Bernie Sanders et le sens de la fête

mardi 9 février 2021, par Albin Wagener

C’est peu dire que les memes ont réussi, en quelques années seulement, à se hisser au rang d’élément incontournable de la culture web 2.0, et plus particulièrement des contre-cultures underground de forums parfois sulfureux, comme 4chan, Reddit ou le plus tempéré 9gag. Dès qu’une image frappe, d’une manière ou d’une autre, les internautes s’empressent de se la réapproprier pour la détourner, dans cet art du bricolage postdigital [1] qui caractérise désormais nos sociétés, où techniques numériques et vie extranumérique s’entremêlent de manière parfois chaotique.

Bernie Sanders n’a pas fait exception à la règle, une fois de plus. Le 20 janvier 2021, lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden comme 59ème président des Etats-Unis d’Amérique, c’est une image remarquable du sénateur du Vermont qui a fait le tour du monde. Le candidat malheureux à la primaire démocrate, sacrifié une fois de plus sur l’autel d’une realpolitik risquée et empreinte de duplicité (qui n’a probablement pas été innocente dans l’avènement de Donald Trump comme 58ème président des Etats-Unis, faut-il le rappeler), a même réussi à voler la vedette à Lady Gaga ou Katy Perry.

La raison est simple : la photo prise par Brendan Smialowski est autant gorgée de symboles que l’émouvant poème de la jeune et remarquée écrivaine Amanda Gorman – pour des raisons différentes. Tout, dans l’accoutrement et la posture de Bernie Sanders, témoigne de la résignation flegmatique et de la colère contenue que les citoyennes et citoyens de nos sociétés éprouvent, face au lent naufrage de nos démocraties. Gageons que la présidence de Joe Biden n’y changera pas grand-chose, même si ses premières mesures ont été de renouer des liens effectifs et symboliques avec les partenaires internationaux des Etats-Unis. Décidément, ce ne sont pas les symboles qui manquent. Peut-être parce que c’est, à plusieurs égards, presque tout ce qui nous reste – en termes de patrimoine, de pouvoir d’action et même parfois d’engagement politique.

Pour mieux situer la manière dont on pourrait comprendre et interpréter cette image de Bernie Sanders, et également son incroyable succès mémétique sur les réseaux sociaux, il faut peut-être prendre le temps d’analyser la manière dont résonne la posture du sénateur du Vermont : dans son regard à la fois transi par le froid et habité par l’observation désabusée, dans la posture de ces jambes croisées, dans le masque si significatif de notre époque troublée ou dans ces fameuses mitaines tricotées par Jen Ellis, à la fois surprise et ravie par ce succès soudain.

Evidemment, il est toujours facile de réaliser une exégèse un peu sauvage ou à chaud – et quand tout est symbole, cela signifie que plus rien ne l’est. Mais plus précisément, si cette image a rencontré un potentiel mémétique si inspirant et si viral, c’est peut-être parce qu’elle est, comme tant d’autres images mémétiques, plus qu’une simple photographie – les spécialistes de sémiotique photographique rétorqueront d’ailleurs avec raison qu’il n’existe point de simple photographie, et que contexte et point de vue sont systématiquement incontournables pour en analyser le contenu.

Enfin, il est important de rappeler que lorsqu’il s’agit de la circulation d’une image, l’important n’est pas l’analyse sémiotique simple de l’image en elle-même (qui n’a que peu d’intérêt et peut être ouverte à toutes les fantaisies), mais l’analyse de la circulation de cette image dans un contexte social donné. C’est bien l’objectif de cet article.

Un habitué des memes

Tout d’abord, il convient de signaler que le sénateur du Vermont est loin d’être étranger aux phénomènes mémétiques. Il se retrouve dans plusieurs canevas mémétiques, ces propositions graphiques prêtes à l’emploi que les internautes stockent sur des plateformes spécialisées comme Kapwing Meme Maker, Makeameme, Imgflip Meme Generator ou encore la célèbre encyclopédie en ligne Knowyourmeme (sorte de Wikipedia dédié à ces formats viraux si particuliers).

Au moment de sa malheureuse campagne des primaires démocrates, où il cèdera finalement la place à la dynamique consensuelle de Joe Biden, Bernie Sanders avait déjà marqué les communautés numériques (y compris les fameux groupes de neurchis) avec un extrait de l’une de ses vidéos, dans laquelle il demandait un soutien financier de la part de ses partisans, afin de pouvoir poursuivre sa campagne.

Cet extrait apparemment anodin avait été détourné maintes et maintes fois, grâce à la créativité des internautes et des bidouilleurs de smartphones, qui avaient fini par proposer d’autres situations de la vie quotidienne à laquelle s’appliquait ce texte – ou bien des textes différents. C’est peu dire que la popularité de Bernie Sanders est relativement élevée chez les créateurs de memes, et qu’elle dépasse de loin les frontières de son pays de résidence.

D’autres images de meetings de l’homme politique nord-américain ont également été détournées afin de proposer une gradation d’excitation, comme dans cet exemple où un producteur de meme se souvient de son enfance, plus particulièrement au moment des départs en voyage de classe.

Dans tous ces cas, la présence de Bernie Sanders dans des memes est souvent synonyme d’anecdotes de la vie quotidienne : il n’est bien évidemment pas le seul à figurer au panthéon des personnalités plébiscitées par les créateurs de memes pour ce type d’analogie, mais sa popularité en fait une valeur sûre pour ce que les internautes aguerris appellent, en bon français, du meme material (ou du matériau mémétique), notamment par temps de campagne présidentielle [2]. En octobre 2015, deux étudiants américains, Will Dowd et Sean Walsh, avaient même créé le groupe Facebook The Bernie Sanders Dank Meme Stash [3], chargé de produire des memes en soutien de leur favori politique, au cœur d’une campagne particulièrement animée sur le terrain des réseaux sociaux [4] ; une campagne qui avait abouti au ralliement de Sanders à la candidate du parti démocrate, Hillary Clinton, qui allait finalement perdre face à 58ème président des Etats-Unis, l’imprévisible homme d’affaires Donald Trump.

Souvent utilisés pour véhiculer une image sympathique et positive des idées politiques véhiculées par cet homme politique du Vermont, les memes qui concernent Sanders ont réussi une prouesse transgénérationnelle assez remarquable, malgré le critère de l’âge que l’on a régulièrement opposé au sénateur. Dans nombre de situations, la figure de Sanders semble permettre une identification relativement aisée dans un nombre important de situations.

Mais dans l’affaire qui nous occupe, il faut bien avouer que l’incroyable créativité relative à cette photographie prise au cœur d’une cérémonie d’investiture toute particulière, représente probablement une forme de pinacle pour la présence de Bernie Sanders dans les univers mémétiques – pour ce qu’il représente, et pour ce qu’il dit de la posture du témoin politique dans l’époque particulièrement sidérante que nous vivons. Sanders a en effet finalement fini par acquérir, dans l’environnement mémétique, l’image d’une sorte de Monsieur Tout le Monde qui permet d’incarner nombre de représentations sociales et de postures cognitives et affectives [5]. Ainsi, concernant la dernière photo en circulation, plusieurs auteurs se sont penchés à la fois sur la signification de sa popularité, comme Naomi Klein ou encore André Gunthert.

Regarder le délitement démocratique

Dans l’analyse systémique des interactions [6], il est de coutume de prendre en considération l’ensemble des dimensions anthropologiques qui interviennent dans tout phénomène de communication. Ainsi, il est possible de séparer les dimensions verbales, paraverbales et non verbales qui interviennent dans la construction, la circulation et l’interprétation du sens. Et dans le cas de la photo de Bernie Sanders, c’est d’abord la dimension non verbale qui frappe, notamment parce qu’elle s’oppose de manière assez nette au contexte cérémoniel de l’investiture.

En effet, pour ce genre de moment institutionnel fort, la majorité des femmes et hommes politiques ont pris le soin de se mettre sur leur trente et un ; ainsi, on louait successivement les accoutrements de Michelle Obama, de Joe Biden ou encore Kamala Harris, dans un moment où le retour du style vestimentaire devait également introduire une rupture avec l’ère Trump et symboliser un certain style de gouvernance à venir. Au milieu de ce défilé de mode traditionnellement attendu lors de ce genre d’occasions, la tenue de l’ex-candidat à l’investiture démocrate a immédiatement détonné.

Pendant que la démocratie américaine livrait l’un des spectacles dont elle a le secret, en y incluant pêle-mêle Katy Perry ou bien encore Lady Gaga, l’image de Bernie Sanders contrastait sévèrement avec les feux d’artifice, les célébrations d’apparat et cette atmosphère de satisfecit au sourire éclatant. Les vêtements choisis pour l’occasion, notamment, donnent un premier indice symbolique : aux costumes et aux habits de soirée, le sénateur du Vermont a préféré un simple manteau d’hiver et une paire de moufles artisanales, qui constituaient autant de dispositifs utiles et simples pour braver la météo du jour. Ce choix vestimentaire, s’il reste peut-être avant tout un choix de simple confort, représente néanmoins un contraste violent avec les attendus de la célébration du jour.

Mais dans l’image qui a circulé, le choix vestimentaire n’explique pas tout. La symbolique se trouve renforcée par la posture du personnage de la photo, qui semble toiser l’événement de loin, jambes et bras croisés, comme en position d’attente et de perplexité (voire de fermeture, diraient certains). L’expression faciale semble également fermée ; évidemment, il n’est pas à exclure que l’ensemble soit notamment causé par le froid qui glaçait Washington ce jour-là, soyons réalistes.

Mais au-delà de cet aléa météorologique, Sanders ne pouvait pas ne pas savoir que son image, comme celle de n’importe quel personnage politique, comptait – et comptait particulièrement en ce jour qui marquait plu la fin de la présidence de Donald Trump que le début de celle de Joe Biden. Les sourcils sont froncés, les traits tirés et l’ensemble se trouve renforcé par le contexte de positionnement du corps ; en effet, le sénateur du Vermont se tient assis sur ce qui ressemble à une chaise pliable que l’on pourrait trouver n’importe où, en restant loin des autres spectateurs, sécurité covidesque oblige.

D’une certaine façon, nous sommes tous des Bernie Sanders – et c’est probablement ce que nous rappelle le succès de cette singulière photographie. Nous sommes tous là, un peu hagards, sonnés, dubitatifs et circonspects, face à cette victoire d’apparat de la démocratie néolibérale sur la folie fascistoïde du trumpisme. Depuis plusieurs années, nous assistons au délitement progressif et apparemment inexorable des modèles démocratiques hérités du vingtième siècle, incapable de ne pas s’éroder face aux forces de notre temps.

Alors maintenant que le cirque trumpien a quitté le pouvoir de la première puissance mondiale pour aller s’exprimer via d’autres canaux, et que la burlesque et effrayante prise du Capitole par des militants néofascistes a laissé sa place au retour étincelant d’une démocratie « normale » qui n’en finit plus de tomber malade, nous avons toutes les raisons d’être dubitatifs.

Les traits tirés, nous combattons les menaces externes et les dérives internes de nos systèmes démocratiques. Nous assistons, impuissants, à des pantalonnades relayées à grands coups d’éclats médiatiques, à des retours de bâton providentiels improbables, à des remises aux normes apparentes et à des architectures de mensonges éhontés. Et maintenant que le plus improbable des présidents des Etats-Unis a terminé son mandat, maintenant que le théâtre démocratique contemporain reprend ses droits sans n’avoir rien appris de ce qui a mené Trump au pouvoir, nous sommes forcés à rester là, dans les gradins, à observer encore et toujours le même spectacle. Nous y participons, et nous nous battons pour le faire changer de l’intérieur, mais nous voyons bien à quel point les forces en présence sont massives et difficiles à faire ployer.

Alors nous restons là, transis de perplexité dans le froid démocratique, le visage marqué par tout ce à quoi nous avons été obligés d’assister. Sans trop y croire, tout ce qui nous reste, ce sont ces petites choses qui nous permettent de trouver un peu de répit et de réconfort. Un manteau bien chaud et une paire de moufles qui raconte une petite histoire – parce que ces petites histoires sont, au fond, tellement plus rassurantes que la grande Histoire assourdissante qui nous emporte dans son torrent imprévisible d’inepties, de trahisons et de bouleversements.

Retrouver du confort en temps de crise

Mais si cette image de Bernie Sanders a été si populaire sur les réseaux sociaux et au sein des communautés en ligne, c’est aussi parce qu’elle nous ressemble au-delà de ce qui est concevable : le masque et les distances de sécurité font partie de notre quotidien depuis bientôt un an, alors que nous sommes forcés de subir les rebondissements de la crise sanitaire et des égarements de nos gouvernances démocratiques. C’est d’ailleurs toute l’ambivalence de cette photographie : si elle met en scène la solitude de l’observateur éreinté par le cirque des démocraties néolibérales, elle met également en lumière ce besoin que nous avons de pouvoir retrouver, malgré tout, de la chaleur et du réconfort. Quand nous en avons les moyens, en tous les cas.

C’est peut-être pour cela que la réincarnation mémétique du sénateur du Vermont est si éclatante : à chaque fois que Bernie Sanders apparaît, c’est à travers des memes qui mettent en lumière des références répandues de la pop culture, qui agissent comme autant de sources potentielles de réconfort dans les moments où nous en avons le plus besoin, quelle que soit notre place sociale. On retrouve donc Bernie Sanders assis sur le trône de fer de l’incontournable série Game of Thrones, aux côtés de l’antihéros de Marvel Deadpool ou bien encore du Forrest Gump interprété par Tom Hanks, sans oublier bien sûr l’inénarrable canapé de la série Friends, la conférence de Yalta ou encore la célèbre Lunch atop a skyscraper, immortalisée par Charles Clyde Ebbets, qui représente onze ouvriers du chantier du Rockefeller Center, assis les jambes dans le vide pendant leur pause déjeuner.

C’est peut-être, au fond, cette petite et fragile flamme d’espoir que nous montre Bernie Sanders, qui a l’avantage d’avoir vécu nombre de batailles politiques et de pouvoir se permettre un petit écart avec les codes de bonne conduite. D’une certaine manière, si nous pouvons nous identifier si facilement avec Bernie Sanders, c’est aussi parce que nous ne sommes plus vraiment dupes, même si nous ne manifestons pas toujours notre colère, que nous restons silencieux ou que nous prenons de saines distances avec le chaos ambiant.

Nous ne sommes pas dupes, nous voyons ce qu’il se passe, nous remarquons les écarts et les injustices – et quand nous le pouvons, nous avons la force de laisser entre la vie et le réconfort rentrer par ces petits faisceaux de lumière. Tout simplement parce que nous ne pouvons nous battre constamment contre tout sans y laisser notre peau. Et aussi parce que ces petits moments de chaleur et d’intimité sont tout ce qu’il nous faut pour repartir au combat, une fois de plus – en espérant que cette fois-ci sera enfin la bonne.

Article d’abord paru sur le site de Contretemps
Photo  : via @axcasamia


Notes

[1] Pepperell, R., & Punt, M. (2000). The postdigital membrane : imagination, technology and desire. Bristol : Intellect.

[2] Heiskanen, B. (2017). « Meme-ing Electoral Participation », European journal of American studies [Online], 12-2 | 2017, document 8, Online since 02 August 2017, connection on 22 January 2021. URL : http://journals.openedition.org/ejas/12158 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ejas.12158.

[3] Burroughs, B. E. (2016). Political Memes : Bernie Sanders Dank Meme Stash. In Media Res (A Media Commons Project), https://digitalscholarship.unlv.edu/jms_fac_articles/10/.

[4] Penney, J. (2017). “Social Media and Citizen Participation in “Official” and “Unofficial” Electoral Promotion : A Structural Analysis of the 2016 Bernie Sanders Digital Campaign”, Journal of Communication, Volume 67, Issue 3, Pages 402–423, https://doi.org/10.1111/jcom.12300

[5] Wagener, A. (2020). « Mèmes, gifs et communication cognitivo-affective sur Internet », Communication [En ligne], vol. 37/1, mis en ligne le , consulté le 22 janvier 2021. URL : http://journals.openedition.org/communication/11061 ; DOI : https://doi.org/10.4000/communication.11061.

[6] Wagener, A. (2019). Systémique des interactions : communication, conversations et relations humaines. Paris : L’Harmattan.

À propos de Albin Wagener

Albin Wagener est enseignant-chercheur en analyse de discours et humanités numériques, à l’Université Rennes 2 / INALCO.

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