée arpentent les rues. Accablées par la plus importante crise socio-économique que connaît l’Argentine depuis des années, ces âmes sont en fait les cartoneros envahissant par milliers tous les quartiers de la capitale.

Bien que Buenos Aires regorge de restos et de cafés branchés, impossible d’ignorer ces ombres furtives qui hantent la ville. Ces nuevos pobres (nouveaux pauvres) arpentant quotidiennement les rues de Buenos Aires font désormais partie du paysage urbain illustrant l’âpreté qu’engendre la crise économique. Les cartoneros vivent des poubelles, à la recherche de cartons, de boîtes de conserve, de canettes d’aluminium, de bouteilles en verre ou en plastique qu’ils vendront ensuite à des usines de recyclage.

Bien que les cartoneros aient toujours existé, leur nombre s’est multiplié avec la crise économique qui a anéanti la classe moyenne, jadis la plus importante du continent latino-américain. Selon une étude de l’Université nationale General Sarmiento, 60 % des cartoneros sont des anciens ouvriers du textile ou de la construction ayant perdu leur travail. La paupérisation accélérée que connaît actuellement l’Argentine a fait en sorte que plus de la moitié de la population, soit 19 millions de personnes, vit désormais dans la pauvreté, et près de neuf millions dans l’indigence. Les plans d’aide distribués par le gouvernement - 150 pesos par mois (environ 65 dollars ) - aux chefs de famille sans emploi sont évidemment dérisoires.

Sans l’ombre d’un doute, deux décennies de constantes politiques néolibérales (privatisations sauvages sous le règne de Carlos Menem, de 1989 à 1999) ne sont pas sans avoir transformé radicalement le paysage social argentin. Les politiques agressives de privatisation des secteurs de la poste, des télécommunications, de l’énergie, des transports et des chemins de fer ont engendré des pertes d’emploi considérables, réduisant ainsi une partie de la population au chômage et à la pauvreté. Victimes de cette logique, les cartoneros doivent parfois marcher des heures en traînant des charges de plus de 100 kilos, à la recherche de ce qui pourra être vendu aux usines de recyclage.

Or, bien que les nuits folles de Buenos Aires semblent désormais n’être plus que de lointains mirages, et en dépit d’un certain découragement de la population devant cette crise socio-économique sans précédent, Buenos Aires porte en elle des milliers d’individus qui espèrent, luttent et résistent. Devant la crise du modèle néolibéral se dressent de nombreuses expériences sociales alternatives. Des usines autogérées par les travailleurs, à l’auto-organisation sociale des assemblées populaires (assemblées de quartiers), en passant par les luttes des piqueteros (groupes protestant contre la mise à pied des travailleurs regroupant principalement des chômeurs, d’anciens ouvriers disposant d’un savoir-faire syndical, des femmes chefs de foyer, des jeunes vivant dans une précarité extrême, etc.) et les cacerolazos (groupes de petits épargnants affrontant les banques expropriatrices), se font entendre les voix de l’idée qu’« un otro mundo es possible ».

Anne-Marie Le Saux, stagiaire du programme « Furetez dans le monde » d’Alternatives à Buenos Aires, en Argentine.

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