Autoritaire Arménie

jeudi 27 mars 2008, par Benoit-David Brodeur

Le gouvernement de l’Arménie a levé l’État d’urgence le 20 mars. Il avait été imposé à la suite de manifestations au début du mois pour dénoncer les fraudes électorales lors des présidentielles de février.

« Que se passe-t-il en Arménie ? » a demandé un Arménien qui téléphonait à sa fille, depuis l’étranger, au lendemain des événements sanglants du 1er mars. « Rép-… » a répondu la fille. Son père a compris aussitôt qu’elle faisait référence à ce mot typique du règne de l’Union soviétique : répression.

Depuis, l’internet est strictement contrôlé. Certains sites sont interdits d’accès. Le Service de sécurité nationale, l’héritier du KGB soviétique, surveille activement la rédaction de certains journaux. L’annulation des contrats de publicité est révélatrice : les clients craignent d’être associés à un éventuel « mauvais » article. Le 13 mars, le président sortant, Robert Kotcharian, a signé un décret pour permettre aux médias indépendants de reprendre leur travail, à condition de ne pas transmettre des informations « fausses ou déstabilisantes ». Plusieurs journalistes, plutôt que de s’en tenir à la ligne officielle, ont tout simplement refusé de publier. Quant aux blogueurs qui habitent en Arménie, ils se posent encore la question : comment écrire pour être compris, sans être repéré ?

Le résultat officiel des élections présidentielles du 19 février a provoqué le ralliement quotidien de plusieurs dizaines de milliers de personnes qui appuient la tenue de nouvelles élections comme le réclame un ancien président de l’Arménie, Levon Ter-Petrossian, lui-même candidat. Le rapport préliminaire des observateurs étrangers a surpris de nombreux Arméniens en attribuant la note de passage au processus électoral tout en faisant état de fraudes grossières. Un exemple : le candidat vainqueur, l’actuel premier ministre Serge Sarkissian, aurait reçu 99 % des voix dans quatre circonscriptions, lesquelles ont enregistré un taux de participation allant de 97 % à 99,5 % !

La violence des autorités

À l’aube du 1er mars, les policiers ont attaqué les milliers de contestataires qui campaient sur la Place de la Liberté. Selon de nombreux témoignages, l’intervention s’est déroulée sans avertissement préalable, dans la plus grande violence. Plus de cent mille personnes se sont ensuite rassemblées devant l’ambassade de France qu’on voulait prendre à témoin. Une jeep ressemblant à celles de la police a blessé deux personnes en fonçant sur la foule. Après la tombée de la nuit, le calme a finalement cédé la place à la violence. Des voitures ont flambé… et puis des pillards ont saccagé quelques magasins. Vers les dix heures, le président Robert Kotcharian a annoncé l’état d’urgence, ce qui a mis (de façon un peu mystérieuse) fin presque immédiate aux troubles. Bien des gens sont pourtant restés dans la rue, jusque tard dans la nuit. La foule ne s’est dispersée qu’après la retransmission d’un appel de l’ancien président qui priait ses partisans de rentrer chez eux.

« Les clans au pouvoir ont tout pris : le pouvoir politique autant que le contrôle absolu du commerce », explique un haut fonctionnaire sous le couvert de l’anonymat. Il pense que Kotcharian et son allié, le candidat victorieux des élections contestées, ne pourront plus gouverner l’Arménie très longtemps. « Les Arméniens ont vu ce qui s’est passé. Ils savent que les violences du 1er mars sont essentiellement l’effet des provocations organisées par le pouvoir », continue-t-il. À ce sujet, des témoins crédibles affirment qu’un groupe d’hommes inconnus, armés d’énormes barres de fer, s’est mêlé aux manifestants pacifiques ; on dit aussi que des policiers ont prévenu leurs amis trois heures à l’avance : on va tirer.

Les autorités continuent à justifier l’usage de la force contre les protestataires, en rappelant qu’en plus du policier tué, des douzaines d’autres ont été blessés. Aucune explication n’est donnée au sujet des sept autres victimes reconnues, qui sont toutes mortes par balle. La version officielle affirme que les forces de sécurité ont tiré en l’air, mais une vidéo amateur diffusée sur l’internet montre des agents des forces spéciales qui tirent à l’arme automatique, vraisemblablement en direction de la foule. « Le pessimisme demeure quand on voit comment le pouvoir tente de se conserver, dit un jeune avocat qui préfère garder l’anonymat. La majorité des gens se place maintenant du côté de l’opposition, parce qu’on a honte de se trouver du côté du pouvoir. » Son voisin aurait été tué le 1er mars, mais le nom du défunt ne figure pas sur la liste officielle des victimes. Le corps n’a pas été rendu à la famille parce que celle-ci refuse de signer une fausse attestation sur les circonstances du décès. Il y aurait d’autres cas du même genre.

Des accusations extravagantes viennent du pouvoir. Le procureur général de l’Arménie a déclaré que Ter-Petrossian pourrait être accusé d’avoir hypnotisé le peuple. On accuse ses partisans d’avoir participé à des manifestations illégales, mais aussi d’avoir littéralement comploté pour le renversement du gouvernement. Plusieurs personnes ont donc pris la fuite, mais Serge Sarkissian, dont la présidence doit débuter officiellement le 9 avril prochain, a invité ses opposants à se dénoncer eux-mêmes, cela dans leur « propre intérêt ».

L’opposition persiste et signe

Depuis sa maison où il est désormais retenu pour des raisons de « sécurité », Ter-Petrosian a annoncé qu’il continuera de contester le résultat des élections en organisant de nouvelles protestations de masse, dès la fin de l’état d’urgence, le 20 mars. Le lendemain, des milliers de personnes ont marché en silence dans la capitale, Erevan, depuis la Place de la Liberté jusqu’à l’endroit où sont tombées la plupart des victimes du 1er mars. À voix basse, on promettait de poursuivre le combat « jusqu’à la fin ».

L’Union européenne a exprimé sa profonde inquiétude au sujet de l’Arménie en demandant au pouvoir un retour rapide à la normalité, et la libération de tous les prisonniers politiques. Ils sont une centaine, mais leur nombre pourrait s’élever à 500. Le gouvernement prétend que ce sont des extrémistes. L’Europe exige aussi une enquête indépendante sur les événements sanglants du 1er mars. Quant aux États-Unis, leur représentant spécial a rencontré les deux parties avant de condamner la réaction brutale des dirigeants arméniens. Washington menace de suspendre l’assistance financière promise à l’Arménie : plus de 230 millions de dollars. Le marché arménien a réagi en haussant le prix des denrées de base. Or tous les secteurs clefs, tels que l’importation du blé ou du pétrole sont, en Arménie, l’affaire exclusive de l’oligarchie dont les abus commis pendant la dernière décennie semblent constituer la cause réelle de la colère des Arméniens.

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