Bolsonaro : quand l’exception devient la règle

mercredi 4 septembre 2019, par Gustavo Monteiro, Mara de Carvalho, Rosa Peralta

Le 14 août, Rosa Peralta, responsable des actions urgentes au Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL), ainsi que Gustavo Monteiro, collaborateur au CDHAL, ont eu l’occasion de s’entretenir avec Mara de Carvalho, défenseure des droits humains au Brésil. Mara est membre du secteur des droits humains du Mouvement des sans-terre (MST) au Brésil, de l’Institut de recherche sur le droit et les mouvements sociaux (IRDMS) et de l’Association brésilienne des juristes pour la démocratie (ABJD).

Lors de son passage à Montréal, Mara a fait une présentation sur les principales attaques et les reculs des droits humains sous le gouvernement du président Jair Bolsonaro. Mara nous a également parlé des fronts de résistance qui s’organisent dans les territoires ruraux et urbains du pays.

CDHAL : Comment expliquez-vous la montée du gouvernement d’extrême droite au Brésil ?

Mara de Carvalho (MdC) : L’arrivée du gouvernement d’extrême droite de Bolsonaro rend la situation au Brésil encore plus difficile car, outre la crise économique, nous sommes confrontés à l’aggravation d’une crise de l’État de droit démocratique avec l’affaiblissement des processus démocratiques et des institutions publiques. Chaque jour, le gouvernement prend de nouvelles mesures qui, d’une façon ou d’une autre, portent atteinte aux droits de la société brésilienne.

Mais il faut comprendre que le gouvernement Bolsonaro est le résultat d’une offensive du système capitaliste mondial qui s’est renforcée en 2013 et 2014, lorsqu’ont commencé les attaques contre Petrobras (avec la découverte de champs pétrolifères ou gaziers dits pré-sel) et contre les actions gouvernementales de la présidente Dilma Rousseff.

Ce n’était pas une situation concernant uniquement le Brésil. Il y a moult indices qui laissent suggérer une intervention américaine visant à déstabiliser plusieurs pays d’Amérique latine. Il est également nécessaire de considérer l’avancée de l’extrême droite dans plusieurs autres parties du monde. En d’autres termes, le gouvernement Bolsonaro n’est pas isolé et, malheureusement, on peut voir se dessiner une tendance à long terme.

Avec le coup d’État qui a conduit à la destitution de Rousseff, Michel Temer a assumé la présidence et a entamé le démantèlement des droits économiques et sociaux, comme les droits du travail et le gel des investissements sociaux avec l’amendement constitutionnel nº 95, qui prévoit la paralysie pour une durée de 20 ans des investissements dans des domaines clés, comme la santé et l’éducation.

CDHAL : Comment caractérisez-vous le moment politique actuel au Brésil avec l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro ?

MdC : Je crois que l’une des caractéristiques de l’actuel gouvernement Bolsonaro est la stratégie de démantèlement des processus démocratiques, des institutions et des droits humains, économiques et sociaux. Il a adopté un discours extrêmement moralisateur, comme s’il n’y avait pas de fonds politique dans ses discours et ses actions. Par exemple, il dépolitise les programmes de défense des droits des femmes et de la population LGBTQI, de même que des populations autochtones, paysannes et noires.

Ainsi, dans la perception de plusieurs, le fait qu’il attaque aussi les universités publiques en faisant valoir qu’elles sont des lieux de comportement obscène et de diffusion des idées communistes est entré dans la norme. Mais en diabolisant la pensée libre et plurielle dans les espaces éducatifs, il cache la véritable intention politique, qui est d’ouvrir les universités publiques au capital privé et de disqualifier la production scientifique progressiste dans le développement du pays.

CDHAL : Comment expliquer le soutien qu’il reçoit encore des couches les plus pauvres de la société ?

MdC : Tout d’abord, Bolsonaro a intensifié le processus social qui avait commencé en 2013, juste avant le coup d’État qui a renversé Dilma Rousseff. Il a intensifié les discours de haine, de diabolisation du Parti des travailleurs, des mouvements de gauche en général. Les secteurs de la société qui ne cadrent pas avec les actions absurdes idéalisées par Bolsonaro et ses partisans sont automatiquement considérés comme des ennemis et doivent être combattus, comme s’ils formaient un groupe de « communistes rouges ».

Toujours dans le cadre de sa stratégie de dépolitisation, si d’un côté son parti est réactionnaire et promeut la censure, il fait d’un autre côté appel à la notion de liberté. C’est contradictoire, mais il finit par convaincre la population moyenne que la flexibilisation des lois est quelque chose de positif. Par exemple, il a présenté un projet de loi pour rendre plus difficile la suspension d’un permis de conduire, ce qui signifie qu’une personne peut commettre plus d’infractions routières sans perdre son permis. Il soutient également qu’il n’est plus nécessaire d’avoir des sièges de sécurité pour enfants dans les voitures.

Son projet a investi d’autres sphères de pouvoir, comme le Congrès national, où il a pratiquement anéanti les lois protégeant les droits du travail. Le parti a également réussi à approuver une réforme du système de sécurité sociale qui supprime les droits fondamentaux de la population brésilienne en matière de retraite et de sécurité sociale, avec un impact direct sur les populations rurales, les femmes et les personnes âgées.

Dans le même ordre d’idées, il déclare que les écoles devraient être libres d’exprimer leur foi. Avec cela, il fait plaisir aux secteurs conservateurs religieux néo-pentecôtistes qui ne veulent enseigner aux enfants que leur vision conservatrice du monde. Ces secteurs ne veulent pas entendre parler de laïcité, ils ne veulent pas être « forcés » de parler d’autres religions.

Bolsonaro a également mis l’accent sur la libéralisation du droit du port d’arme à feu pour la population en général. Chaque personne peut posséder jusqu’à quatre armes à feu à la maison. Cela donne le sentiment d’une plus grande liberté, parce que chacun peut désormais se défendre seul contre la violence. Bolsonaro est ainsi en mesure de plaire aux groupes économiques liés à l’industrie de l’armement et est également dispensé d’investir dans les politiques de sécurité publique.

De cette façon, il imprègne la population d’un faux sentiment de liberté afin d’individualiser la responsabilité d’éventuelles infractions pour le citoyen ordinaire.

CDHAL : La violence au Brésil a toujours atteint des niveaux alarmants, alors comment la libéralisation des armes pourrait-elle aggraver cette situation ?

MdC : Eh bien, la libéralisation des armes aura des effets néfastes sur les groupes les plus pauvres et les plus vulnérables. La plupart des féminicides se produisent avec des armes à feu. Si nous augmentons l’accès de la population en général aux armes à feu, il est tout à fait prévisible qu’un plus grand nombre de femmes seront tuées. Il en sera de même pour le taux de jeunes Noir·es qui meurent chaque année.

La libéralisation du port d’armes à feu pour les propriétaires fonciers est également un problème très grave. Le projet de loi 3715 de 2019 permet la possession élargie d’armes à feu dans les régions rurales. Si ce projet de loi est approuvé, cela concernerait un total de 5,9 millions de propriétés. C’est le nombre de propriétés inscrites en date du 31 mai dans le Registre environnemental rural (Cadastro Ambiental Rural, CAR). L’objectif visé est de porter atteinte aux mouvements qui luttent pour la réalisation du droit à la terre et au territoire, tels que les mouvements autochtones, quilombolas et ribeirinhos, entre autres, mais toujours avec une déclaration ouverte pour combattre le plus important mouvement de lutte pour la terre - le MST.

En ce qui concerne la terre et le territoire, Bolsonaro veut exploiter au maximum les ressources minières et les terres agricoles, et élargir l’accès à l’agro-industrie et aux capitaux privés et étrangers. Dans les espaces urbains, il travaille aussi à réprimer les mouvements qui vont à l’encontre de la logique du marché de la spéculation immobilière. Ainsi, il a déclaré la guerre à ces mouvements qui luttent pour la démocratisation des zones rurales et urbaines. Il veut adopter des lois pour faire passer ses membres pour des terroristes.

Et le résultat, nous le voyons déjà, avec l’augmentation de la violence dans les territoires ruraux et les centres urbains.

CDHAL : Quelles sont les stratégies et les fronts de résistance face à ce sombre tableau ?

MdC : La stratégie actuelle de lutte est la défense de la souveraineté nationale, de la démocratie et des droits acquis par la classe ouvrière brésilienne. Le mouvement « Libérez Lula » (Lula livre) a été conçu comme un vecteur unificateur dans la lutte pour dénoncer la persécution de l’ancien président Lula et la possibilité d’un projet démocratique et populaire.

Les mouvements paysans et traditionnels n’ont jamais cessé de se battre et de résister et continuent à concevoir des dispositifs pour renforcer la défense de la vie dans les territoires.

Le précédent tragique dans notre Amazonie démontre la gravité du cas brésilien et la nécessité de guider la défense de la vie, du territoire et de la souveraineté nationale. Vivement que d’autres peuples du monde soient solidaires et participent à cette défense !

Les branches Brésil et Internationale de Via Campesina sont les références pour les espaces d’organisation où l’on se porte à la la défense de la vie en équilibre avec les richesses de la nature et elles se sont activées pour guider les formes de solidarité et de lutte des peuples de la terre, de l’eau et des forêts en Amérique latine et dans le monde. Il s’agit d’une étape importante dans la lutte de ces peuples.

Face à l’attaque du gouvernement actuel contre la pensée critique, il y a également eu plusieurs actions de défense de l’éducation et des universités, avec des professeurs et des étudiants descendant dans la rue non seulement pour maintenir l’accès universel à l’éducation publique, mais aussi pour défendre la production académique critique, étant donné que Bolsonaro conteste la production scientifique dans les domaines des sciences humaines et ne reconnaît pas les études qui traitent du changement climatique.

En ce sens, les initiatives qui rassemblent des acteurs pluriels pour se joindre à ce processus de lutte sont en marche.

Les comités Lula livre répartis dans tout le Brésil et dans différentes parties du monde, rassemblent des personnes qui luttent pour la démocratie, contre l’arbitraire de la justice brésilienne qui fait de Lula l’un des prisonniers politiques les plus emblématiques de notre temps.

Le Front populaire brésilien et le Front des peuples sans peur (Frente Brasil Popular et le Frente Povo sem Medo) rassemblent des groupes engagés dans la lutte pour la terre, des syndicats, des partis politiques, mais aussi des groupes pour les droits des femmes, la population LGBTQI, les travailleurs urbains, le droit au logement, etc.

Enfin, nous essayons de renforcer l’Association brésilienne des juristes pour la démocratie (Associação Brasileira de Juristas pela Democracia, ABJD), qui brandit le drapeau de la lutte pour la défense de l’État de droit démocratique et le respect de la dignité de la personne humaine et des garanties constitutionnelles.

À propos de Rosa Peralta

L’autrice est la responsable des actions urgentes au Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL).

À propos de Mara de Carvalho

Mara de Carvalho est membre du secteur des droits humains du Mouvement des sans-terre (MST) au Brésil, de l’Institut de recherche sur le droit et les mouvements sociaux (IRDMS) et de l’Association brésilienne des juristes pour la démocratie (ABJD).

À propos de Gustavo Monteiro

Gustavo Monteiro est collaborateur du Cdhal et membre d’International Socialista

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca