Avancée du fascisme en Inde

lundi 6 janvier 2003, par S. VICTOR

La victoire électorale du Bharatiya Janata Party (BJP) dans l’État du Gujarat le 15 décembre dernier pourrait marquer un point tournant dans l’histoire mouvementée de l’Union indienne. Le fait est d’autant plus significatif qu’il survient moins d’un an après une tuerie de Musulmans dans cet État du nord-ouest de l’Inde. Le triomphe du Gujarat apparaît donc d’une part comme une invitation à de nouveaux massacres et d’autre part comme une sanction pour les éléments fascisants de la grande famille de l’"Hindutva".

Un projet fasciste

Au cœur du processus de montée du fascisme se trouve le BJP qui anime diverses coalitions électorales et qui a réussi depuis dix ans à s’enraciner dans le paysage politique indien. Depuis trois ans notamment, le BJP dirige le gouvernement national même s’il reste minoritaire au Lok Sabha (Parlement national). Le BJP a réussi également à prendre le contrôle de plusieurs États (ou provinces). Mais au-delà d’un simple parti politique, le BJP s’inscrit dans un vaste mouvement politico-social, avec plusieurs autres organisations dont le Vishwa Hindu Parishad (VHP) et le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) et qui constitue la "grande famille" de l’Hindutva. Ensemble, ce vaste mouvement (Sangh Parivar) utilise l’hindouisme pour imposer une restructuration autoritaire de l’État et l’élimination, par tous les moyens nécessaires, de l’opposition. Également dans cette proposition pour mettre en place l’Hindu Rashtra (l’État hindou), la stratégie est de transformer les Musulmans (plus de 150 millions en Inde) en une sorte de catégorie "anti-nationale", suspecte. C’est d’ailleurs des Nazis eux-mêmes que le RSS, le géniteur du fascisme indien, avait appris la tactique.

L’importance de la victoire du Gujarat

Pour le BJP, cette victoire dans cet État du nord-ouest est un succès politique considérable, d’autant plus que depuis son accession au pouvoir national il y a trois ans, le parti a été fragilisé de plusieurs manières, dont le jeu des alliances et des coalitions. Dans le Lok Sabha notamment, il dépend de l’appui d’un grand nombre de partis, principalement régionalistes, et qui ont dans un sens dévoyé son projet originel. En prenant le contrôle de plusieurs gouvernements provinciaux, le BJP a également perdu sa flamme en devenant un parti "comme les autres", corrompu, manipulateur, loin de son idéal fasciste, et ce qui a entraîné plusieurs défaites cinglantes récemment, (notamment dans l’Uttar Pradesh, l’État le plus populeux de l’Inde et le Punjab). Mais jusqu’à un certain point, le BJP a mené les choses autrement dans le Gujarat, où un gouvernement majoritaire a mis en pratique un programme dur et sans compromis, notamment contre les minorités et les dissidences. En avril dernier, un incident est survenu dans un train durant lequel des Hindous ont été massacrés par des agresseurs venus selon le BJP du Pakistan. Rapidement, des bandes armées ont envahi les quartiers des grandes villes où se concentre l’importante minorité musulmane (10% de la population). Plusieurs milliers de personnes sans défense ont été assassinées, mutilées, violées, devant l’indifférence, voire la complicité des forces de police locales. Lors de la dernière campagne électorale, le chef du BJP dans le Gujarat, Narendra Modi, a promis de "remettre cela" avec la minorité musulmane, et son pari a réussi au-delà de toutes les espérances. Son parti a en effet remporté 126 des 182 sièges de l’Assemblée de l’État (9 sièges de plus que lors de l’élection précédente). Fait à noter, les candidats du BJP ont remporté une grande victoire dans le district de Panchamahals, là même où les massacres sont survenus. Par contre, il a perdu dans les districts non affectés par la crise, comme dans la région de Saurashtra et dans celle de Kutch où était survenu un terrible tremblement de terre en 2001. À l’époque, le gouvernement provincial du BJP avait été accusé de détourner l’aide internationale et surtout d’empêcher les communautés musulmanes et hors-caste (les dalits) d’avoir accès aux biens envoyés sur place pour sauver des vies. Il est donc probable que les conflits vont prochainement s’intensifier. De nouvelles attaques contre les Musulmans sont à prévoir. De même, les mouvements sociaux seront visés par la répression.

Durs et modérés dans la grande famille de l’Hindutva

Autre conséquence de cette élection, les rapports de forces au sein même du BJP et de la mouvance d’extrême droite, sont en train d’évoluer aux dépens des modérés comme le Premier Ministre Atal Behari Vajpayee. Les radicaux affirment en effet que le BJP pourra consolider son pouvoir seulement s’il radicalise son action, sur la lignée des mobilisations des années 1990, lorsque les fascistes avaient mené une grande campagne nationale. Les tendances dures, représentées par le vice-premier ministre L.K.Advani, veulent faire du Gujarat le "modèle" de leur grand projet national. Ce qui veut dire entre autres adopter une politique ultra nationaliste, contre les Musulmans, contre les mouvements sociaux et même jusqu’à un certain point, contre les pays occidentaux. Les ultra nationalistes en effet utilisent le ressentiment de secteurs importants de la population contre les effets pervers de la mondialisation néolibérale, et qui menacent des pans entiers de l’économie indienne. Ils voudraient que l’Inde prenne ses distances avec le processus de l’OMC qui doit culminer en septembre prochain à la conférence inter-ministérielle de Cancun au Mexique. Les durs du BJP concluent aussi des derniers développements que le parti a tout intérêt à intensifier la tension régionale, notamment contre le Pakistan. Ceci inclut l’accélération des mesures pour renforcer et nucléariser la puissance militaire indienne, d’où les tests nucléaires à Pokhran, De toute évidence, le BJP a besoin d’une lutte à finir contre les "voisins ennemis". Et le contexte international est propice à cela depuis le 11 septembre 2001 : le BJP est convaincu qu’il est capable de mobiliser l’appui des USA dans sa lutte contre la "menace terroriste" pakistanaise. Il est à noter également que le gouvernement du BJP tente de développer une relation privilégiée avec Israël, encore là pour faire échec au "terrorisme islamique".

Équilibre catastrophiste

Ces avancées ne sont pas le fruit du hasard. Depuis au moins 20 ans, la grande famille de l’Hindutva prépare sa remontée après des décennies de marginalisation politique. Elle l’a fait en investissant deux créneaux stratégiques, la "société civile" d’une part et la culture d’autre part. Le BJP, le RSS et les autres composantes de la famille agissent en effet comme des mouvements de masse. Ils organisent des secteurs importants de la population, des jeunes notamment, via un réseau très actif d’écoles et de centres de formation totalement sous leur contrôle. Cette structuration va cependant bien au-delà de la petite bourgeoisie (qui reste quand même la base de masse) ou des écoles et s’étend même dans plusieurs secteurs populaires, notamment parmi la classe ouvrière. En fait, la stratégie de l’extrême droite indienne est depuis longtemps de construire à côté de la vie politique institutionnelle une série de réseaux relativement occultes, qui vont des groupes de pressions aux milices para-militaires, bref, une sorte l’État parallèle. Ce "double pouvoir" devient énormément puissant lorsqu’il peut, comme c’est présentement le cas, investir l’espace politique. Cette option est sur la table en Inde aujourd’hui, car l’État indien post-colonial et construit par le Congress Party traverse une véritable crise d’hégémonie. Le Congress est aujourd’hui à la dérive, déchiré entre plusieurs factions et surtout incapable d’initiative. Pire encore, il tente de compétitionner la droite sur son propre terrain, en reniant son projet historique d’un l’État laïc et inclusif et en mettant de l’avant une version "soft" de l’Hindutva. Plus fondamentalement, le Congress a perdu sa raison d’être du parti qui avait mené à lutte pour l’indépendance et la construction de l’État. Sous la pression du néolibéralisme mondial, les dirigeants du Congress ont peu à peu abandonné toute prétention à maintenir une véritable souveraineté et à parachever le projet historique, qui impliquait une complexe autonomisation des grandes puissances impérialistes, ainsi que des réformes sociales en profondeur. Or sur ces deux plans, le Congress a perdu et ne représente plus une alternative, ni pour les classes dominantes, ni pour les classes populaires. Mais pendant que s’achève cette transformation, la situation politique reste très instable. Le BJP et l’Hindutva au sens large n’ont pas cette hégémonie qu’avait acquise le Congress après l’indépendance. Une sorte d’équilibre "catastrophiste" pour reprendre l’expression de Gramsci s’est donc établie entre les secteurs sociaux, qui ne peut ramener la stabilité sans une "résolution" extrême et une restructuration en profondeur. Ce moment représente une opportunité en or pour le fascisme.

La gauche interpellée

La gauche ne représente pas pour le moment un acteur important sur la scène politique institutionnelle, à part dans quelques bastions comme le Kerala et surtout le West Bengal. Les raisons de cette marginalisation sont multiples, notamment le fait que le Parti communiste indien (PCI) ait choisi au moment des années 40 une politique de subordination au Congress. Par la suite, le PCI a connu plusieurs scissions, dont celle qui a donné naissance au Parti communiste indien marxiste (PCIM) et qui est devenu par après la principale force de la gauche indienne. Après des débuts prometteurs toutefois, le PCIM s’est contenté d’agir comme une force social-démocrate très modérée et un parti régional. Le projet de construire un projet hégémonique, de gauche, anti-fasciste et anti-Hindutva, a été abandonné. Devant la menace fasciste toutefois, le mouvement est interpellé. Depuis quelques années, des dissidents d’origine maoïste du PCIM regroupés au sein du Groupe Libération (Parti communiste indien marxiste-léniniste) sonnent l’alarme. Ils estiment que le projet du BJP n’est pas simplement un projet bourgeois comme les autres et qu’il vise à restructurer la société et l’État, tant par l’utilisation d’une violence extrême que par la mise en place d’une nouvelle hégémonie culturelle et politique. Dipankar Bhattacharya, le secrétaire général de Libération, a proposé récemment la constitution d’un grand front uni de la gauche pour bloquer, par tous les moyens nécessaires, la montée du fascisme : "Nous sommes quinze millions de militants dans toutes les régions du pays et ensemble, nous pouvons être invincibles". Il propose également de reprendre l’initiative à la fois contre le projet fasciste de l’Hindutva, et contre le projet néolibéral de l’impérialisme. La clé pour une relance de la gauche se situe cependant au niveau du mouvement social qui, bien que fragmenté politiquement et régionalement, dispose d’importantes capacités de mobilisation, notamment en milieu paysan où les résistances se multiplient contre les exactions des grands propriétaires et contre les grands projets mis en place pour relancer l’agro-industrie et harnacher les ressources énergétiques en faveur des secteurs privilégiés.

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