À la une

Bavures militaires en Afghanistan

Dernier de deux articles

jeudi 28 septembre 2006, par Catherine Pappas

KANDAHAR - Le 29 mai, à Kaboul, un camion militaire américain a percuté 14 véhicules arrêtés dans un bouchon de circulation, faisant un mort et plusieurs blessés. Selon les témoins, les soldats américains, appuyés par la police afghane, ont alors ouvert le feu pour disperser une foule en colère, tuant au moins quatre autres civils, dont un enfant. Comme une traînée de poudre, la contestation s’est propagée à travers la capitale où quelque 2000 manifestants déambulaient dans les rues en scandant : « Mort à Karzai et mort à l’Amérique », pillant commerces, véhicules et organisations internationales. On raconte que les manifestants sont entrés jusqu’à l’hôtel Serena, forteresse bien gardée au milieu de la ville. Le bilan officiel à la fin de la journée s’élevait à 17 morts et plus de 200 blessés. Mais quelle signification donner à cet élan de colère ?

Cette révolte, la plus meurtrière depuis la fin du régime des talibans à la fin de l’année 2001, révèle l’étendue de l’opposition à la présence américaine en Afghanistan, la crise économique qui mine la population, mais aussi la précarité de la mainmise de Washington sur le régime fantoche du président Karzai. Presque cinq après l’invasion des Américains et de leurs alliés, les bavures militaires, les violations des droits humains et la militarisation de l’aide ont sévèrement entaché cette guerre livrée au nom du bien. Aujourd’hui, la population ne fait plus confiance ni aux Américains ni au gouvernement afghan.

Le 22 mai dernier, quelques jours avant les incidents survenus à Kaboul, des avions militaires américains avaient bombardé le village d’Azizi, dans le district de Panjwajee, à Kandahar, faisant officiellement jusqu’à 80 morts parmi les talibans, et plus de 16 victimes dans la population civile. Toutefois, selon les habitants de la région, la grande majorité des victimes étaient des civils. Face à la pression populaire, Karzai a ordonné la tenue d’une enquête, qui n’a donné aucune suite jusqu’à présent.

« Ceux qui forment le gouvernement aujourd’hui sont eux-mêmes responsables des crimes de guerres du passé. Ils sont responsables du meurtre de plus de 60 000 Afghans. Alors comment leur faire confiance pour réclamer justice ? », demande Palwasha Kakar, directrice de la Commission indépendante des droits humains dans l’est de l’Afghanistan, où les forces de la Coalition mènent plusieurs opérations militaires. « Notre gouvernement est très faible, poursuit-elle, il promet d’enquêter sur les bavures de la Coalition, mais en réalité, il n’a aucun pouvoir de manœuvre. Au début de l’été, trois opérations américaines conduites successivement à Kurangal, un village de la province de Kunar, ont fait 37 victimes, majoritairement des femmes et des enfants. Ce jour-là, nous étions à Assadabad, au centre de la province, et nous avons entendu les bombardements. » À la suite de cette opération, plus de 50 familles ont quitté la région pour trouver refuge dans des lieux plus sécuritaires.

Palwasha Kakar évoque aussi le cas de deux jeunes hommes du district de Nari, arrêtés par les Américains et retrouvés morts quelques jours plus tard, dans une rivière asséchée de la province de Kunar, près de la frontière pakistanaise. En visite dans la région, l’Ambassadeur américain Ronald E. Neumann a promis une investigation, mais aucune enquête à ce jour n’a permis d’élucider l’affaire. « Ces cas ne sont pas exceptionnels, souligne Palwasha. La population est prise entre deux feux. D’un côté il y a les talibans, de l’autre les Américains. Si vous roulez trop vite, vous vous ferez descendre par les Américains ; si vous roulez trop lentement, vous risquez de tomber dans un piège posé par les talibans ! »

Détentions illégales

« Depuis le 11 septembre, les Américains contreviennent à toutes les lois nationales et internationales et violent les droits humains les plus fondamentaux. Partout en Afghanistan, on arrête des gens sans investigation, sans jugement et sans preuve. On les torture, on les maltraite, on les maintient dans des conditions inhumaines, pendant trois, cinq ou même 15 mois. Puis, on les relâche, sans qu’une accusation puisse être portée contre eux », s’indigne Shamsullah Ahmadzai du bureau central de la Commission indépendantes des droits humains.

Dans la guerre contre le terrorisme, les États-Unis ont inventé de nouvelles catégories - les « combattants illégaux » - qu’aucun droit, ni national ni international, ne couvre. Les prisonniers ne peuvent pas contester les conditions de leur détention et n’ont pas accès à un avocat. Seule la Croix-rouge internationale peut visiter la prison de Bagram, mais n’a toutefois pas le droit de divulguer ses rapports. Les autres prisons, plus d’une vingtaine éparpillées à travers le pays, sont secrètes. Aucune organisation, tant gouvernementale que non gouvernementale, n’a le droit de regard sur ce qui se passe dans ces lieux. Selon Shamsullah, il est erroné d’appeler « prison » ces lieux de détention contrôlés par les forces étrangères : « Une prison est un lieu de punition régi par des normes et des procédures. En Afghanistan, des centaines de prisonniers innocents - relâchés après plusieurs mois d’incarcération - ne possèdent pas un seul document légal qui puisse même prouver leur détention. »

Au bureau de la Commission des droits humains de la province de Paktia, on a répertorié quelque 85 cas de violations de droits humains perpétrés par les Américains et les forces de la coalition, dont plusieurs cas de prisonniers arrêtés arbitrairement et soumis à des interrogatoires inhumains et dégradants. « Une fois libérés, ils racontent des histoires horribles sur leur détention », explique Rafihullah Bidar, responsable du programme de la Commission indépendante des droits humains pour le sud-est du pays. « Les cinq premiers jours suivant leur arrestation, ils n’ont pas le droit de manger ni de dormir. On les maintient réveillés en jouant de la musique très forte ou en leur versant de l’eau glacée sur le corps. Parfois ils sont battus et torturés. Il y a aussi des cas de sévices sexuels et de traitement humiliants : on leur demande par exemple de parader nus devant des hommes et des femmes. Dans notre culture, ce sont des choses très difficiles à vivre », précise-t-il.

La plupart des détenus sont innocents, explique Bidar : « Les Américains débarquent dans un village et offrent de l’argent à ceux qui acceptent de dénoncer des membres d’Al-Qaida ou des talibans. Alors, on se met à dénoncer n’importe qui, sans demander des preuves. Ce sont le plus souvent des règlements de compte interethniques ou politiques. Il y a eu un cas dernièrement où un interprète des forces de la coalition a dénoncé quelqu’un du village à qui il devait de l’argent. »

Bien que l’intervention en Afghanistan n’ait pas subi à ses débuts de résistance armée solide, les incidents survenus à Kaboul en mai dernier et la vitesse à laquelle les manifestions ont fait éruption reflètent la colère accumulée d’un peuple qui a désormais perdu ses illusions. « Depuis la fin du régime des talibans, les Américains ont créé un gouvernement parallèle qui est intouchable et Karzai n’y peut rien », soutien Bidar.

Afin d’appuyer leur campagne contre le mal, les États-Unis ont également mis sur pied les Équipes de reconstruction provinciales (PRT). Celles-ci ont contribué à semer la confusion entre les activités militaires et l’assistance à la population. S’appuyant sur des réservistes de l’armée américaine, ces unités disent renforcer la sécurité dans des zones hors du périmètre de contrôle immédiat de l’autorité centrale et d’y délivrer une aide à caractère humanitaire. En plus de mettre en danger la vie des travailleurs humanitaires et des populations civiles, les PRT manipulent l’aide pour servir des ambitions politiques et militaires, et deviennent alors les vecteurs de l’influence stratégique américaine.

Il est encore peut-être trop tôt pour statuer sur le comportement des troupes canadiennes qui participent à l’effort de guerre aux côtés de leurs homologues américaines. On aimerait croire que le contingent canadien a été envoyé en Afghanistan pour construire des écoles et rétablir la démocratie et la liberté des femmes. Mais aujourd’hui, dans les régions patrouillées par les Canadiens, les récits de guerre parlent de plusieurs morts non seulement parmi les talibans et les autres milices armées, mais aussi parmi la population civile.


L’auteure est documentariste et revient d’un séjour dans le sud de l’Afghanistan.

À propos de Catherine Pappas

Moyen-Orient

Catherine Pappas travaille avec Alternatives depuis 1997. D’abord responsable des stages internationaux, elle coordonne ensuite plusieurs projets de solidarité et de droits humains au Pakistan, en Afghanistan, au Soudan et en Palestine.
Diplômée en communication de l’Université du Québec À Montréal, Catherine Pappas a également travaillé comme cinéaste, recherchiste et photographe sur des documentaires photographiques et cinématographiques avec l’Office national du film (ONF) du Canada, Radio-Canada ainsi que plusieurs boîtes de production indépendantes. Ses réalisations en cinéma et en photo ont mérité la reconnaissance du milieu (concours Lux, Prix Jutra).

Vous avez aimé cet article?

  • Le Journal des Alternatives vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.

    Je donne

Partagé cet article sur :

  •        
Articles de la même rubrique

Volume 13 - No. 02

Moins de glace : plus de soldats

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Articles du même auteur

Catherine Pappas

La Pologne, l’extrême droite et la chasse aux champignons

Plus d'articles :  1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10

Je m’abonne

Recevez le bulletin mensuel gratuitement par courriel !

Je soutiens

Votre soutien permet à Alternatives de réaliser des projets en appui aux mouvements sociaux à travers le monde et à construire de véritables démocraties participatives. L’autonomie financière et politique d’Alternatives repose sur la générosité de gens comme vous.

Je contribue

Vous pouvez :

  • Soumettre des articles ;
  • Venir à nos réunions mensuelles, où nous faisons la révision de la dernière édition et planifions la prochaine édition ;
  • Travailler comme rédacteur, correcteur, traducteur, bénévole.

514 982-6606
jda@alternatives.ca