Barcelone, quand on l’aime on n’y va pas !

vendredi 2 août 2019, par Marie Perrier

Alors que l’on atteint le cœur de l’été, le tourisme bat son plein. Barcelone s’apprête à accueillir des millions de touristes cet été. Quatrième destination touristique en Europe, on estime qu’elle a accueilli 32 millions de touristes en 2018, alors que la ville compte seulement 1,6 million d’habitants. Elle a connu un essor massif du tourisme depuis l’accueil des Jeux Olympiques en 1992, avec notamment une hausse de plus de 500% du nombre de passagers aériens ainsi que de nuitées en hôtels par rapport à 1990.

Comme d’autres villes du Sud de l’Europe, elle subit un phénomène de « touristification » qui s’intensifie et qui soulève une révolte des habitants depuis quelques années. Daniel Pardo est l’un d’eux. Militant au sein de l’ABTS (Assemblea de Barris per un Turisme Sostenible), un réseau d’associations de quartiers créé il y a quatre ans pour lutter contre les conséquences du tourisme de masse à Barcelone, il se bat pour pouvoir mener une vie décente dans son quartier situé au centre-ville.

Le tourisme chasse les habitants et la vie de leur quartier…

Le phénomène de touristification provoque en effet un problème direct de droit au logement. La poussée des appartements touristiques et des hôtels ainsi que la spéculation immobilière entraînent une augmentation des prix des loyers, que les habitants ne sont plus en mesure de payer, mais aussi des expulsions d’habitants. Ces derniers se retrouvent donc chassés du centre-ville, obligés de s’installer dans d’autres quartiers soumis à une moins forte pression touristique ou même en dehors de la ville.

Pour ceux qui parviennent à rester, la situation n’en est pas moins difficile. Ils subissent une transformation du tissu commercial de la ville, où les commerces de proximité, eux aussi chassés par les prix en hausse, sont remplacés par des services et boutiques touristiques qui leurs sont inutiles, les obligeant à se déplacer de plus en plus loin pour répondre à leurs besoins quotidiens, tandis que le transport au centre-ville est lui-même saturé par la présence massive des touristes. Et lorsque ce sont des bars ou restaurants qui s’installent au centre-ville, les prix pratiqués sont exorbitants et excluent finalement une grande partie de la population locale.

Enfin, la massification du tourisme pose également un réel problème de santé publique en générant vulnérabilité et insécurité chez les citadins. Elle a des conséquences sur leur santé à la fois physique et mentale : pollution atmosphérique, pollution sonore, stress lié à la détérioration des conditions de vie et du réseau social, à la perte d’identité et aux autres difficultés rencontrées quotidiennement… ce qui conduit également les habitants à quitter peu à peu leur quartier.

Le plus difficile, c’est que ce phénomène se rétro-alimente : plus les gens partent, moins il y a de vie sociale et plus ceux qui restent sont susceptibles de partir eux aussi : « J’ai la chance de vivre encore au centre-ville, mais je vois partir au fur et à mesure les gens que je côtoie normalement, qui ont pourtant pour la plupart vécu ici de nombreuses années. Je perds mes références, j’ai de moins en moins d’attaches dans mon quartier pour y rester », affirme Daniel Pardo.

… et précarise les travailleurs

Le secteur touristique est devenu le troisième employeur de la ville, représentant près de 12% du PIB de Barcelone. Bien que l’argument classique et principal en faveur du développement du secteur touristique soit la création d’emplois et le développement économique qu’il permet, l’ABTS dénonce ses effets néfastes sur le marché du travail : « Dès que l’économie de la ville se spécialise dans le secteur touristique, le marché du travail se spécialise lui aussi dans le secteur touristique, qui est parmi les pires de la ville, que ce soit en termes de salaires ou de conditions de travail. » Le secteur de l’hébergement, par exemple, est l’un des secteurs de la ville qui propose les salaires les plus bas. « D’autres secteurs qui généraient auparavant du travail sont remplacés par ce secteur très vorace, qui précarise de plus en plus les personnes qui y travaillent. »

L’environnement : l’autre grand perdant

Au-delà des impacts sociaux de la touristification, c’est également aux impacts environnementaux que veut s’attaquer l’ABTS : le tourisme entraîne beaucoup de pollution, que ce soit celle due aux avions et aux bateaux de croisière ou les énormes quantités de déchets engrangés par ce tourisme de masse très consumériste. Mais surtout, l’hypermobilité associée au tourisme de masse – et en particulier l’utilisation massive de l’avion – est un facteur important contribuant au changement climatique « Une étude internationale [1] a montré que l’industrie touristique contribue à hauteur de 8% aux émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale. Au niveau local à Barcelone, on sait que 75% de cet apport du tourisme aux changements climatique est directement lié aux avions. » [2]

L’ABTS fait donc front commun avec les militants pour la justice climatique et a notamment soutenu l’organisation, les 12, 13 et 14 juillet derniers, de la conférence internationale de Stay Grounded [3] à Barcelone. Ce mouvement pour la décroissance de l’aviation a décidé notamment de s’attaquer au « projet complètement délirant d’élargissement de presque 80% des capacités de l’aéroport de Barcelone d’ici moins de 10 ans » en organisant une action directe le dimanche 14 juillet au matin à l’aéroport de Barcelone. Cette action a réuni à la fois des collectifs de mouvements pour la justice climatique et des collectifs luttant contre la touristification. Une belle occasion pour envisager les points de convergence possibles entre les deux mouvements.

S’attaquer au problème de fond plutôt qu’aux symptômes

« Nous évitons au maximum d’utiliser le mot surtourisme ou overtourism », indique Daniel Pardo, « car à la différence du terme touristification, le terme surtourisme semble trop décrire une situation qui semble presque météorologique. Comme s’il n’y avait pas des acteurs qui le produisent, et des acteurs qui le subissent. » Or, la prise en compte de la réalité des dynamiques économiques et de pouvoir en jeu est cruciale si on veut s’attaquer réellement au problème. En parlant de surtourisme, on tend à considérer que le problème est circonstanciel et non systémique. Les solutions qu’on propose alors consistent en général à tenter de gérer au mieux la situation existante : « C’est-à-dire qu’on ne va pas essayer de contenir quoi que ce soit, on va seulement tenter de minimiser certains effets. On ne peut pas continuer, comme cela se passe à Barcelone, à s’attaquer seulement à des symptômes du problème sans s’attaquer au problème de fond. » Il ne s’agit en effet pas simplement de tenter de mieux répartir les touristes dans le temps, mais de proposer un rapport radicalement différent de la ville au tourisme.

La nécessité d’une décroissance touristique

L’autre vision du tourisme que propose l’ABTS, c’est celle de la décroissance touristique : « On a une industrie très négative d’un point de vue environnemental et social pour la ville, qui de plus ne redistribue pas du tout les énormes profits qu’elle produit. Il s’agit de dire que cette économie n’est pas convenable pour la ville, et qu’il faut la réduire. Et surtout, qu’il faut réduire le poids de cette économie dans l’économie générale de la ville. Il faut absolument trouver d’autres secteurs économiques qui rempliront l’espace laissé vide par une partie de l’industrie touristique, car sinon c’est évident qu’on se retrouvera tout de suite avec une crise socio-économique qui touchera les classes les plus basses, ce qu’il faut absolument éviter. »

Pour Daniel Pardo, la décroissance touristique n’est pas un choix mais bel et bien une réalité qui devra s’imposer dans un contexte d’urgence climatique. L’important est de savoir si on la laisse arriver de façon subie et accidentelle ou si on l’organise d’une façon programmée et concertée en mettant sur pied un programme de transition socio-économique de façon à réduire les effets négatifs possibles, « car il est évident que réduire un secteur économique qui représente un poids important pour l’économie de la ville, cela représente toujours un risque », selon lui.

L’ABTS a mis sur pied un groupe de travail informel pour trouver des pistes de solutions pour aller dans cette direction. « C’est compliqué, car pour autant que l’on sache, il n’y a personne au monde, aucune ville qui se soit mise sur cette voie de façon sérieuse. La seule chose que l’on voit, ce sont des lieux - pour la plupart naturels - qui vont être fermés au public. Cela peut se comprendre dans des milieux naturels très délicats. Mais cela ne s’applique pas au contexte d’un quartier ou d’une ville. Donc il faut penser à d’autres moyens. »

Il y a un certain nombre d’initiatives qui s’organisent pour tenter de proposer un tourisme plus durable, plus responsable. L’ABTS a d’ailleurs organisé une rencontre invitant plusieurs de ces initiatives pour réfléchir aux modèles alternatifs pouvant être proposés. « Les conclusions de cette rencontre – qui restent à confirmer – c’est que ce genre d’initiatives alternatives, qui partent d’une bonne volonté, n’ont malheureusement pas de sens dans un contexte d’hypertouristification comme ce que connaît Barcelone aujourd’hui. Pourquoi ? Parce qu’on est dans un tel degré de saturation que cela ne fait que rajouter une couche de plus à la gigantesque palette touristique proposée à Barcelone : tourisme culturel, tourisme de plage, tourisme de monuments, tourisme gastronomique… s’il s’agit simplement de décliner ce tourisme de masse avec un nouveau label, un label tourisme responsable, cela ne fait que faciliter encore la croissance du tourisme à Barcelone. Si quelqu’un veut prendre un hôtel qui existe déjà et le coopérativiser, alors très bien on n’aura rien contre. Mais si quelqu’un veut venir ouvrir un nouvel hôtel coopératif, nous n’en voulons pas. »

Il faut donc trouver des solutions concrètes, mais aussi contribuer à développer de nouveaux imaginaires. « Nous essayons de rassembler et faire courir cette idée de décroissance touristique, qui est au moins un concept pris en compte par la mairie. Elle ne le met pas en pratique, mais au moins elle en parle. Notre rôle le plus important jusque-là a probablement été de mettre en circulation d’autres narrations, d’autres façon d’expliquer le tourisme à Barcelone. Or il y a seulement 10 ans de cela, il y avait une narration unique qui existait, et elle consistait à dire que le tourisme était bon pour tout le monde. Cette fausse narration nous a complètement brisés. »

Ville de peau contre ville de pierre

Pour Daniel Pardo, il faut donc construire un autre discours, y compris du côté des militants. « Notre discours est souvent enragé, technique. Ce serait bien qu’on apprenne à mettre plus d’émotion dans notre discours, qu’on amène à voir les villes comme des organismes en eux-mêmes dont il faut prendre soin pour pouvoir vivre bien. ». Car selon lui, la touristification conduit à créer « des villes de pierre vidées des gens ». Ce qu’il défend au contraire, ce sont « des villes de peau, car les villes ce ne sont pas des bâtiments, ce sont des gens ». Il s’agit d’opposer au modèle capitaliste, extractiviste et injuste à tous les niveaux – que ce soit environnemental, climatique ou social – un modèle qui mette la vie des personnes au centre de la société.

S’allier pour mieux lutter

Barcelone, si elle est très touchée par ce phénomène, est loin d’être la seule ville concernée. Une vingtaine de villes et territoires d’Europe du Sud subissant une grande pression touristique se sont réunies en 2018 au sein du réseau SET (villes du Sud de l’Europe face au Tourisme de masse). Si leur visions et contextes sont parfois différents, elles partagent toutes un enjeu commun : la nécessité de contenir le secteur touristique et de contrôler sa croissance. Elles échangent régulièrement à distance et tiennent également deux rendez-vous annuels, l’un consistant en une rencontre de 2-3 jours en personne et l’autre, le 27 septembre de chaque année – journée mondiale du tourisme – en une journée de mobilisation coordonnée. Cette année, cette journée tombera le même jour que la grève mondiale pour le climat – une occasion de plus pour souligner la convergence entre ces deux luttes.

« Si vous voulez nous aider : ne venez pas »

Daniel Pardo ne pense pas que la solution viendra par les touristes eux-mêmes, qui ne sont finalement qu’un outil de plus pour l’industrie qui en profite. Il ne veut pas les culpabiliser, mais pense qu’il est tout de même important de les sensibiliser : « Il est évident que si l’on veut voyager avec une certaine conscience, il faut absolument voyager plus près, probablement beaucoup plus près et plus longtemps, c’est à dire échapper au modèle week-end à New York et week-end à Barcelone qui n’a aucun sens. D’une part en raison de l’impact environnemental de ce modèle, mais aussi parce que cela constitue un acte de consommation des lieux et même des personnes qui y habitent. Dans un tel contexte il est impossible d’établir la moindre relation humaine entre les gens qui viennent et les gens qui y vivent. Mais il faut aussi tout simplement penser qu’il faut voyager moins. Ce n’est tout simplement pas possible dans un monde qui veut survivre face aux changements climatiques de continuer sur cette voie d’hypermobilité qui continue de croître. »

Alors son message aux touristes qui envisageraient de venir à Barcelone , c’est tout simplement « Si vous voulez nous aider : ne venez pas. Ce n’est pas la peine. Toi tout seul tu ne fais pas de mal, mais toi plus trente millions d’autres en une année, cela fait vraiment du mal. » Il nous invite par ailleurs à être attentifs, autour de nous, aux impacts du tourisme et à nous impliquer localement : « les conséquences que vous observerez seront probablement présentes à des niveaux moins dramatiques, mais c’est en train d’arriver partout. Si le problème n’est pas encore si grave alors tant mieux, c’est le bon moment pour y réfléchir. »


Crédit photos : Montage réalisé à partir de photographies de Christine Tyler/Stay Grounded.

Notes :

[1] Manfred Lenzen, Ya-Yen Sun, Futu Faturay, Yuan-Peng Ting, Arne Geschke & Arunima Malik, 2018, « The carbon footprint of global tourism », Nature Climate Change 8, 522-528. En ligne : https://doi.org/10.1038/s41558-018-0141-x

[2] Anna Rico, Julia Martínez-Blanco, Marc Montlleó, Gustavo Rodríguez, Nuno Tavares, Albert Arias, Jordi Oliver-Solà, « Carbon footprint of tourism in Barcelona », Tourism Management 70, 491-504. En ligne : https://doi.org/10.1016/j.tourman.2018.09.012

[3] Le réseau Stay Grounded a organisé du 12 au 14 juillet 2019, avec la société civile et l’Institut pour les sciences et technologies écologiques (ICTA) à Barcelone, la conférence « Décroissance de l’aviation ». Cette conférence a réuni 200 personnes (mouvements sociaux, ONG et milieux académiques) pour discuter des mesures et stratégies concrètes pour réduire le trafic aérien et a également abordé la question du surtourisme. Pour plus d’informations : https://stay-grounded.org/conference/. Le réseau a également publié la déclaration « Rester sur terre - 13 étapes pour un Système de Transports Juste et pour une Réduction Rapide de l’Aviation » (https://stay-grounded.org/position-paper/position-paper-fr/)

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