Entrevue avec Michèle Audette, présidente de Femmes autochtones du Québec

Au nom des femmes amérindiennes

mardi 4 mars 2003, par Daphnée DION-VIENS

PHOTO : Catherine Pappas

« Si on se compare aux femmes québécoises, on est 30 ans en arrière, martèle Michèle Audette, le regard déterminé. Ça fait seulement 10 ans que l’on peut assister au conseil de bande, alors que les Québécoises votent depuis 1940 ! » La présidente de l’association Femmes autochtones du Québec (FAQ) se bat quotidiennement pour le respect des droits des Amérindiennes. Une bataille de longue haleine qui est loin d’être gagnée.

Michèle Audette est née au Labrador, d’un père québécois et d’une mère innue. Elle a grandi en faisant la navette entre Maliotenam, son village natal, et Montréal. À 17 ans, elle s’est retrouvée en pleine crise d’identité. « Dans ma communauté, je me faisais traiter de Blanche, de "voleuse de job". À Montréal, quand les gens apprenaient que j’étais Innue, je devenais tout d’un coup exotique ! Je ne savais plus du tout où j’en étais, qui j’étais. »

Mais la crise d’identité existait aussi sur papier. En vertu de la Loi fédérale sur les Indiens de 1876, Michèle Audette n’était pas considérée comme une autochtone à part entière puisque sa mère a perdu son statut d’Amérindienne en mariant un Blanc. Cette même loi permet à un homme autochtone, s’il épouse une Blanche, de conserver son statut et de le transmettre à ses enfants. « L’objectif de la loi était d’assimiler les autochtones et d’en faire de bons citoyens canadiens, affirme Mme Audette. Un des processus d’assimilation était de retirer les femmes de la communauté. »

Pour ces femmes, perdre le statut d’Amérindienne signifie ne plus avoir accès aux services, aux soins de santé et à l’éducation dans la réserve. Elles ne peuvent même pas hériter de leurs parents. Une situation dramatique pour les femmes, mais aussi pour leurs enfants.

Un nombre élevé de jeunes filles amérindiennes deviennent mères avant l’âge de 21 ans. Selon la loi, un enfant perd le statut d’autochtone si l’identité du père n’est pas révélée. On tient alors pour acquis que le père est Blanc. « Imaginez que vos filles se rendent dans un CLSC avec leurs enfants et que les responsables exigent de connaître le nom du père avant de traiter l’enfant. Ce serait intolérable ! Il n’y a personne qui laisserait passer ça ! » s’exclame Mme Audette.

La Loi sur les Indiens revue et corrigée

Les modifications apportées à la Loi fédérale sur les Indiens en 1985 ont permis de corriger ces dispositions discriminatoires, mais en partie seulement. La nouvelle législation a redonné le statut d’Amérindienne à plus de 1 000 femmes au Québec, de même qu’à leurs enfants. Michèle Audette et sa mère ont été officiellement réinscrites comme Innues, mais la présidente de FAQ ne peut transmettre son statut à ses enfants. « La loi n’a jamais remis les femmes au même statut que les hommes, explique-t-elle. Le problème n’a été que reporté à la génération suivante. »

Mais encore faut-il être réadmise. C’est le conseil de bande qui a le dernier mot quant à la réintégration des femmes dans leur communauté. À Kanahwake, par exemple, 3 000 femmes sont toujours en attente d’une décision de leur conseil, tandis qu’en Alberta, 9 femmes sur 10 attendent toujours une reconnaissance de statut. Certains conseils de bande désapprouvent complètement le mariage avec un non-autochtone.

Le projet de loi sur la gouvernance des Premières Nations, déposé en juin 2002, remplacera la Loi sur les Indiens. Les femmes autochtones avaient fondé beaucoup d’espoir dans cette nouvelle législation, mais elles ont rapidement été déçues : « On s’est fait répondre [par le ministère des Affaires indiennes] que le projet de loi devait être déposé rapidement et qu’il n’y avait pas de temps pour les revendications des femmes, s’insurge Michèle Audette. Il n’y a rien dans le projet de loi qui reflète nos revendications. » Le projet de loi modifie certains aspects juridiques des communautés, redéfinit le mode électoral et instaure un principe de reddition de comptes, mais ne comprend rien sur le droit à l’égalité ni sur le droit individuel.

Femmes autochtones du Québec

Si la reconnaissance du statut d’Amérindienne est l’un des principaux combats de l’association, Femmes autochtones du Québec fait aussi beaucoup plus. Les statistiques sont alarmantes : 80 % des femmes autochtones sont victimes de violence conjugale et 47 à 50 % sont victimes d’agressions sexuelles, sans compter tous les cas qui ne sont pas déclarés. « Une claque dans la face n’a pas de juridiction. Ça fait mal pour tout le monde. C’est aussi là-dessus que l’on travaille à FAQ », explique la présidente.

Michèle Audette est arrivée à la tête de l’organisation en 1997, avec toute la détermination et l’énergie de ses 26 ans, sans savoir qu’elle suivait les traces de sa mère qui ne lui avait jamais révélé qu’elle était membre fondatrice de FAQ. Aujourd’hui, la jeune Innue est visiblement fière du travail accompli : « Au moins, on parle maintenant des véritables problèmes. Il y a 20 ans, on commençait à peine à parler des effets de la boisson. Nous avons maintenant des centres qui viennent en aide à ceux qui ont un problème de dépendance. C’est la même chose pour les problèmes de violence conjugale. »

Au cours des dernières années, les membres de l’organisation ont mobilisé des centaines de femmes lors d’événements, de conférences et de consultations publiques. Elles se sont assises avec les leaders autochtones pour leur faire part de leurs préoccupations. Les résultats sont encourageants. À Shefferville, par exemple, le conseil de bande a élaboré un plan d’action sur cinq ans afin de promouvoir la non-violence. À Kanahwake, depuis une sortie publique de l’organisation contre le conseil de bande, 75 femmes ont été réinscrites dans leur communauté. Michèle Audette est déterminée à poursuivre la bataille : « Je me bats corps et âme pour les droits des femmes autochtones, et je le ferai jusqu’à mon dernier souffle ! »

Daphnée Dion-Viens, assistante à la rédaction, journal Alternatives

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